LES IRONIES DU VIEUX PILE
En un lieu joliment ou bellement dénommé Jolibeau, il y avait le jardin de la sœur de ma grand'mère, entre le jardin du vieil aumônier de r Hospice et le jardin du vieux monsieur qui jouait de la flûte devant la volière de ses poules, dans le dessein bien arrêté de leur apprendre à secouer en mesure leur tête stupide, et même de leur enseigner la danse. Je ne sais s'il y était parvenu quand il mourut, ce qui ne date plus d'hier.
Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg déjà campagnard de ma ville natale, et qui la domine; il la domine de quelques mètres, mais comme les collines adverses sont lointaines et que, jusqu'à elles, la plaine du Lot
.W CHADVB-BOÏJRIS
ibâôluifaeii't' *plate, cela suffit pour que le lage, devant la maison où vivait ma tante, dominé par beaucoup de ciel, enfant s'intéresse de préférence à ceux des ts et à celles des âmes qui s'offrent & lai le libéralement et le plus généreuement.
ïi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades noi, regardions-nous plus volontiers le que les pelouses, les parterres et les bas- , — ceux-ci pleins, pourtant, d'une grouil- 3 et passioanante vie.
i jour, il y avait souvent, vers la colline de >1, de jolis nuages où nous essayions de nnaltre des monstres et de retrouver des ges. D'autres fois, le ciel était vide, mais i nous consolions en pensant que ce sont ciels purs, nus et dépourvus d'images que mit enrichit le mieux. Splendides nuits ût et de septembre! Vacances!... Nous ns découvert,je ne sais plus où, une Âstroie populaire, et bientôt les noms des astres i furent doucement familiers : Véga de la i était au zénith dis le commencement de.
ibre ; c'était à qui de nous apercevrait le
premier la belle et bienveillante étoile bleue ; il est probable que nous avons triché quelquefois.
Puis les jours passaient, le ciel € tournait >, Véga glissait à mesure que raccourcissaient les jours ; et Gapella bientôt apparaissait vers le nord, au ras de rhorizon ; celle-ci brillait d'un éclat jaunâtre et louche, sinistre présage de l'automne et de la rentrée au lycée.
Les constellations que j'aimais le mieux étaient, bien entendu, celles que le ciel boréal ignore depuis quelques dizaines ou centaines de millénaires. La Croix du Sud étincelait dans mes rêves et dans mes rêveries. Ne comptant guère aller la contempler de si tôt aux lieux où sa splendeur pavoise la voûte nocturne, je ne désespérais pas, en revanche, d'un menu incident qui eût fait, une nuit ou l'autre, « tourner > le ciel suffisamment pour qu'elle parvint à charmer les^ yeux d'un petit garçon amoureux d'elle.
Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour moi. J'ai eu raison, car l'incident tant souhaité ne s'est jamais produit.
LA CEIADVE-SOURIS
'orce de guetter l'apparition des étoiles, emarqué l'existence des chaures-souris.
it donc de ma part comme un précoce icement à la contemplation de ce ciel d'en lent nous savons tout ce qu'il est possible ivoir avec nos moyens d'investigation Is et ot, par conséquent, il n'y a plus mtanément rien à espérer, pour qui désire tout connattre mieux les siens et se [ connaître lui-même. Le but de l'as- [ne, aujourd'hui, selon moi, serait d'abord inter les moyens de se rapprocher des . de ses études ; il doit être doublé et I précédé d'un mécanicien, et ne pas se nter du matériel dont il use, sous prétexte à télescopie semble avoir dit son dernier Je crois, en efFet, que des télescopes e plus puissants et encore plus perfecis n'ajouteront pas grand'chose à nos lètes ; nous sommes là au bout d'une lilité ; mais il n'y a qu'à en cbercber une
autr6> ou d'autres ; trop spécialisés de nos jours, beaucoup de savants, d'ailleurs méritoires et peu aidés, pèchent par routine, manque d'invention Imaginative et excès de timidité.
Où l'œil humain, môme aidé par de colossales lentilles, ne perçoit encore que brumes et nuages, — et où il ne percevra vraisemblablement rien de plus désormais par des moyens de ce genre, — une autre machine, un autre supplément à nos sens risquerait, demain peutêtre, d'exercer victorieusement sa vertu neuve. Personnellement, je crois qu'il n'y a aucune difficulté à concevoir et môme à réaliser la machine à photographier de loin, la machine permettant de reproduire, d'iïn point quelconque des objets que sépare de l'opérateur une distance variable de zéro à l'infini, — à l'infini théoriquement, et, pratiquement, une bonne moitié par exemple des millions de lieues qui séparent l'orbite terrestre et l'orbite de Neptune.
