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LES SUPERCHERIES DU THÉÂTRE

— Tenez, j'ai une idée... Mettez-vous là, mon cher de Roy, et contez-moi votre pièce... Oui, comme si je ne la savais pas. Je vous écouterai et vous regarderai. Il rae viendra peut-être des mouvements.

Elle fit sauter sa toque, se tassa dans les capitons, croisa ses mains sur ses genoux. Et Antonin. ayant flambé une cigarette, le corps en avant et les coudes aux cuisses, se laissait aller, d'abord sans gestes et sur le ton d'un récit, à présenter ses personnages, à dessiner leuis caractères, à résumer leur psychologie, — en insistant sur les topographies, les milieux, les contingences, fatalement délaissés par la transposition scénique.

— Ces gens-là, vous savez, c'est des sauvages. Ça vit comme des bêtes. Mon Hrinquand, j'étais tout petit coFume ça quand je l'ai connu. Il venait à la maison, chez une grand'tante où j'allais passer mes vacances. Un gaillard haut de cinq pieds, du poil aux mains, belle mine et la voix en coup de tonnerre. Plus tard on m'a montré la hutte où il se terrait : des

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écorces d'arbre plaquées sur des traverses, avec uii trou en haut pour la fumée. Eh bien ! figurez-vous...

Il s'anima à serrer de près l'action ; il dit la rencontre du drille et de la riche paysanne, leurs rendez- vous dans les taillis, le printemps neigeant ses aubépines sur ces folies de leur chair, le bougre bramant sous bois son amour forcené, la traquant jusqu'en la ferme, la disputant à un rival « pour le bon motif », et tout le thème avec ses à-coups de scènes brusques, imprévues, orageuses, qu'une plus terrible terminait — le meurtre de la belle fermière en une fureur de possession suprême.

Et c'était dit en des raccourcis de phrases, en des chocs de vocables, avec un argot de peuple et un patois de campagne qui mettait en Jane Fleuret l'illusion de la chose arrivée et la soulevait du divan, la bouche frémissante, toute secouée d'une terreur quand, à la fin, elle avait à disputer sa vie aux mortels baisers de son elïravanl amant.

LES SUPKUCIIKI'.IKS l»l niKV'llti: lî>

Maintenant, il entremêlait à son récit des textes entiers de scènes, saccageait sa pièce qu'il lui débitaiten morceaux. El, quelquefois, l'œil enflammé, son col mince tendu aux rauques haleines de ce débit, elle se prenait à crier :

— Oui... très bien! très bien. C'est ça.... Allez-y!

Comme il abordait la péripétie finale, elle se leva, lui donna la réplique et, tous deux, face à face, se mangeant les prunelles, avec un piétinement sur les tapis, se mirent à mimer cette mort dans l'amour, oubliant le réel pour revivre ensemble le mensonge tragique de cette littérature.

— T'es donc venue? c'est toi? disait-

— Ben oui, c'est moi ! J'en ai assez, là. J'ai une autre tendresse.

Il lui saisissait ses épaules délicates, les broyait sous ses doigts, d'une goulée lui dévorait en sa nuque la rougeur des baisers du temps de l'amour,

— Ah ben ! Ah ben ! clamait-elle, j'peux pas te quillei'. j'suis ton àme vendue.

Est-ce qu'on pourrait faire aiit'chose que de s'bouquer toujours?

Mais il avait son idée, le farouche et terrible paysan. Sa main cherohait à son dos sa hache de bûcheron; il la levait sur elle. Leurs râles bramèrent; tous deux, dans la duperie des affres qui brouillait jusqu'à la conscience de ce qu'ils étaient l'un pour l'autre, roulèrent en une étreinte éperdue :

— Non, non, à moi ! hurlait-elle sous ces dents mangeuses de son soufïle. Et il en arrivait à la posséder véritablement, leurs bouches hurlant la passion et la colère, ses inexorables mains de meurtrier lui fouillant la gorge, elle pendue à son col et l'implorant encore dans un spanie qui montait vers les plafonds, en la bousculade des meubles de ce calme cabinet de rêve et de pensée.

Puis le souple corps de la comédienne se redressait; d'une ondulation des hanches elle faisait redescendre ses robes; et tardant à reprendre pied dans l'existence, après ces vertiges d'une chimérique se-

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coiîde d'art et d'amour, elle souriait, disait :

— Ah ! j'y suis maintenaut ! comme tu m'aimes, loi ! comme je sens que je vais l'aimer! Des cris... j'en aurai, sois tranquille.

