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L'Intelligence, I, p

LE MONDE QUI DURE

de se conserver, se dégrade. Il n'en reste pas moins que dès V Essai M. Bergson identifie le principe de la conservation de l'énergie avec la négation de la durée. « La croyance vague et instinctive de l'humanité à la conservation d'une même quantité de matière, d'une même quantité de force, tient précisément peut-être à ce que la matière inerte ne paraît pas durer, ou du moins ne conserve aucune trace du temps écoulé ^. ^ Or puisqu'il y a autre chose que la matière inerte et puisque le monde dure, nous devons admettre que le principe de la conservation de l'énergie ne suffit pas. Et puisque l'énergie matérielle ^cace se dégrade, que la dénivellation entre énergies inégales, qui donne la puisscince motrice, se comble, nous savons que la première partie de la formule : Rien ne se perd, rien ne se crée, — n'est vraie que de 1 énergie potentielle. M. Lalande, quelques années avant V Evolution Créatrice, écrivait sa thèse sur la Dissolution pour appliquer le principe de Camot à tous les ordres de phénomènes et montrer que Tout se perd. Mais la vérité de la seconde partie était liée à la vérité de la première. Si quelque chose se perd, n'y a-t-il pas quelque chose qui se crée ? iSEvolution Créatrice est écrite sur ce thème : Tout se crée.

Du point de vue de la force vive, tout se perd est une conclusion de la science, mais le principe de Tout se crée ne saurait être puisé par nous que dans la conscience, dans le sentiment de l'identité de notre force créatrice avec une force créatrice générale. Il était donc naturel qu'une philosophie qui aboutit à VEvolution Créatrice commençât par VEssai sur les données immédiates de la Conscience, et qu'elle rencontrât le principe de Camot au moment où son éleuî créateur lui permettait de l'assimiler.

Nous considércKis en ce moment le bergsonisme comme une cosmologie, et à la base de cette cosmologie il y a les deux lois de la conservation de l'énergie et de la dégradation de l'énergie utile. Evidemment toute métaphysique qui interprète les résultats de la science est suiette, au fur et à mesure des rectifications de la science, à des rectifications ou même à des démentis. Nous l'avons vu en ce qui concerne Taine. Est-ce une raison pour dire avec M. René Berthelot : « La façon dont Bergson interprète la loi de la dissipation de l'énergie rappelle la manière dont les naturalistes de l'école de Cuvier interpnétaient par des créations successives les données paléontologiques qui nous montrent des couches géologiques nettement distinctes et

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dont chacune correspond à un groupe d'espèces bien caractérisées... C'est ériger en solution ce qui n'est pour le saveint que la position d'un problème et c'est condamner les philosophes à mener contre les sciences de la nature une guerre de guérillas, à l'abri de remparts

f)récaires d'où chaque progrès scientifique les déloge ^. » Evidemment a philosophie ne peut pas être au courant des progrès scientifiques futurs, et le progrès scientifique peut déloger de leurs positions les philosophes aussi bien que les savants. Est-ce une raison pour ne rien faire ? Ne pas philosopher est le meilleur moyen de ne jamais se tromper en philosophie : il vaut mieux chercher des moyens moins bons.

Dans un monde infini, aucune des deux lois n'aurait de sens. Mais, il s'agit de lois physiques, et la physique ne peut penser que des systèmes clos. Ou plutôt la loi de conservation de l'énergie fait corps avec la nécessité oii elle est de penser par systèmes clos, par quantités réelles (et non comme les mathématiques par quantités idéiiles). Cette loi n'est qu'une loi quantitative qui indique pour un changement qui se produit quelque part la nécessité d'être compensé par un autre changement. Quelque part, c'est-à-dire autrement qu'à l'infini. Toute connaissance, dit Leibnitz, est seu theoremata seu historia. Le principe de la conservation de l'énergie appartient aux theoremata. Mais si la loi de dégradation est, selon M. Bergson, la plus métaph>sique des lois de la physique (en attendant qu'on trouve, pour donner raison à M. Berthelot, une loi plus métaphysique encore, car Taine en disait déjà autant de la loi de la conservation) c'est qu'elle se rapporte à Vhistoria, « qu'elle nous montre du doigt, sans symboles imterposés, sans artifices de mesure, la direction où marche le monde ^ ». Elle prouve que le monde dure, et dure d'une certaine façon. Elle est peut-être la première justification éclatante de la métaphysique.

Et voilà peut-être une des raisons pour lesquelles la philosophie scientifique lui a opposé si longtemps une telle force d'inertie. Cette loi gênait les aspirations de la science à tenir lieu de philosophie et de religion, puisqu'elle mettait au terme du monde matériel qu'étudie la science l'irrémédiable dégradation, et qu'elle faisait de l'évolution une marche au néant. Au contraire la loi de la conservation de l'énergie

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