Peut-être expliquerai-je prochainement tout au long comment m'est venue l'idée de cette machine. Le principe en est tellement simple
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qu'il faudrait un bien grand hasard pour qu'un autre le retrouve avant qu'il m'ait été donné à moi-même de contempler, le premier, de près, quelques coins du ciel d'en haut. Mais, que je tienne à les contempler le premier de près, on m'accordera que c'est excusable, et que je ne ferais pas là preuve d'un égoïsme excessif.
Que serait-ce d'ailleurs, sinon uniquement une plus grande part du secret de ce que nous sommes, que j'irais demander aux planètes voisines ? Je n'attends p^s beaucoup plus de la connaissance du ciel d'en haut que de celle du ciel d'en bas, si féconde en imprévu et en émerveillements.
Un soir, entre les astres naissants et mes yeux enfantins, passèrent des noctuelles ; et, comme si j'avais eu dès lors un pressentiment de mes prmcipales pensées et de mes préoccupations viriles, l'intérôt que j'éprouvai pour ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, trouvant plus sage de regarder à peine audessus de moi et surtout au-dessous de moi, j'en oubliai les étoiles.
Les noctuelles passaient si près de mes che- Yenx que, parfois, le battement de leur vol précipité et en apparence incohérent les soulevait sur mon front comme d'un coup d'éventail. Un peu plus haut, des chauves-souris plus importantes circulaient, usant d'un vol assez régulier et où les ailes battaient sagement. Je ne veux même pas m'inquiétei* du nom scientifique de cette race, dont j'appelai bientôt les représentants, pour moi seul, ratons- volants. La noctuelle adulte est en général d'u^ beau gris sombre, velouté, couleur d'ailes de grand j[)aon de nuit, et elle est pourvue d'yn museau de bouledogue, d'oreilles de carlin. Le raton-volant est de couleur plus fade et terne, moins oreillard et devancé d'un nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les suprêmes rayons du soleil, un couple de chauves-souris encore plus considérables, de celles que l'on nomme, je crois, roussettes,
s'était laissé tomber d'un recoin du toit de
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M. r Aumônier et poursuivait jusqu'à des altitudes de soixante mètres et plus, une chasse méttiodique» lente, posée et presque diurne encore.
Telles sont les trois variétés de petits mammifères aériens qui, du printemps à Tautomne, hantent les crépuscules de France.
Quelques années plus tard, je parvenais à m'emparer d'une roussette de belle taille, dans la cave d'un antique château dont il ne restait plus déjà qu'une tour et de vagues ruines, sur une des collines adverses, de l'autre côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de chauve-souris, des jardins de Jolibeau. C'était une créature impressionnante, de vingt-cinq bons centimètres d'envergure, nerveuse, musclée, se débattant comme une diablesse quand j'essayais de la saisir dans la cage où je l'avais logée, nourrissant l'espoir de la rendre plus sociable en la comblant de friandises et de caresses. C'était, en miniature, un de ces renards volants qui abondent dans certaines îles océaniennes et que je n'ai jamais observés, hélas ! que le long d'un des plus beaux films
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qu'il m'ait été donné de voir, il y a une quin- ^
zaine d'années : pelure ocre et brune, museau chafoin, oreilles droites comme celles d'un chien de berger alsacien ou malinois... Et quelle dentition I Le pouce de ma main gauche en porte encore la marque. Ma bête y accrocha ses mâchoires, sans crier gare, un jour où, justement, j'avais la persuasion qu'elle s'apprivoisait un peu. Un geste instinctif m'amena à secouer ma main au bout de mon bras levé ; il y a tout lieu de croire que ma pensionnaire avait prévu cela ; l'essor lui fut permis, et elle en profita pour prendre son vol et s'enfuir par la fenêtre ouverte au plein soleil de midi, avec une précision merveilleuse et un à-propos étonnant.
J'ai dit que Roussette et toutes celles de sa race chassent avant même que le soleil se soit caché sous l'horizon. L'aventure que je viens de conter brièvement montre, en tout cas, qu'elles y voient clair en plein jour. Je serais même presque tenté d'écrire que Roussette a le don de l'ironie car, au moment de franchir le cadre de 'la fenêtre, — je revois cette scène de
quatre ou cinq . secondes comme si je l'avais encore sous mes yeux, — elle m'ap parut de profil, et la position de sa grande main membraneuse, dont la pointe semblait toucher le bout de son museau, était comme un hâtif pied de nez à mon adresse.