Eu s'apercevaut ensuite dans la glace, elle avait un sursaut, se passait la main sur le front :

— Ce pauvre Fleuret qui m'attend eu bas dans la voilure !

Très vite elle coulait derrière sou oreille une mèche glissée de ses cheveux, et abaissant jusqu'à ses narines palpitantes et roses le rebord de sa voilette, elle tendait à l'écrivain ses doigts, presque cérémonieuse et froide.

— Eh bien ! monsieur de Roy, à demain la répétition générale... n'est-ce pas? Je m'en vais piocher ça. Vous ne m'en voulez pas trop de vous avoir pris votre temps?

— Folle ! fit de Roy, en l'attirant à lui.

— Oh ! non, pas ça !

Jane Fleuret, lui échappant, se lança à travers l'escalier.

Ll RANCUNE DES MALICORS

LA RANCUNE DES MALICORS

A M. Vic'i.or Desfossés.

Ou avait tiiii d'enterrer le vieux Malicors. Le curé parli, les trois fils, — Pierre, Baptiste et Norbert. — presque aussitôt après, leur galuriu au chef, avec le soûlas d'une corvée expédiée, avaient tourné les talons. Et il ne restait plus à présent, devant la bière au fond de son trou, inégalement modelée sous les pelletées de terre versées par les gens du convoi, que Martin, le fossoyeur, ses deux mains au mancheron de la bêche.

— Cré chaleur ! Et pas un de ces païens qu'aurait seulement Tcœur ed'me payer une potée! Mais va, on les connaît ces Malicors! Tous plus rats les uns que les autres. A compter de c'ti-là, l'papa ! Y

n'aurait pas seulement donné un liard pou' s'racheter de la fosse. Ah ! ben non ! non ! Et v'Ià qu'il y est !

11 cracha dans ses paumes et, les jambes écartées de chaque côté de la caisse, il se laissa glisser sur ses sabots dans la tranchée.

— Misère et corde ! A moi ! Ohé !

La voix partait de dessous ses pieds, faible, soudaine, rageuse, et en même temps des coups souterrains cognèrent les ais.

— Ouais! j'ai-t-y la berlue? fit Martin en interrompant sa besogne.

Gomme il avait l'ouïe variable, il hucha un gamin, son neveu, qui, à croupetons sous le porche de l'église, pâturait un mouton.

— Viens-t'en ici, que j' te dis. C'est- y que t'entends grouiller là-dessous?

Une clameur plus rauque, montée de la bière, mettait en fuite l'enfant, et sous ses sabots, cette fois, le fossoyeur distinctement sentit remuer le tertre.

— Ben... ben... On y va. C'est pas la peine ed' tout casser. . Aile servira une aut' fois, ta boîle... En v'ià une histoire!

LA RANCUNE DES MALICORS

Maintenant il déblayait à grands coups la terre et, la jetant à mesure par-dessus son épaule, il déchaussait le couvercle.

— Hardi ! Han ! rognonna, à bout de souftle, le mort.

Les jambes floches, déjà chenu et miparalysé du ràble, Martin ensuite insinuait le tranchant de l'outil dans la feuillure, pesait du pied sur la panne, et l'homme s'arc-boutant du crâne et des reins, la bière entiu s'ouvrait d'une fois, exhibant sous un penaillon de décharnés et longs fémurs et la flambée colère de deux prunelles.

— Les bougres de salauds î cria Malicors en se campant sur son séant. Y m'avaient seulement point passé de chemise !

Une raideur d'ankylose aux bras et aux jambes, il détendait son corps en échalas, se palpait, haussait la tête en dehors du trou; et cette dure face tannée, couleur de bois pourri, avait l'air par-dessus les gazons, entre les croix, d'un crâne déterré où poissaient deux mèches d'humide filasse.

— Pour uii mort, m'est avis que t'es un drôle ed' mort, père Malicors ! ricana Martin, les deux mains à plat sur les genoux.

Les orbites et le uez encore obturés de sciure de bois et de poussière, alors le vieux s'ébroua en des éternûments. Et sa colère s'en allant avec le bruit qui le révéla vivant, il regarda le cercueil défoncé, aperçut ses membres solides, flûta un rire grêle :

— G' coffre-ci (montrant son thorax pileux et gris) vaut ben celui-là, pas vrai, Martin ?

