LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL
Or, durant les dix misérables minutes de vol que lui concède sa machine à voler, poumons et ailes, moteur et voiture, Noctu n'aura guère parcouru plus de huit kilomètres.
Voici la façon un peu simple dont j'opérais dans mon adolescence pour mesurer à quelle vitesse volait mon animal : armé d'un chronomètre de sport obligeamment prêté par mon professeur de gymnastique et d'escrime, je me plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide aux beaux jours, dont je fermais les baies et éclairais vivement les murs blancs à l'aide d'une forte lampe à acétylène ; après quoi, je trempais dans de Tencre assez grasse le bout des ailes d'une de mes captives et lâchais celle-
ci dans l'orangerie; en heurtant les murs aveuglants de blancheur, comme c'est son usage, Noctu y laissait sa marque ; je n'avais ensuite qu'à compter les secondes écoulées entre les apparitions successives d'une tache sur ce mur-ci, d'une autre sur ce mur-là, et à mesurer ensuite la distance qui séparait aériennement les deux taches. Jamais, -^ et nombreuses furent mes expériences, — je n'ai constaté' une vitesse dépassant cinquante kilomètres à l'heure ; c'est peu quand on réfléchit que le canard sauvage et la bécasse peuvent couvrir dans le même temps près de quatrevingts kilomètres, et l'hirondelle légèrement plus de cent.
C'est peu, surtout, à notre point de vue, parce que le déplacement dans l'air de la noctuelle nous semble, à nous, extraordinairement rapide. Mais il n'y a là qu'illusion d'optique et conséquence d'une association d'images et de mots consacrée par l'usage.
Illusion d'optique parce que la noctuelle évolue très près de nous, très bas ; association d'images et de mots, parce qu'il est entendu
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qu'une rapidité doit toujours être plus ou moins vertigineuse. Or, le vol de Noctu, s'il n'est pas rapide» est vraiment vertigineux. Si, imprégaées d'encre, les extrémités pointues de ses ailes laissaient trace de leur passage contre la grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire» nous aurions sous les yeux comme le plan du plus fantasque et du plus ahurissant des labyrinthes ; sauts en largeur, sauts en longueur, sauts en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles et dérapages, rien ne manque là pour nous donner cette impression de gageure et de fantasmagorie que j'ai notée plus haut ; nous pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde, épouvantée devant on ne sait quel ennemi invisible...
Or, comme il arrive si souvent dans la nature, la créature semble persécutée dans le moment même où elle fait sa petite vie de quantité de morts encore plus infîmes I Mais il faut reconnaître» et nous le verrons encore mieux plus loin» que la façon dont Noctu conquiert sa nourriture est infiniment hasardeuse et pénible ; elle a déjà, de ce fait, droit à notre respect.
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Pénible et hasardeuse est sa subsistance, parce que Noctu» lamentablement infirme sur le S0I9 doit la chercher dans l'air où nous savons qu'elle n'est pas brillante non plus, ni par la résistance, ni par la vitesse. En fait, son appareil volant est le plus fruste et le plus imparfait qu'il nous soit donné d'observer dans le règne animal, — car on ne saurait qualifier d'êtres volants certains lémuriens qui usent de membranes tendues entre leurs pattes et leurs flancs pour faciliter ou prolonger leurs sauts de branche à branche.
Un retour sur une de mes études antérieures me paraît ici nécessaire, par crainte qu'on ne m'accuse de me contredire.
J'ai écrit dans Vie de Grillon, à propos du système sensoriel de l'insecte, que la nature laissait volontiers s'atrophier les organes qui ne sont pas indispensables à la vie de l'espèce, et l'on m'a fait grief, à propos de cela, de professer que simplification signifiait progrès.
C'est que je n'entends pas ce mot de progrès comme béatement le faisaient les philosophes du xviii* siècle et comme le font à leur suite quelques contemporains un peu bien retardataires, qui en sont encore à tenir pour des prophètes ou des évangélistes les assez piètres rêveurs de TËncyclopédie ; j'emploie le mot progrès dans son sens étymologique ; parlant d'un être en progrès sur nous» et plus simplifié, je ne veux pas dire qu'il soit meilleur ou pire, plus beau ou plus laid, plus heureux ou plus malheureux, — car il n'y a pas de commune mesure, et, de ceci, personne n'est juge, — mais simplement que son espèce est plus évoluée, plus près de son terme que la nôtre. Ceci dit, je n'ai, je pense, aucun mérite à maintenir que simplification est synonyme de progrès, du moins en ce qui concerne les œuvres animales bien réussies ou moyennement réussies de la nature, et qui, comme telles, subsistent encore, — ou même méritent de survivre, quand l'humanité ne sera plus là. Mais j'ai écrit aussi, — et je n'apprends rien ici à personne, — - que, dans l'infinie diversité de ses
créations, la nature, sur notre planète si bornée pourtant, n'a pas été perpétuellement bien inspirée et que quantité d'êtres devaient fatalement rester à l'état d'essais, trop compliqués, peu simplifiables et destinés en conséquence à une plus ou moins rapide disparition.