D'ailleurs, ce sera par hasard seulement qu'interviendront en ce récit Roussette et Ratonvolant. Mon héroïne principale est Noctuelle, la toute petite qui voletait parfois si près de mes cheveux ; j'ai dit que j'avais déjà borné mon ambition, entre l'espace sans limite et moimôme (qui n'en ai peut-être pas davantage) ^ et que je préférais rêver de ce qui me paraissait saisissable immédiatement.
Je ne sais plus qui m'avait révélé un des noms de la toute petite chauve-souris, la plus tardive et la plus abondante sous le ciel, la véritable annonciatrice des étoiles, leur compagne dans l'espace durant quelques minutes; peut-être fftt-ce le doux vieillard qui ne désespérait pas, avant de mourir, d'enseigner la danse à ses poules. Mais Noctuelle, comme nom, était bien long et me paraissait prétentieux. Aussi, la pre-
mière que je capturai s'appela-t-elle Noctu tout court, par une de ces abréviations si familières à Fenfance» à l'argot des lycées et des collèges. NoctUy en outre, a le mérite — essayez d'orthographier Noc-Tuh ou Noktu, et vous verrez!
— de sonner sur un timbre d'Ëxtrôme-Orient, de donner à la bête un nom qui complète sa silhouette, sa configuration cocasse, aigué et précise de jouet sinon d'objet d'art indochinois ou japonais.
Ce ne fut pas sans peine que je parvins à m'emparer de Noctu, qui passait pourtant si près de mes cheveux.
Le vieux Pile, — car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il l'occasion encore de le signer d'une croix au bas de certains actes civils, — le vieux Pile habitait dans le € contre-bas », comme nous disions, près du jardin de là sœur de ma grand'mère. J'ai indiqué que la ^aine commençait de l'autre côté de la route, sans jamais varier de plus de deux ou trois mètres d'altitude jusqu'aux collines adverses, qui se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face de Jolibeau.
Le vieux Pile était maraîcher de son état ; son immense et plat laboratoire de salades, de choux, de radis, d'asperges et de melons s'étendait de la route déjà campagnarde jusqu'à la
première rue urbaine» dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le soir» à l'heure des noctuelles. C'était l'heure aussi où Pile montait jusqu'à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir en causant avec les voisins et les passants.
— Quand c'est le bon de l'an, j'aimerais mieux aller me coucher avec du vide dans l'estomac que de ne pas souper ici devant mon monde, expliquait-il.
Son souper^ du moins dans la saison des vacances, était composé comme il suit', immuablement : un oignon cru avec du gros sel ou des piments, ensuite du pain frotté d'ail et d'huile, qu'il mangeait indifféremment avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson. Après quoi, il déclarait :
— Je vais chercher le dessert.
Et il revenait du contre-bas jusqu'au talus, porteur d'une fastueuse écuellée de soupe, qu'il avalait à petites cuillerées, posément, avec un discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté de lui ; une pompe*. • La soupe finie, à la longue, il ren-
trait dans sa maison ua instant, absorbait une gorgée de vin, s'en rinçait la bouche et la recrachait.
— Ce n'est que pour le goût, déclarait-iL Il ne se grisait en effet que les jour» de viande, — dimanches et fêtes... — Et jamais on n'aurait pu imaginer, après ces libations comme rituelles, de plus jovial compagnon; tout le quartier s'assemblait pour l'entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante, même M. l'aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense bien que je n'aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et que j'y avais ma place au premier rang.
Cher vieux Pile ! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand, maigre, héronnier : une dégaine à la don Quichotte et une figure d'Arabe, aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis sûr qu'il n'y avait pas, dans le fond, d'homme plus gai
et plus farceur que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des fêtes, jamais je ne l'ai vu rire; parfois, il secouait la
tête, pinçait les lèvres ; les bouts de son nez et
de son menton devenaient encore plus pointus et il toussotait drôlement : c'était sa façon à lui de sourire.
Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu'il prononçait dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l'air, fumant sa pipe, ne bougeant guère, silencieux; rien d'un rêveur, qu'on ne s'y trompe pas : il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en méditait d'autres, supputait le comique de l'existence, imaginait des phrases lapidaires, des répliques définitives ; il adorait de taquiner les enfants et les chiens, et, — allez expliquer cela I — ni les chiens ni les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais. Jusqu'à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à berner ou moquer mon monde et qui aurais dû
être jaloux et irrité de son talent de mystification, infiniment supérieur au mien ; jusqu'au chien du coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de joie les grimaces qu'il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu'on sait que les chiens ont à l'ordinaire en horreur.
