‹ Le BergsonismeChapitre 143 sur 171 · I. ÉtotuUon Créairkt, p · texte numérisé non relu

I. ÉtotuUon Créairkt, p

des compossibles. Mais le Dieu de Leibnitz, dont la volonté est bornée par l'entendement, est un Dieu qui choisit : il règne d'ailleurs, et ne gouverne pas, et sanctionne le choix fait spontanément hors de sa volonté par le principe du meilleur. « Si la force immanente à la vie était une force illimitée, elle eût peut-être développé indéfiniment dans les mêmes organismes l'instinct et l'intelligence. Mais tout paraît indiquer que cette force est finie, et qu'elle s'épuise assez vite en se manifestant. Il lui est difficile d'aller loin dans plusieurs directions à la fois. Il faut qu'elle choisisse ^. » Qu'elle choisisse en courant des risques. Il y a du tragique au principe de la vie. La liberté > est distribuée comme dans un tableau de Rembrandt, avec un clair-obscur dramatique.

L'élan vital c'est cela même que nous éprouvons en nous : une énergie, une énergie qui ne deviendrait pas conscience sans les obstacles qu'elle rencontre. Le point de départ de M. Bergson appartient bien à la métaphysique, mais le départ tourne immédiatement du côté de l'énergétique. Encore une fois on ne saurait ici ni réfuter ni admettre l'objection préliminaire du cnticiste qui veut empêcher ce départ. Paul-Louis Courier se moque des conservateurs entêtés qui le jour de la Création eussent crié, de leurs beuncs de droite : Mon Dieu conservez le chaos ! Le cnticisme figurait probablement dans le comttlexus de l'élan vital quand cet élan s'est décidé à remonter le courant qui le défaisait et à réagir. Et si l'élan vital échoue finalement, ce criticisme initial pourra lui dire : N'avais-je pas raison ? Mais il est probable que le diable porte sa pierre à Dieu. Tout se passe comme si, en philosophie, le criticisme était l'opposition et le dogmatisme le gouvernement. L'opposition voudrait empêcher le gouvernement, et rend tout de même des services au gouvernement, lui servant tantôt d'aiguillon, tantôt de frein.

La vie est l'énergie proprement dite, l'énergie à l'état de tension. Mais la physique nous apprend que toute énergie se dégrade. M. Bergson appelle le principe de Carnot la plus métaphysique des lois de la physique, et sa cosmologie métaphysique emboîte exactement le pas à ce principe physique. C'est ainsi que pour Taine la même place et la même fonction étaient remplies par le principe de la conservation de l'énergie. Nous avons là un excellent exemple des liens entre la science positive et la métaphysique ; sans Clausius le bergsonisme

]. Evolution Créatrice, p. 154.

LE MONDE QUI DURE

(du moins comme cosmologie) n'aurait jamais pu se formuler, de mône que sans Galilée le cartésianisme n'eût pas eu sa raison d'être, et de même que sans Newton la longue méditation de Kant eût en partie avorté. Aucun de ces savants n'a d'ailleurs tenté ni même aperçu ces conséquences philosophiques de sa doctrine, ou bien ils les ont vues, comme Newton, dans un sens très différent. Aujourd'hui les découvertes d'Einstem ne paraissent pas encore susceptibles de ccHiséquences philosophiques, et lui-même ne s'est pas préoccupé qu'elles en eussent. Mais si elles amènent une révolution scientifique, elles amèneront aussi une révolution philosophique, dans un sens qu'il nous est impossible de prévoir.

