Le bestiaire
— Oh! faites entrer, répondit Antonin de Roy, sans dissimuler un étonnement joyeux.
C'était, le lendemain, la répétition générale de ce drame de passion sauvage et forte qui, autour de ses rudes protagonistes traînant en scène une senteur de rural terreau, allait, pendant quinze jours, ameuter, pour de si imprévues licences de langue et d'élhique, les paniques haros de la critique. Depuis un mois, l'écrivain, dans la poudreuse pénombre des coulisses, revivait les incertitudes et les
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émotions de son œuvre, la voyant lentement se débrouiller, aux indigentes clartés d'un bec de gaz allumé par-dessus les gesticulations en habit de ville de ses interprètes, et prendre corps, avec ses fureurs et ses cris, dans l'illusion, chaque jour enforcie, de ces hommes aux joues rases et de ces femmes aux las visages enfarinés d'un pied de blanc qui, — à mesure pris aux entrailles par la puissance de l'éthopée après une nonchalante et molle initiation, — enfin lui transposaient en de tangibles réalisations sou rêve d'une vierge humanité des hameaux et des bois.
Au giron de la forêt, dans les vernales fermentatious de la terre, un couple, à l'unisson des bêtes fouaillées par l'universel rut, clamait sa peine et sa volupté. Le drame, presque sans complications scéniques, associait aux impétueux hymens de l'animalité lâchée par les feuillées, la charnalité farouche et tendre de ces deux êtres adamiques. C'étaient, — symboliques quasi de la loi priuiordiale
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qui combine les sexes pour les éternelles palingénésies — le Mâle et la Femelle en présence, — l'un complotant le rapt et l'assouvissement avec la férocité du chasseur traquant une proie, — l'autre, insidieuse et fatale, armée, pour déjouer ses poursuites, de toutes les ruses qui font la femme triomphante, même quand elle s'abandonne. Et une péripétie surtout, au bout de laquelle la rauque clameur du vainqueur sonnait le désir délivré et la proie chaude emportée au fond des halliers, si virulemment éclatait avec ses rouges érélhismes que, même sur ce théâtre soustrait aux abois de la censure, la pièce s'en conjecturait irrémissiblement compromise.
Anlonin de Roy se rendait compte du péril ; il était à peu près certain que les (leurs poivrées dont s'imprégnait l'atmosphère de son concept dramatique, révolteraient l'hypocrisie décente des foules, accoutumées à de fades et nauséeux fumets. Mais, retranché derrière un idéal d'art viril, en dédain des frauduleuses et sou-
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riantes pornographies consenties à la scène, il acceptait d'être assimilé, dans des feuilletons gorgés d'outrages, à un vidangeur manipulant une humanité excrémentielle. A la vérité, il comptait un peu sur Armand 'Ducroc, le mime émouvant et le persuasif diseur qui, avec une pénétration profonde, avait assumé le héros, — et plus encore sur cette belle Jane Fleuret, jusqu'alors dévolue à d'incertains rôles de demi-caractère et qui, en cette création nouvelle, tout à coup se révélait grande tragédienne.
Justement elle entrait, les paupières remuées, toute pâle et brusque, un pli aux lèvres, lui tendant, comme au hasard, sans le regarder, une main, avec laquelle ensuite, elle se tapotait nerveusement la bouche de son mouchoir roulé en tampon. Et il demeurait un instant à l'observer , pris d'une peur imprécise, s'imaginant qu'elle renonçait à la bataille et qu'elle venait pour le lui dire.
— Mon Dieu ! ma belle, qu'avez-
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vous?... Tenez, là, dans ce l'auleuil... Mais dites-moi doue, parlez.
Alors, eu des mots brefs, rapides, qu'elle lui jetait à la pointe des dents, ses pieds trépif!;naDt sur le tapis et son manchon décrivant 'des paraboles :
— Laissez donc... Il s'aj^it bien de cela... Ah ! vous ne savez pas... Eh bien ! là... Ce rôle, ah ! ce rôle... Mais comprenez donc, je voudrais et je ne peux pas... C'est au-dessus de moi... Voyez-vous, il reste là !... Je crie, je me démène, je sens que c'est à peu près ça... Mais le cri, le cri vrai, le cri où l'on vomit son àme, eh bien ! non ! je ne le trouve pas. Ah ! tenez, je ne suis qu'une bête !
Antonin, à présent rassuré, la prenait par les poignets en souriant, avec des paroles câlines : — (Allons, voyons, voyons, vous allez ! vous allez !) — la poussait dans un fauteuil où, les yeux lointains et fixes en leurs lasses cernures, — et des yeux humides de larmes qui ne coulaient pas, — elle restait à se tourmenter en haussant les épaules et
balançant sa petite tête colère sous sa loque de fourrure.
— Vous êtes trop difficile aussi, repritil, planté devant elle et la considérant avec un sincère apitoiement, fl ne vous suffit donc pas d'avoir prêté la vie à mon rêve? Mais que diable voulez-vous donc de plus?