Droit sur ses hauts fumerons, tranquillement ensuite il contourna le mur extérieur de l'enclos, longea les haies d'un sentier, traversa le village. Mais les gens depuis l'aube aouteronnanl aux champs, personne ne vit le grand corps nu qui, sous la plombée d'un soleil des onze heures, passait dans le silence des rues.

Dans la cour le chien gronda, comme il poussait la traverse, puis l'ayant reniflé, battit de la queue. Il fit le tour de la

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maison, pesa sur le loquet de la porte et tout à coup entendit ses fils qui, là-haut, dans sa chambre, se chamaillaient.

— Moi, d'abord, disait Norbert, comme j' suis l'aîné, j' prends le lit, le bahut, la pendule, les draps. C"est-y ainsi, not' commère ?

Il était marié et avait amené pour le partage sa femme et ses deux enfants.

— J' dis pas non, fit-elle. 3Iais les draps sont à trous, le lit est patraque. Faudrait, pour faire le compte, qu'on nous baille les effets du vieux avec.

— Ah ! ben non ! cria Baptiste, c'serait pas honnête que vous prendriez tout.

Et Pierre, de son côté, protestait :

— On vous a baillé les bidons de la cuisine. G'est-i point assez?

Malicors monta l'escalier, se dressa de toute sa taille, apparut devant eux, dans son lambeau de suaire, les mains et les pieds jaunes d'argile.

— Ben, dit-il, qu'est-ce qui me restera à moi ?

Ils le regardaient, figés, le geste suspendu, bouches écarquées, sans voix.

— G'est-y que vous m' remettez point, dites? Tâtez ma carne: c'est d'celle-là que vous êtes sortis, mauvaise graine.

Et il fît un pas.

Alors la femme poussa un grand cri, dégringola l'escalier, se mit à courir les bras étendus, droit devant elle. Norbert prit une chaise et la balança sur la tête du spectre.

— Hors d'ici, enjôleur, démon !

Mais Baptiste, arrêtant son geste :

— Si c'était l' père to d' même !

— L' père ! 1' père ! cria Pierre. C'est point vrai. Not' père est mort. Not' père est dans 1' trou ! Hardi ! Norbert ! Casselui ta chaise sur la gueule ! C'est des menteries ! C'est des risées !

— Ah! c'est comme ça, fit Malicors.

Beu, moi aussi, j' vas taper. J' vous crains pas !

Il avait ramassé un sabot sous le lit et le brandissait vers eux.

— Ecoute, insista Baptiste, conciliateur.

LA RANCUNE DES MALICOHS

Si t' es ijot' j)ère, comme tu dis, viensuous-eu ciu cimetière en compagnie. On verra bien si l'aut' n'y est plus.

— Canailles! J'irai pas. Vous m'recloueriez dans mes planches !

Et tout à coup sa paternité l'amollissant, il leur dit :

— M' fils, mes chers fils, regardez.

C'est-y pas ma main, c'est-y pas ma peau, c'est-y pas mes pauvres yeux ? Et c' sanglà, c'est-y pas votre sang?

Tous trois s'étaient approchés et le considéraient sous le nez, alternant des mots brefs :

— C'est not'vieux craché, disait Norbert. V'ià ben son poil, v'ià ben sa couenne.

— Pour sûr, remarquait Baptiste. Et il a comme not'père une fêlure au mitan du front.

— Et v'ià ben aussi sa loupe, observait Pierre, comme une grosse mouche à viande dessus sa joue.

Ils le palpaient, lui tàtaient le derme et le capillaire, s'attestaient sa réalité en

le pinçant en sou dur cuir, et Norbert, le nez à sa peau, fortement flairait s'il avait l'odeur du cadavre. Un doute subsistait, la peur d'une supercherie diabolique, l'effroi d'une hantise qui, sous les traits du mort, revînt les persécuter. Des histoires de revenants, colportées par les hameaux, quelquefois leur avaient dénoncé la rancune des trépassés. Et tout à coup Malicors sentit une piqûre à son côté :

— Les brigands ! Via qu'y in'saignent ! C'était Pierre, en effet, qui, à la pointe

du couteau, furlivement lui scarifiait le flanc et regardait perler à la lame une gouttelette rouge.