— En la firit porqué il te quierre tant, esta perro ? demandait à Pile le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en Lotet-Garonne, mais qui n'en continuait pas moins à écorcher de manière épouvantable le français, la langue d'oc et le castillan par-dessus le marché.
Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d'une conversation, était de répondre à une question nigaude qu'on lui posait par une autre question n'ayant absolument aucun rapport avec celle de son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de même.
— Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez nous ainsi qu'une
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vache de too pays, tandis que ton chien, qui vient de Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de la ville?
Ah I la joie qu'on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile, tandis qu'Antonio, très offensé, 'gesticulant, croyait devoir lui expli-^ quer sérieusement, en son charabia, qu'un chien n'avait à cela aucun mérite !
Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de Pile était inépuisable. U leur promettaits un sifflet, se mettait à l'œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l'essayer et expliquait d'un air navré qu'il fallait attendre la pluie, que les sifflets étaient comme les grenouilles, qu'on risquait de les buter et de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un temps sec, surtout la première fois... Et il interrogeait anxieusement le ciel :
— Ce ne sera pas pour aujourd'hui ; mais demain, peut-être...
II fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu'un couteau de poche; quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille :
— Pour qu'il nage mieux... Plus il y en a, mieux ça va... Ah I si tu pouvais y attacher un poids de cinq livres !
Ou encore il remplaçait habilement le noyau d'un abricot par une cigale mâle, et l'offrait à un gamin qui, à peine ses dents s'appuyaientelles au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur.
Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin ; mais une main bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu'avaient fait couler à fond les armateurs puérils et trop crédules ; mais on se méfiait du don de l'abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice, puisque l'intéressé se trouvait du même coup possesseur d'un fruit appréciable et d'un éphémère jouet vivant.
Les gosses et le chien d'Antonio étaient du
même sang, eux et lui, du même sang et de la même âme... Car je n'ai pas avoué que le roquet avait ses raisons d'accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons consistaient en furtives offrandes d'un bout de pain ou de sucre, données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n'étions guère plus au-dessus du sol que le chien du coutelier : avec Pile, on gagnait toujours beaucoup, en ne risquant que d'infimes et passagères blessures d'amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peutêtre plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions Pile d'un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire etr la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre race, les plus sûrs dieux ouïes plus favorables idoles que nous puissions chérir pour le bien commun.
— Tu as raison de regarder en l'air quand tu n'as rien à fiaire de mieux, me dit un soir Pile qui, depuis des soirs, m'observait : dans cette pose, les alouettes finissent toujours par vous tomber rôties dans la bouche ; il n'y a qu'à user de quelque patience avec elles, et voilà tout.
J'avais douze ans, des lectures désordonnées et de l'orgueil. Ma vraie ambition eût été que Pile possédât de l'orgueil, des lectures et mon âge, car je l'admirais ^au profond de mon cœur. Pour placer les faits sur un plan plus visible, j'aurais désiré d'être par lui traité en homme... Peut-être le vieux le comprenaitril, ce qui eût expliqué, parfois, au
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cours de nos entretiens , certain air d'une tristesse qu'il semblait éprouver beaucoup moins pour son compte que pour le mien.
Supputant mes mérites» je me tenais déjà pour € celui à qui on ne la fait plus », qui croit savoir ce qu'il vaut en tant que mystificateur ou ironiste; et j'aurais souhaité par-dessus tout que mon maître, sans pousser la flatterie jusqu'à me déclarer hautement son égal, n'en usât pas du moins avec moi comme avec le commun des hommes. J'en vins à rêver de revanches et de lui montrer de quel bois je me chauffais. Et je dissimulais de mon mieux ces sournoises et grandes intentions, et je faisais subtilement la bête. Gela prenait-il? J'en doutais. Je suis même sûr, à quelque cinq ou six lustres de là, que Pile m'avait vu (ou entendu) venir de loin avec mes gros sabots, et qu'il n'exerçait plus ses talents contre moi que pour le principe, en amateur inguérissable et désenchanté.
— Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur de rateS'pennades ?
— Gomme tu dis, Pile. Les chauves-souris
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ne sont pas mauvaises en salmis. Mais je cherche encore la façon de les attraper.