Jp crois pouvoir affirmer dès à présent que les chéiroptères représentent les derniers en date de ces essais fâcheux.
Le reptile volant a existé lui aussi durant quelques myriades d'années, sans grand succès, petite créature timide et maladroite, peu protégée, destinée à périr de faim ou de misère : le ptérodactyle. Le premier oiseau, ou archéoptéryx, avait des plumes grossières, — presque des écailles, — mais demeurait encore reptile par son bec-museau pourvu d'une dentition compliquée, ce qui d'ailleurs permet de considérer autrement que comme mythique ou légendaire l'époque où les poules avaient des dents, et même, pour peu qu'on soit audacieux, d'estimer qu'il existait encore quelques-uns de ces oiseaux c mal finis » lors de l'apparition de l'homme sur la planète Terre. Mais, ce qu'il
importe de retenir ici, c'est que les reptiles volants, pour subsister, ont dû nécessairement évoluer» se singulariser et presque toujours se simplifier en innombrables espèces d'oiseaux. Considérons à présent la noctuelle, essai de mammifère volant. Son vol, avons-nous dit»
est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire qu'il soit simple, car la simplification et la rudimentarité» — pour employer cet affreux mot faute d'autre, — sont choses totalement différentes. Les études qui précédèrent la naissance ou accompagnèrent la réalisation du vol artificiel humain ont éclairé les principes du' vol des oiseaux de manière assez satisfaisante pour que nous puissions aujourd'hui nous extasier en connaissance de cause sur celui tout au moins des grands planeurs, des bons voiliers, — principes auxquels, du reste, nos modernes chercheurs n'auraient eu qu'adonner une forme moins ailée et suave, s'ils avaient pris la peine de relire quelques pages sur ce sujet du prodigieux Léonard de Vinci; mais, au fait, même pour les profanes, le vol du goéland ou de l'aigle n'est-il pas acte d'har-
monie, de facilité et de simplesse, tandis que celui de la noctuelle est visiblement le résultat d'une exténuante et précaire acrobatie?
S'il m'est arrivé de rédiger avec une minutie qui me semblait à moi-même fâcheuse et pédantesque certaines observations anatomiques à propos d'insectes encore mal connus, c'est justement parce que je ne pouvais renoncer à mettre en lumière un détail inédit, si mesquin fût-il. Ici» et j'en suis fort aise, la qualification de chéiroptère suffit en somme à décrire l'organe qui permet à ma bête de se soutenir et de procéder dans l'air : cet organe est une main monstrueuse au bout d'un bras yigoureux et ridiculement court, mais une main tout de même ; on me fera remarquer que l'aile de l'oiseau est elle aussi la transformation d'un bras, d'un avant-bras et d'une main ; seulement, dans le cas de l'oiseau, la transformation se présente comme une synthèse, donc comme une simplification et une adaptation» tandis
que dans le cas des chéiroptères on ne saurait parler d'ailes que par facilité et commodité excessives de langage.
Des phalanges et des os amollis comme par leur croissance exagérée, aux jointures plus ou moins flexibles presque en tous sens, mais des phalanges et des os dont les équivalents se retrouvent, réduits à de plus justes proportions et gouvernés par une plus heureuse mécanique musculaire, dans les mains des hommes et des singes... Il y a donc là réellement un organe de préhension atrophié par gigantisme, si Ton peut dire, et tout se passe comme si un sort cruel, pour permettre à Noctu le vol nécessaire, l'avait amputée de ses bras et de ses mains.
Pour la même raison, le même sort l'a amputée à peu près de ses jambes, lesquelles sont presque immobilisées par l'obligation de collaborer à la fixation et au tendage de la déplorable voilure accrochée à la va-comme-jete-pousse autour des os des mains. Les oiseaux qui n'ont pas besoin de voler, tels que les pingouins ou même les poules, ou qui n'en ont
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guère envie» comme certains perroquets, sont du moins pourvus de bonnes et solides pattes postérieures, aptes à la course ou au grimpement; en outre, ils possèdent un instrument de préhension merveilleux, si sommaire qu'il nous paraisse, à nous autres hommes : le bec. Avec le bec, Toiseau ne se contente pas de se nourrir et de le faire le plus commodément du monde ; il se défend aussi grâce à lui, établit grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de tissages que sont ses nids, grâce à lui fait sa toilette, lisse ses plumes et s'épouille ; la poule peut se gratter avec Tune de ses pattes ou s'en servir pour fouir le sol, stablement installée sur l'autre ; Tune et l'autre ployées servent de coussins et d'équilibreurs tout ensemble au sommeil ou au repos des oiseaux. Chez les grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces, les mêmes pattes sont eilcore des armes défensives ou offensives, et enfin des instruments de préhension supplémentaire, dont le bec n'a qu'à se louer.