— C'est du bon sang de chrétien, par ma foi ! grommela-t-ii. Not'père est cor' en vie.

Et l'un après l'autre se passant le couteau, ils regardaient se coaguler au métal cette larme pleurée par la sève paternelle.

Alors un moment de consternation régna. Si le père était vivant, le partage

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demeurait non avenu ; il leur Caudrait restituer ce que chacun avait pris de l'héritaij;e ; et Haptiste surtout se dépitait, ayant dès la veille emmené la truie et sa portée.

— C'est un malheur, déclara-t-il ; tout sera à recouimencer à une autre fois.

— Et l'curé qu'y faudra payer pour sa messe ! fit Norbert.

— Et le cercueil ! ajouta Pierre.

S'étant tournés vers le vieux, ils l'aperçurent qui, assis sur son lit, riait en les reiiardaut.

— J'étais point froid que vous m'avez mis dans le coffre. C'est le bon Dieu qui vous punit de vot'mauvais cœur. J'suis comme un vieux bàlon dessus lequel y repousse des feuilles. J'suis cor'bon pour vin2;t ans. J'vù mettrai tous en terre.

Ils se taisaient, l'oreille basse, honteux comme des enfants pris en faute sous les objurî^ations et le ricanement du grand vieillard.

Pierre, le plus farouche, petit, bilieux, de sani; recuit, le [)remier parla :

— T'étais mort. T'avais qu'à rester mort plutôt que d'nous faire ces misères. A chacua sou temps. T'avais fait le tien.

Baptiste, à son tour, dit son mot. On avait pris patience jusqu'alors ; on savait bien qu'un jour ou l'autre il s'en irait ; mais maintenant qu'il leur retombait sur les bras, la vie ne serait plus possible.

Norbert, lui, réfléchissait.

— Y aurait p't'être moyen de s'arranger, dit-il à la fin. On te ferait une petite place dans la maison. Ou vivrait en bons camarades. .Mais personne n'saurait que t'es revenu. Ça t'est-il pas égal qu'on t'croie dans la fosse, voyons, pisque t'y es plus? Et comme ça, le village n'jaserait point.

Alors le vieux, comprenant qu'ils voulaient le mettre hors la vie, pleura :

— J'ai pu d'fils, gémissail-il. xAfes fils sont comme des rats pendus apiès mes os.

Baptiste, moins endurci que ses fières, eut pitié.

— C'est not'père après tout, dit-il.

Ben, v'Ia! Il crèvera quand il crèvera. En

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attendant, j'ramèiie la truie et ses truïons. Chacun rendra ce qu'il a pris. Et Tvieux sera Ivieux comme c'est son droit.

Cela finit querelle. Malicors descendit, dévora un pain entier — ses deux jours de bière l'avaient mis en appétit, et jusqu'au soir trinqua avec les gens du village qui affluaient sans croire à la nouvelle. Il fallut le porter à son lit, un peu gris.

Mais le lendemain, l'aigreur reperça.

Pierre était allé chez le curé, qui ne cédait pas sur le prix de la messe. On lui avait apporté un mort ; il avait chanté pour le mort; si le mort ressuscitait, le salaire n'en restait pas moins acquis. De là. il avait passé chez le menuisier, lui offrant de reprendre le cercueil.

— J'vous ai fourni de la marchandise, répondit l'artisan. Ma marchandise a servi. J'pourrais point la repasser à un autre. C'est dix francs et ça reste dix francs.

— Après tout, pensa Pierre, c'est une dépense une fois faite. On portera le coffre au grenier.

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Mais quand, au cimelière , Martin lui montra le coffre crevé, il se sentit outré.

— C'est pas assez de nous retomber dessus; faut ensuite qu'y casse sa boîte. La v'Ià fichue ! Cor' cinq francs à payer j)Our un neuf couvercle.

Le cercueil en pièces surtout exaspéra les frères. Ils frappèrent du poing la table et crièrent au vieux :

— Tout ça n' serait pas arrivé si tétais vraiment mort. Mais y a pas d'danger qu'on t'en fasse un autre ed' coffre.

La bière arriva entre chien et loup, charriée sur une brouette par Martin luimême qui réclama pour sa fosse.

— Mais puisqu'alle n'a point servi, ta fosse, objecta Norbert.

— Comment ça qu'aile n'a point servi?

J'I'ai t'y pas fouie? J'y ai-t-y point descendu votpapa? Et cor' par après c'est-y point moi qui Ta tiré de là, voyons !