Pile réfléchit un instant, puis :
— II n'y a qu'à tendre quantité de lacets en crin de cheval dans les branches d'autant d'arbres que tu en trouveras, justement comme on fait pour les alouettes dans les sillons.
Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant, sans le vouloir, omis ma résolution de faire la bête.
— Oh I oh I tu as raison de te méfier de ce procédé, poursuivit Pile imperturbablement... Je ne suis qu'un pauvre vieux à qui la mémoire, laquelle est l'huile du cerveau, faut souventes fois dans la lampe. C'est vrail La chasse au lacet vient d'être interdite et tu pourrais avoir de sérieux ednuis... Mais je ne connais aucun décret, venu de la mairie ou de plus loin, qui défende de pêcher les rates-pennades à la ligne, — à la ligne volante, bien entendu.
— Ça, m'écriai-je, c'est une fameuse idée!
— Ce n'est pas qtte je réponde de rien...
— Me permets-tu, en tout cas, de descendre dans ton clos pour y couper une gaule?
LA GHAUVE-SOURIS 33
— Pas la peine I J^ai des canebères sèches à point et toutes prêtes» accrochées au mur du hangar. L'épicier du coin de Bricou, pour cinq sous, te vendra une ligne bien montée» fine et solide» comme pour pêcher les assièges...
— Merci I Et après?
Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans sa ceinture» et me dit en français» avec un peu de cette tristesse que j'avais parfois remarquée de lui à moi :
— Après?... Ehl té, je t'enseignerai et te montrerai» à moins que tu ne sois déjà de taille à m'en remontrer toi-même î...
J'eus ( barre sur lui », dès ce moment, me parut-il. Mais j'avais aussi l'impression que quelque chose venait de mourir» entre le vieux bonhomme et moi» quelque chose qui était peut-être, après tout, mon enfance. Jamais nous n'avions jusque-là conversé qu'en gascon; j'en conçus quelque superbe sur la minute :
le vieux Pile m'avait parlé dans la langue officielle» comme il faisait aux messieurs, à l'aumônier ou au maître à danser des poules.
Il me semble qu'aujourd'hui je serais de dix
ans pour le moins plus jeune s'il ne m'avait pas joué ce mauvais tour-là. Ah I père Pile, mauvais enchanteur, mon guide en cet art de l'ironie qui vous allait si bien et qui convient si mal à ceux qui voudraient savoir toutes choses, je vous déteste à cette heure tout en continuant de vous bien aimer I Je croyais alors prendre un commencement de revanche, mais quelle victoire mes souvenirs vous font remporter, en cet endroit de mon chemin où j'évoque votre voix et votre visage !
Ainsi pourvu d' une belle canebère, je nouai à son extrémité flexible un vieux rideau ; alors, armé de cette sorte d'oriflamme, on put me voir durant toute une semaine poursuivre ou guetter les noctuelles qui promettaient de passer à hauteur de la loque et risquaient d'y entraver leur vol. J'essayai aussi d'un filet à papillons à large ouverture et à manche exagérément long, mais y renonçai vite : cet engin était d'un maniement très fatigant, et puis, sur-
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tout, il me paraissait beaucoup plus honorable de capturer ma bête à l'aide de cette canne à pèche qui m'avait été offerte par dérision.
Assis sur le talus, m&chant son oignon ou son pain à l'ail. Pile admirait mon ardeur et mes efforts de la plus désobligeante manière : f Celle-ci, j'ai cru qu'elle y passait... Gare à la prochaine I . . • Hardi petit ! ... De mieux en mieux. Le métier entre !... » Quand, entin, s'étant un peu par hasard heurtée à la loque, une petite chose douce et grise vint s'abattre dans la poussière, à mes pieds, avec un bruissement de soie et des cris grêles, l'impitoyable bonhomme se leva pour me complimenter :
— Bravo 1 Du travail soigné, ça se peut dire. . . Et quelle agilité, seigneur Dieu, et quelle justesse dans le coup d'œil, moun Jèsu/
Louanges qui eussept été amplement méritées, si l'événement ne s'était, je le répète, produit un peu par hasard et tandis que je ne m'y attendais guère. Essayez donc, champions du tir aux pigeons, votre adresse sur les chauves-souris, et vous m'en direz des nouvelles l Je ne sais plus qui a écrit au sujet de
la noctuelle que « son vol est moins un vol qu'une sorte de voltigeaient incertain » ; j'ai peur, à vrai dire, que cette phrase assez peu glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages lues et relues d'un Buffon des enfants dont on m'avait fait don voici très longtemps ; j'en ai peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur, car, en somme, voltigement n'est pas le mot propre ; le voltigement, c'est le vol stationnaire, ou presque, du papillon au-dessus de la fleur, du passereau aux abords de sa nichée, ou même de la chauve-souris regagnant le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée et sa panse pleine, s'accrocher par les crochets de ses pattes, pouces ou ergots, et dormir assez souvent la tète en bas, position qui, pour nous autres, pauvres hommes, serait infiniment peu propice au repos et à une heureuse digestion. Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la chauve-souris vole, tout simplement; il n'y a pas d'autre mot et ce serait vanité d'en vouloir créer un autre spécial, qui définirait mieux la façon dont Noctu et ses plus volumineuses cousines se déplacent dans l'i^tmosphère. l^e^
chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la locomotion aérienne est permise par la nature, mais il y a plus de différence entre le vol du condor et celui du passereau, physiologiquement et mécaniquement parlant, qu'entre le vol du passereau et celui de la noctuelle.