Ah 1 comme imprudemment le bon La Fontaine faisait proclamer à mon infortunée petite
amie : c je suis oiseau > ou c je suis souris >, selon les prétendus besoins de sa cause !
Quoi de commun, je vous en prie» entre elle et la souris si agile sur le sol, et dont les pattes de devant sont, en plus, fort habilement préhensiles? Quoi de commun entre elle et l'oiseau, magistral marcheur, coureur émérite, ascensionniste et excursionniste admirable par le don du grimpement, du saut ou du vol à longue distance et à grande hauteur, sans essoufflement ni fatigue?
Et, cependant, if faut vivre, il faut aller jusqu'au bout des possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la naturç, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir; il faut vivre jusqu'au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons plus même essayer d'obéir et où l'espèce mourra, — car c'est ainsi que les espèces déshéritées meurent,* que les essais malencontreux sont rayés du nombre des vivants de la Terre, s'ils sont vraiment trop malencontreux pour fè transformer, se simplifier, s'adapter ou se réadapter.
A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est réduite à le de-
meurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui n'est pour elle qu'un pis-aller.
Mais il est bien d'autres pis-aller que force lui est de subir. Les insectes qu'elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les crépuscules que durant cinq mois de l'an ; il faut donc qu'elle mette les Jbouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou sept mois de l'hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent dans le courant de l'hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge ; cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou cinq séries de beaux jours.
Dans le même ordre d'idées, observons que, si la chasse annuelle de Noctu ne peut avoir lien que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le maximum d'indispensable exercice
que puisse se donner cette malheureuse» cette immobilisée, cette amputée et cette entrayée. Les insectes dont elle parvient à s'emparer ne voyagent guère d'ailleurs plus longtemps qu'une heure après le coucher du soleil ; et si, par paresse ou négligence, elle laissait passer l'instant propice, force lui serait de rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l'hiver, faute de quelques indispensables centigrammes de graisse.
Soit dit en passant, il m'est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on aurait tort de croire qu'il s'agit là d'un exploit de bestiole plus avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles; à cette heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes ou des branches, où jamais noctuelle n'aurait la présomption de chercher à s'en emparer.
Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés de menus cris plaintifs, ont une cause très simple : la noctuelle, qui n'y voit pas très clair ni en plein jour ni en pleine nuit, s'est
égarée la veille, a dormi dans un gîte de fortune, suspendue à une branche ou lovée au creux d'une gouttière, et elle recherche à présent son gîte à la lumière dont ses yeux s'accommodent le mieux ; mâle ou femelle, Noctu, depuis le réveil printanier, a déjà son épouse ou son époux qui, plus heureux la veille, a regagné le gîte commun et qui lui servira de guide en répondant à ses cris, — du moins la petite bête errante Tespère-t-elle..,
La nature, décidée à se comporter avec Noctu en lûarâtre, est allée jusqu'à lui refuser ce sens mystérieux de l'orientation que tant d'animaux possèdent, et qui serait tellement plus nécessah*e à notre pitoyable créature qu'à nombre d'entre eux.
Donc, c'est pour ma bête une vertu que de se nourrir, vertu qu'il faudra exagérer lorsque l'enfant sera né, l'enfant presque toujours unique que la misère permette d'élever à un tel couple.
Encore heareux que ce rejeton vienne en général au monde dans la plus fastueuse et la plus nourricière saison de Tanl Aux petits insectes crépusculaires des premiers beaux jours, moucherons ou papillonnets peu abondants et de pénible capture, juin et juillet adjoignent dans l'air du soir des personnages autrement considérables, intéressants, substantiels. Le hanneton surtout est recherché pour sa chair grasse et de bon profit ; Noctu et son mari s'en gavent tout en circulant, puis en entassent dans leur gîte, s'ils ont le temps, en prévision du cas toujours possible, hélas I où la prochaine chasse serait moins fructueuse.
Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces pauvres êtres : force leur est, bien entendu, de tuer les proies volantes qu'ils emportent chez eux, mais s'ils consentent à manger du gibier mort, encore faut-il que la mort soit toute récente; sinon un dégoût invincible et que ne surmonterait pas la pire fringale les pousse à balayer de l'aile dans le vide les menus cadavres qui n'ont pu être consommés durant la nuit et le jour qui suivirent la chasse
bénie. C'est même gr&ce à certains petits tas de ces cadavres anormalement amoncelés au bas d'an mur ou au pied d'un arbre creux qu'il me fut maintes fois donné de repérer le gîte printanier ou estival d'un couple de chauves-souris, et d'observer leur ménage avec quelque chance de certitude et d'intérêt.
Noctu ne s'en tient pas d'ailleurs, par ces soirs de frairie et de liesse» aux hannetons ordinaires, aux divers scarabées de moyenne taille qui hantent l'heure dénommée < entre chien et loup » ; nulle proie ne semble devoir intimider son courage et sa vertu, lesquels se confondent, je l'ai dit, avec sa volonté de se nourrir au mieux, durant les rares instants où cela lui est concédé par l'avare nature.
Elle s'attaque ainsi au grand hanneton des pins, lemélolonthe foulon ; c'est un majestueux coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double coloration, à cause des panaches admirables que sont ses antennes, surtout chez le mâle, et à cause aussi de sa démarche compassée et cahotante, fait penser au corbillard d'un enterre-
ment de première classe. Il pullule dès le début des beaux étés dans la forôt landaise ; il fait vibrer, quand il est amoureux, ou encore lorsqu'on le taquine ou qu'on le blesse, une note bizarre, un zézaiement cristallin àù, comme l'explique le maître de Sérignan, au simple frottement des derniers segments de l'abdomen contre le bord postérieur des élytres maintenues immobiles ; en sorte que, quand un foulon vient d'être happé au vol par Noctu, on a l'illusion d'entendre celle-ci parler en volant un langage qui n'est pas le sien, et les superstitieux se signent; et quelques professionnels des études naturelles disent des absurdités.
Dans ces amoncellements de cadavres dont je parlais tout à l'heure, on trouve des débris de proies ailées encore plus considérables, et dont la capture ne saurait aller sans danger pour Noctu : lucanes aux pinces formidables et dont l'étreinte, pour peu que le gibier soit mal saisi, risque fort d'égorger ou d'éventreç la frêle chasseresse aérienne ; grands paons de nuit d'une envergure presque égale à la sienne
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et d'un vol autrement sûr et con^rtable que le sien... Que voulez-vous? C'est plus que jamais dans les instants où la nécessité vitale commande, qu'il est urgent de se battre à mort; si l'humanité l'ignorait jusqu'ici, ou en doutaity l'expérience de ces dernières années l'en aura persuadée de reste.
Nous sommes en présence de la suprême bataille livrée par une sous-catégorie d'infortunés animaux sacrifiés d'avance. Dans peu de temps» dans une vingtaine de mille années peut-être, le minuscule mammifère volant sera allé rejoindre dans la légende terrestre les poules au bec denté et les lézards volants, grands-pères de ces fabuleux volatiles.
Quelque dix mille années plus tard, les autres mammifères volants auront disparu à leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu'aux grandes roussettes de Malaisie. et aux vampires des bords de l'Amazone : ceux-ci, plus habiles ou plus heureux, hantent des pays où la vie grouille presque tout le long de l'an et
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OÙ la mort par inanition, durant rhibernation , ne saurait avoir lieu qu'exceptionnellement; devenus plus forts, capables de s'attaquer à des bêtes de leur taille durant le jour, à de considérables mammifères (l'homme y compris) quand ceux-ci dorment» ils doivent d'ailleurs ne tenir l'hibernation que pour une nécessité vitale assez rare ; si, comme on me l'affirme, les renards vqlants de Java ou de Bornéo la pratiquent encore, ce n'est qu'en manière de souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel et rituel. D'ailleurs certaines de ces espèces sont volontiers frugivores ; en outre, les rats, les lapins, les porcs sauvages et tous les autres animaux sur lesquels elles prélèvent l'impôt du sang, vivant pour le moins autant qu'elles, existent pour elles du 1^' janvier à la Saint-Sylvestre, tandis que les insectes volants dont la noctuelle se nourrit meurent ou s'endorment à l'automne et ne renaissent ou ne se réveillent qu'aux approches du printemps; et alors elle-même, assoupie plus ou moins,' a faim, — très faim, et depuis bien des jours déjà.
Je crois que c'est surtout par la faim que la nature décourage les êtres dont elle veut se débarrasser, par la faim qu'elle les invite directement à aller enrichir les collections des paléontologues de l'avenir.