La tâche du savant est de montrer que la science est vraie, que la mathématique pure ou la physique pure sont réelles. La besogne du philosophe (on le voit par la première partie des Prolégomènes à toute métaphysique future) consiste à faire comprendre comment elles sont possibles. Et il va de soi que le degré de certitude qui porte sur le possible n'est pas le même que celui qui porte sur le réel : c'est par d autres voies que le philosophe ajoutera à la réalité que lui fournit la science une réalité propre à la philosophie. On me passera, j'espère, en raison de leur avantage de clarté, les artifices que j'emploie pour ramener les systèmes à un dénominateur commun. Je dirai donc que la Question initiale de la dogmatique bergsonienne, analogue à celle de la critique kantienne (qui est d'ailleurs en même temps une dogmatique de la science newtonienne) est celle-ci : Comment le principe de Camot est-il possible ?

Les remarques génijdes de Camot sur la puissance motrice du feu restèrent à peu près oubliées jusqu'à ce que Clausius, les ayant rectifiées, complétées et érigées en principes généraux, en eût tiré ses considérations sur l'entropie. On a remarqué souvent l'extraordinaire lenteur avec laquelle ce principe a fait son chemin dans la philosophie et la science. Il n'est pas étonnant que Ravaisson n'en dise rien du tout dans son Rapport. Mais le physicien k qui. pour la même Exposition de 1867, est confié le rapport sur les progrès de la science de la chaleur en France ne cite même pas le nom de Camot. Le principe de la dégradation de l'énergie utilisable est complètement éclipsé jusqu'aux dernières années du XIX*' siècle par le principe de la conservation de l'énergie. Dans la science comme ailleurs on voit ce qu'on ▼eut voir plutôt que ce qui est. Or le principe de la conservation de Ténergie rehausse la dignité et la valeur de la science, la fait marcher

dans une sorte d'Ersatz de l'étemel et de l'absolu. C'est ainsi que le comprend Taine diins V Intelligence. Ayant posé la loi abstraite au som met de la réalité il écrit : « Très probablement, la nouvelle loi mécanique sur la conservation de la force est une dérivée peu distante de cette loi suprême ; car elle pose que tout effet engendre son équivalent, c'est-à-dire un autre effet capable de reproduire le premier sans addition ni perte... On saisit là quelque chose d'étemel ; le fond invariable des êtres est atteint ; on a touché la substance permfinente. Nous ne la touchons que du doigt ; mais il n'est pas défendu d'espérer qu'un jour nous pourrons étendre la main, et dès à présent, ce semble, nous pourrions l'étendre^. » Quant à la dégradation de l'énergie jusqu'à l'équilibre final, voici les raisons dont se paye Taine pour n'en pas tenir lieu : « Si toute la force en exercice pouvait à la longue se convertir en force disponible, si la nature ou l'arrangement des derniers él éments mobiles étaientls q "je la transformation des effets en effets équivalents, mais différents, ût un jour s arrêter partout, cela serait déjà fait : or cela n'est pas fait- " Ce passage nous fait au moins pressentir que le philosophe, pour saisir la valeur philosophique du principe de Camot, devra le comprendre dans une certaine idée de la durée. La loi de conservation de l'énergie, érigée en absolu, s'appliquerait à un monde donné deins une étemité, la loi de dégradation introduit dans le monde une durée.

Notons d'ailleurs que M. Bergson paraît avoir trouvé le principe de Camot sur son chemin, lorsqu'il s'est mis à creuser dans la direction d'une cosmologie et d'une philosophie générale de la durée, mais qu'il n'en est nullement parti dans VEssai, où il ne le mentionne même pas. Bien plus il en demeure, dans VEssai, au principe de la conservation de l'énergie comme loi du monde matériel. Les limites à ce principe il les trouve, alors, avec la philosophie traditionnelle, dans la conscience et non dans la matière elle-même. Le philosophe, dit-il, doit « se demander si ce principe est également applicable aux moments du monde extérieur, qui s équivalent, et aux moments d'un être à la fois vivant et conscient, qui se grossissent les uns les autres * ». Mais une autre limite est posée par ce fait que l'énergie qui se conserve n'a pas d'action, et que 1 énergie qui a une action, ce que Camot appelait la force motrice, au lieu

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