Ahl comment décrire celui-ci sans risquer la confection d'un piteux poème en prose ou de phrases qui sembleraient empruntées à des dialogues de snobs discourant d'un ballet russe? Dans le vol, comme dans la figure même de la bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la gageure, une fantasmagorie de sinuosités qui s'exerce dans toutes les dimensions connues de l'esprit humain, une allégresse capricieuse et inquiétante de sabbat, une jonglerie éperdue avec soi-même et le reste du monde; mais ceci n'est que littérature, et tellement plus belle est la nue et naturelle réalité I
Le vol des plus volumineuses cousines de Noctu est, je l'ai dit, sage, méthodique ;
position du corps à part, — car Roussette et Raton-volant nagent dans Fair presque verticalementy comme fait un chien dans l'eau, — il ne diffère guère de celui d'un placide et balourd pigeon domestique regagnant sans hâte son pigeonnier : vol à ailes battantes et ne battant guère plus de trois fois à la seconde.
Le moteur qui anime la progression de Noctu tourne plus vite, il est plus poussé^ presque du double. Venant d'user d'une métaphore empruntée à l'argot de l'automobilisme, je n'hésite pas à poursuivre, par une comparaison du même acabit, qui aura l'humble mérite de me faire familièrement et rapidement entendre :
Roussette évoque l'image d'une limousine de tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au moteur solide et relativement lent ; Noctu est la rapide et fantaisiste voiturette de sport, dont le moteur « ronfle comme une toupie », mais qui, en vitesse, « décolle » un peu, risque le dérapage dans les virages, — frêle comme elle l'est! — et chez qui la fatigue et l'usure se font sentir vite.
En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de
dix minutes sans être exténuée et éprouver le besoin de se reposer un instant, si fort que l'heure la presse et si peu que sa faim soit assouvie. Il suffit d'avoir repéré un de ces gîtes, — rebord de toit, creux d'arbre, trou dans un mur, — d'où ces bétes, dès le printemps, sortent en général par couples, pour s'apercevoir que monsieur et madame reviennent environ toutes les dix minutes au logis. Pour gorger la nichée me direz-vous? Non, ô naïfs qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux!... Les petits ne sont pas nés encore, — et ils tettent.
Mais, me direz-vous aussi, comment pouvezvous affirmer que ce sont les mêmes chauvessouris qui reviennent toutes les dix minutes, à l'endroit par vous repéré? Je l'affirme parce qu'elles sont deux, parce que le mari de Noctu est résolument monogame, ainsi que je le montrerai plus loin; parce qu'un couple ne tolérerait pas à l'ordinaire un intrus ou une intruse dans le gîte élu par lui pour la saison des amours; parce que...
Mais il ne s'agit pour le moment que de spé-
cifier le temps de vol que peut fournir Noctu : dix miaules au grand maximum. Du reste, c'est bien simple : la prochaine fois qu'une de sa race entrera dans votre salle à manger campagnarde, fermez portes et fenâtres, et vous n'attendrez guère avant qu'elle aille se suspendre au cadre d'un tableau ou dans un pli de rideau, si effrayée qu'elle soit de sa captivité pressentie; vous pourrez même aller la cueillir, comme un fruit à une basse branche : elle essaiera bien rarement de fuir, tant elle est lasse.
Méthode bien commode, on le voit, pour s'emparer de Noctu. Ai-je besoin de dire que je ne la soupçonnais point, le soir où, après tant de peines, je parvins à faire choir la bestiole, soyeuse et criarde, dans la poussière, sur la route de Jolibeau?