Je sais bien que l'homme, depuis qu'il considère la planète Terre comme son fief, a anéanti ou porté au point de leur agonie beaucoup d'espèces animales, et que sa présomption pourrait lui faire croire de ce fait qu'il participe au conseil dont dépendent les innombrables destinées des êtres vivants de ce monde-ci. Mais il serait par trop humain ou vain de commettre une confusion aussi monstrueuse. Il est probable que, dans quelque vingt mille années, les castors et les hermines, les phoques et les éléphants, les baleines et les grands fauves auront disparu, comme l'humble et falote noctuelle, — et bien d'autres animaux aussi I Mais leur extermination n'aura pas été produite par les mêmes causes. Hommes que nous sommes, nous pouvons affirmer que si des espèces ont disparu de notre fait, depuis des temps ^qui sont historiques, parfois même relativement
très récents, cela est dû à nos justes terreurs de nous sentir des êtres désarmés, faibles et tout nus, et, ultérieurement — consécutivement peut-être — à ces habitudes de négoce et à ces appétits de lucre qui ont fait régner le besoin de guerroyer au sein même de l'humanité, alors que les loups ne se mangent pas entre eux et que, chez la plupart des autres êtres, le meurtre ou le désir de tuer n'existe que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant ou après la saison des amours.
Par peur, par rapacité, parfois aussi < pour le plaisir », voilà donc les raisons pour quoi l'humanité tue et anéantit, plus ou moins consciemment, dés êtres et des espèces ; et tous les moyens lui sont bons. La nature, elle, ne tue pas et n'anéantit pas : elle < laisse tomber », expression familière jetée au hasard un peu plus haut, et qui me semble ici acquérir quelque vertu.
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Aux grands et aux petits chéiroptères, la
nature a donc coupé pour ainsi dire bras et jambes; mais à Noctu et à diverses variétés analogues de nos climats, elle a en outre quasiment coupé ies^ vivres et, par-dessus le marché, — ainsi que je l'ai indiqué déjà, — -l'appétit. Malgré mon désir de ne jamais relire, depuis que j'écris sur certaines bestio^les, des couvres de devanciers illustres, je me verrai quelquefois forcé d'en venir là, notamment quand ma mémoire m'impose des observations d'autres que moi qui risqueraient d'aller à rencontre des miennes propres, et de m'entraver sur la voie de mes conclusions.
Ainsi me souvient-il d'un passage de Buffon racontant une promenade dans la grotte d'Arcy , où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte de terreau, un tas noirâtre composé de fragments d'insectes, mouches ou papillons, qu'il reconnut ensuite pour être de la fiente de chauve-souris. Qu'il y eût de la fiente sur le sol de la grotte, nul doute, puisque des chauves-souris avaient gité là, mais il y avait surtout, comme je l'ai observé au pied des murs ou des arbres creux, des restes de
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chasses heureuses qui n'avaient pu être consommés à temps et dont les trop délicates bestioles avaient fait fi ; dans les matières digérées, tout vestige d'ailes ou de pattes, surtout après un assez long temps, eussent été indiscernables au microscope comme à l'œil nu.
De là à conclure à la voracité de la chauvesouris, il n'y avait pour Buffon qu'un pas ; et il l'a si allègrement franchi qu'il affirme que ces botes, lorsqu'elles entrent dans une cuisine, s'accrochent, pour les dévorer, aux quartiers de lard qui s'y trouvent suspendus.
Que Noctu s'accroche aux quartiers de lard, cela peut lui arriver, mais ceci comme elle s'accrocherait pour souffler quelques secondes à la corniche d'un bahut ou à la tringle d'un rideau. Quant à se repaître de lard, ou même de viande crue ou cuite dans les cuisines, — comme Buffon le rapporte également, — voilà une solution au problème de l'existence que les chéiroptères européens n'ont jamais envisagée depuis des myriades de siècles, depuis qu'ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a une excuse : il observait surtout par correspon-
dance, et j'ai Fimpression que les voyageurs ou fonctionnaires coloniaux de son temps, qui répondaient d'ailleurs à ses questions avec tant de bonne grâce et en si bon style, n'étaient pas souvent beaucoup mieux renseignés que lui; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de l'île Bourbon, à propos des roussettes des archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement frugivores; des livres plus récents m'ont assuré le contraire... Mais j'aime mieux continuer à ne m'occuper jamais, sinon de ce qui ne me regarde pas, — car ceci a parfois son charme, — du moins de ce que je ne regarde pas.
Autre raison d'excuser Buffon : il est excessivement difficile d'observer nos chauves-souris d'Europe en liberté et en captivité.