— T'aurais mieux fait de ly laisser, vieux capon !

Pierre le prit à la gorge et le serra contre le mur ; mais Norbert, prudent,

LA RANCUNE DES MMlCOliS 'M

craignant les propos, le renvoya en lui octroyant dix sous. Malicors, clans son coin, riait, présent à cette dispute.

Ce rire du vieux à présent les traquait par la maison ; c'était, sur le dur poil ras de ses joues, une laide et rancunière grimace, comme le rictus d'un cadavre aux mâchoires tombées. H semblait l'avoir gardée de son passage chez les morts.

La bière d'abord ayant été remisée au fenil, quelquefois, pour les narguer, il allait s'asseoir dessus, fumait là sa pipe, hélant les passants par-dessus la haie et leur montrant sa « boite à asticots », comme il l'appelait, non sans quelque orgueil de son aventure.

Ces forfanteries du père à la longue exaspérant les Malicors, ils montèrent la bière au grenier. Mais il alla l'y chercher et la porta dans sa chambre, près de son lit. 1 Alors ils l'entamèrent à coups de hache. Une planche seule demeura qu'il mit un matin sous son bras et avec laquelle il se promena jusqu'à la place. Toute la rue, sur les portes, vit passer le féroce vieillard

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et son morceau de cercueil. Il s'arrêta ensuite chez le menuisier.

— Hé, là ! camarade, v'Ià c'qui m'en ont laissé, dit-il. L'bois est bon. Garde-lemoi pour le bon moment.

Une risée suivait à travers la campagne les trois frères, obérés de leur mort que la mort ue voulait pas reprendre. Le vieux, d'ailleurs, publiquement se gaussait :

— J'ai beau marcher avec mes pieds d'sus mon ombre, disait-il, j' peux pas aller jusqu'au bout. Aile est chaque jour et plus longue et plus grosse et plus noire.

Ses hautes épaules se dressaient sous ses quatre-vingts ans comme une meule. Il broyait de ses molaires de silex la mie et la croûte, dormait de pleines nuits, ne sentait pas peser Tâge à son échine.

Comme une chaux en ses os, la rancune le perpétuait. Et c'était chaque matin — quand il les abordait — la même opiniâtre moquerie: — « J 'sens t'y la terre, voyons?» De leur côté, sans se lasser, ils lui reprochaient l'argent payé au curé, le cercueil,

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le partage interrompu. Et, devant sou entêtement à vivre, quelquefois Pierre était ravagé d'une noire idée de l'exterminer.

Un midi, après dix ans, se sentant pantois, il se mit sur le flanc et les appela :

— La bière était bonne. Mais vô l'avez mise en pièces. A c' t'heure faudra m'en ; payer une neuve. Ah ben ! J' m'en vas de rire.

Convaincu qu'il leur jouait un tour en mourant, après l'autre qu'il leur avait joué en ressuscitant, il toussa, souffla, passa dans un petit rire sec de détente.

Mais ils soupçonnaient une ruse. Pendant trois jours et trois nuits, ils s'enfermèrent défiants, évitant les gens du dehors. Cette fois, le vieux ne les attraperait plus. Et à tour de rôle, ils montaient, le surveillaient, se plantaient auprès du grand lit où, le nez en l'air, la mâchoire tirée de coté, ses yeux de guinguois et fixes au fond des orbites, le père toujours gardait à ses chicots son effrayant rire narquois. Ossifié, durci à l'égal du ciment, toute sérosité séchéc par l'âge, le tjorps ne chan-

geait pas. Alors Pierre imagina de lui verser du poivre sous la narine; ensuite il laissa choir une planche sur le crâne ; et il prit aussi un fumeron qu'il planta dans le nombril et qui autour consuma la chair. Enfin, le soir du quatrième jour, une fêteur monta que, penchés sur son ventre, fouillant du nez l'intestin mûr, ils absorbaient.

— Nol' pauvre papa! fit Baptiste en collant ses paumes à ses joues. Y a pas d' danger qu'y revienne c'te fois. J' lui pardonne à c' t'heure tout le mal qu'y nous a fait. Et d'bon cœur !

Mais, par un dernier scrupule, Pierre tira son couteau, coupa une artère, et comme le sang gluait, ils rouvrirent leur porte et annoncèrent que Malicors était mort, définitivement.

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