— Ce que je voudrais? (et elle se jetait hors du fauteuil, se dressait avec tout son désespoir de ne pouvoir aboutir à l'incarnation absolue, et de nouveau, ses petites mains chargées d'anneaux battaient l'air comme en un naufrage de sa volonté, elle lui hachait menu ses petites phrases exaspérées :) — Ce que je voudrais? Mais sortir de ma peau,... oublier la comédienne et le théâtre et tout... n'être plus que de l'amour l'amour, à cœur perdu, dans les bois! Et la bête, oui, la bête^ une fille à hommes!... Et enfin que ça me sorte, l'amour, de partout!... Est-ce que je sais, moi? Mais tenez, j'ai beau faire, c'est toujours la comédienne, avec la voix, les attitudes, les yeux — tout ce qu'on a appris. Et puis... et puis... y a des fois que
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je me demande : Est-ce que je le comprends bien, après tout, ce rôle ?... Ah ! vous ne savez pas combien je suis grue !
— Oh ! cette folle petite tête de jurande artiste! fit Antonin en lui touchant le front du bout du doigt. Vraiment, ma chère Fleuret, vous m'étonnez. Comment, c'est après m'avoir donné à moi, l'auteur, la sensation d'une si intense restitution de mon personnage qu'il ne m'eût pas été possible de le concevoir autrement, c'est alors que vous venez me chanter cette antienne '? Mais ma pauvre amie, croyez bien...
— Ta ta ta ! Je sais tout ce que vous allez me dire... Mais ça m'est bien égal. Et justement, c'est ce que je voudrais ne pas être... une grande artiste, comme vous dites... Je voudrais cela simple et rude, tout en élans, en cris... Et pas de u;estes pour le public... 3Iais vous ne savez donc pas vous-même combien c'est beau, votre type? J'en ai les sangs remués, moi ! Oh ! quand elle lui dit : « C'est donc que t'as soif de ma peau? »
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Hé! mon cher, je ne sais pas, moi, mais il faudrait trouver une voix pour cela... une voix qui dise: « ^lais j'en ai soif aussi de la tienne ! » Et je ne l'ai pas, moi, cette voix !
— Ah ! par exemple !
— Nou^ je vous dis, je sens bieji que je ne Fai pas.
tf C'est donc que t'as soif de ma peau !... »
Trop en dedans...
« C'est donc — (et elle y mettait cette fois une ironie joyeuse et triomphante), — c'est donc que t'as soif de ma peau ! »
IMais non, mais non, triple bourrique ! c'est canaille et barrière, ça !
« C'est donc — (d'une voix presque en sourdine et chuchoteuse) que t'as soif de ma peau ! »
— ... Tiens, ça va mieux... Oui, mais trop dans les cordes basses, maintenant.
Et elle se mettait à répéter cette phrase vingt fois de suite, en variant les intonations, insinuante et féline, persiflante et funeste, s'offrant et se reprenant dans ces
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mots dont elle cajolait ramant de son rôle et qu'elle plantait sous la moustache d'Autonin de Roy, à travers une haleine de passion, ses gencives à nu dans le rire à pleines dents de sa bouche animale. Mais tout de suite après, le rire s'elfaçait, la bouche se pinçait; avec un froncement des sourcils elle se rabrouait d'un :
— Pas encore ça...
A la tin, elle allait s'abattre sur le divan, parmi les piles de livres et les amas de journaux, et la tête entre les poings, comme dans l'accès d'une douleur physique, elle se lamentait, se plaig[iait ellemême :
— Ah ! ma pauvre vieille... ma pauvre vieille !
Ensuite, elle semblait faire un efTort, et avec un pauvre sourire navré, se tournant vers de Roy qui, les bras croisés, penché vers sa peine, ne trouvait plus un mot pour la calmer, elle lui tendait les mains en disant :
— Pardonnez-moi, mon ami... Vous voyez bien que je fais ce que je peux.
Ce n'est pas ma faute si je ne vous comprends pas mieux... Non, voyez-vous, je n'étais pas la femme de ce rôle... jMoi, je suis trop calme pour ça, j'ai des goûts de poussinière, je vis dans mon coin avec mon vieil amour pour mon cher Fleuret... Il vous eût fallut une fille de chair... là... enfin !
Et Antonin de Roy, ses musculeux doigts toujours pris dans cette fine poignée de main trépidante, revoyait — à l'entendre ainsi parler — l'exemplaire ménage d'amour bourgeois de la belle fille aux rythmes souples et déliés comme le fleuret de son nom, avec le petit maître à danser simiesque et falot, son invincible tendresse.
— Franchement, vous vous exagérez les difficultés, dit-il en lui prenant à son tour la main et la serrant entre les siennes. Personne n'aurait pu camper ce rôle-là comme vous.
Elle secoua la tête et un court silence s'interposa au bout duquel, tout à coup enjouée, elle lui fit signe de venir s'asseoir auprès d'elle et lui dit :