SAINTE H I B I A N E ( I
Marbre.
Rome, ftglise Sainte-Bibiane.
souple, une science plus raffinée dans l'art de composer et de reproduire les formes en mouvement, et surtout une pensée plus sensuelle et plus attentive aux beautés de la nature vivante.
De ces quatre statues, trois sont des groupes, et il faut remarquer que le Bernin affectionnera tou jours cette réunion de deux figures, en raison des effets pittoresques qu'elle peut produire et en raison aussi de sa puissance expressive. Il aime faire dialoguer ses personnages et par là il diffère profondément de Michel-Ange qui préférait les isoler dans un farouche silence.
Enée et Anchîse, c'est un morceau qui ressemble à ce que font nos jeunes artistes lorsqu'ils concourent pour le prix de Rome. C'est une œuvre de bravoure où le Bernin cherche à dire tout ce qu'il sait, et ici sa science apparaît déjà extraordinaire; il s'ingénie à mettre en avant les jambes d'Énée et celles d'Anchise pour montrer qu'il n'ignore rien de l'anatomie et qu'il excelle également à rendre les chairs souples et fines de la jeunesse et les jambes maigres et sèches des vieillards.
Le David est d'un tout autre intérêt. Si ces comparaisons n'étaient pas trop futiles, on pourrait remarquer que Michel -Ange et le Bernin débutent tous les deux par un David, et disent tous les deux dans cette première œuvre de leur vie tout ce que sera leur art. Michel -Ange dit la noblesse, la force contenue des héros; le Bernin
dit l'agitation, le mouvement, les élans de la passion. Ses recherches de vie ne s'arrêtent même pas devant la grimace; mais toute la figure est d'une science parfaite, très belle dans un mouvement qui la tend comme un arc, irréprochable dans le geste de torsion du corps, très ingénieuse dans le détail des accessoires compliqués qui font valoir toute la finesse du modelé des chairs. Toutefois, cet art est encore un peu vulgaire et n'aura son véritable prix que lorsqu'il se manifestera dans les chefs-d'œuvre de la maturité du maître '.
Le Rapt de Proserpine (PI. Il) est un groupe conçu entièrement au point de vue décoratif, et peu d'œuvres du Bernin furent dans la suite consultées plus attentivement par les maîtres français que Louis XIV envoya à Rome pour les préparer à décorer Versailles. Girardon créera une de ses œuvres les plus célèbres en s'inspirant du groupe du Bernin. C'est le décorateur de génie, l'amoureux de l'art pour l'art, qui se plaît à ce contraste entre les formes robustes d'un lutteur et les formes souples d'un corps de jeune fille, qui oppose aux muscles de fer de son hercule ce jeune corps qui s'agite et semble frétiller dans ses bras comme
I. M. Lionel Venturi a relevé dans VArc/nvio Borghese l'Indication d'un paiement fait au Bernin en 1619 pour une statue. Le fait que le document ne parle pas d'un groupe, mais d'une statue, permet de supposer qu'il s'agit du David {l'Arte, 1909, fasc. I).
le petit dauphin dans la fontaine du Verrocchio. Déjà on remarquera dans cette œuvre une recherche à laquelle le Bernin ne cessera de s'intéresser toute sa vie, c'est la volonté de rendre très nettement apparente la souplesse et la mobilité de la chair, de lui enlever cette rigidité, cette dureté que prend presque inévitablement la traduction de la nature dans des œuvres de marbre. C'est ainsi que lorsque Pluton saisit dans ses bras le jeune corps de Proserpine , ses mains s'enfoncent dans le marbre comme ils s'enfonceraient dans une chair vivante.
Le Bernin adore la femme; et ses yeux d'amoureux aiment la voir frémir et palpiter. Par lui, la sensualité des nudités féminines prend sa place dans la sculpture moderne; il fait passer dans la sculpture l'art de Giorgione, du Titien et du Corrège.
Ce beau groupe fut donné par le cardinal Scipion Borghèse à son ami le cardinal Ludovisi, et il resta dans la Villa Ludovisi jusqu'à ce qu'elle fût démolie. Tout récemment, la reine Marguerite, dont le palais occupe l'emplacement de cette villa, a fait don de ce groupe à la Villa Borghèse pour que toutes les œuvres exécutées par le Bernin pour les Borghèse y fussent réunies.
Plus raffinée, plus délicieusement charmante, joyau incomparable, est la Daphué (P\. HI); plus féminine encore que la Proserpine, toute de jeu-
nesse et d'amour. L'antiquité vraiment revit là plus que partout ailleurs, dans son véritable esprit; nous sommes dans la demeure d'Ovide et de Catulle.
Je ne sais pas de statue mieux faite pour la joie des yeux. Ici le Bernin met en présence d'une ]eune fille , non plus un vieillard comme son Anchise, ou un lutteur comme son Pluton, mais un jeune homme, dans tout l'éclat de l'adolescence et de la beauté. Et pour souligner la délicieuse finesse des formes qu'il offre à nos yeux, il a recours aux inventions, aux caprices les plus raffinés. C'est un enchantement de voir les jambes et le corps de Daphné se fondre en un tronc d'arbre, et ses jolies mains se transformer en feuilles de laurier. Tout le groupe est entraîné dans un mouvement de fuite éperdue; Apollon court tout frémissant, cherchant à enlacer dans ses bras cette beauté qui lui échappe, et Daphné se désespère, pousse des cris d'effroi, en tendant ses bras suppliants vers le ciel.
Le Bernin était très jeune quand il fit cette statue, mais non toutefois autant qu'on se plaît à le dire. Il avait, non pas dix-huit ans, mais vingtcinq. Nous pouvons l'affirmer d'après ce fait que le sculpteur Finelli, qui fut son aide dans le travail du marbre, ne vint à Rome qu'en 1622 ', et de