QUARTIERS D'ÉTÉ, QUARTIERS D'HIVER
De ce que j'ai noté jusqu'ici, il me semble qu'une indication peut être produite déjà, que je tenterai de mettre mieux en lumière par la suite : la chauve-souris, et notamment celle que je nomme noctuelle, est l'animal qui me paraît se rapprocher le plus de celui que nous sommes.
Les livres d'histoire naturelle employés lorsque j'étais élève de quatrième classique, puia de philosophie, — et je n*en ai guère feuilleté ensuite — ordonnaient la dénomination des vivipares : bimanes, quadrumanes, chéiroptères, insectivores..., etc. Les classifications de ce genre sont si prodigieusement dénuées «{'intérêt que i'en viens souvent à regretter le
temps où l'on traitait de poissons les cachalots, lés veaux marins, les huîtres, les grenouilles et les étoiles de mer pour la raison que ces êtres vivent dans l'eau, raison qui peut, d'ailleurs, dans la plupart des cas, être tenue pour assez limpide.
Mais alors pourquoi les manuels, dont était invitée par mes maîtres à profiter mon adolescence, rangeaient-ils au nombre des mammifères les ornithorynques australiens, timides et infiniment rares bêtes que ni les savants officiels ni moi ne verrons jamais de notre vie, dans les conditions où voir signifie véritablement observer et qui ne sont pas toujours permises à des existences comme les nôtres? Oui, pourquoi l'ornithorynque promu au grade de mammifère, alors qu'il est pourvu d'un bec de canard, pond des œufs, et qu'il n'est nullement démontré qu'il fasse téter ses petits issus de l'œuf, malgré que cette légende soit populaire dans une élite?... Pourquoi? Parce qu'il est revêtu de poils et non de plumes, et qu'il est quadrupède I
Cette façon d'assigner une place aux créa-
tares sur l'échelle qui n'a ni commencement ni fin constituent de notre temps une des aberrations les plus puériles de Tesprit, et peut-être, après tout, par cela même, une des plus charmantes. Si le Maître des destins m'accorde le loisir d'exposer le peu que je connais de ces questions, peut-être, chargé d'ans, me sera-t-il permis de relire les livres qui font autorité en ces temps-ci avec la même joie émerveillée, avec ce frisson procuré par les naïves légendes, que j'éprouvais en feuilletant jadis Aristote, Pline, Buffon, Lacépède, V Histoire des Voyages ^ — et même Fabre, le premier défricheur de la plus fertile des terres, mais qui lui-même a mal étreint, parce qu'il voulut tout embrasser de la contrée mystérieuse et immense entre toutes, et que ses forces le défendaient mal en si audacieuse entreprise.
Que si je me résigne provisoirement à conserver la classification des mammifères telle qu'on me l'a enseignée en mes études, ce sera par commodité, parce qu'elle est une des dernières en date, et que, dans l'impossibilité de
bâtir ici œuvre raisonnable, un à-peu près en vaut un autre, somme toute. Je me contenterai, pour ma satisfaction personnelle, de modifier légèrement le début de la leçon quand je me la réciterai, et de me dire : Bimanes, chéiroptères, quadrumanes..., etc.
La chauve-souris est en effet un véritable homuncule volant. Dans une précédente étude, je me suis avant tout efforcé de montrer l'abîme qui sépare Thomme de l'insecte ; ici mon rôle est tout autre, — si forte que demeure mon appréhension de retomber dans l'anthropomorphisme béat où se complaît notre antique orgueil, et de faire comme un mérite à celles des bêtes qui se montrent en quelque façon nos proches parentes.
Je ne me livrerai pas à des descriptions anatomiques qu'il est facile de trouver partout. Il me suffit de considérer le squelette du crâne et du thorax de la noctuelle pour orienter ma méditation et ma rêverie. L'aspect du crâne
l surtout est intéressant, et, en bloc, bien plus I humainement conformé que celui des singes, \ même des grands anthropomorphes*
Je sais que ce crâne a contenu un cerveau proportionnellement plus considérable que le leur, plus riche en circonvolutions et, bien que je n'attache pas une importance majeure à ces observations dont un certain matérialisme a fait trop de cas, il m'en coûterait de les passer absolument sous silence ; je note encore, chez certaines espèces, et notamment chez la plus pitoyable, chez la noctuelle, un angle facial développé d'assez impressionnante façon ; enfin les dents, dont le nombre varie de vingt-quatre à trente-deux, selon les variétés, sont disposées comme les nôtres, et les canines ont une conformation bien moins excessive et bestiale que chez la plupart des animaux insectivores ou carnassiers.
Mais, encore une fois, ce n'est pas la contemplation du menu squelette qui suffirait pour nous renseigner sur notre troublante parenté avec Noctu. Au passage, il a pu m'arriver — ne sachant comment m'en tirer autrement —
de noter I avec quelque irrévérence, diverses ^ erreurs de Buffon. Ici, je lui reprocherai encore d'avoir tant et tant contribué à répandre le préjugé de Thomme chef-d'œuvre de la création» toujours en vertu de mon entêtement à professer que rhomme est Thomme, que l'animal est l'animal, qu'il n'existe pas entre l'homme et l'animal et même entre les divers animaux de communes mesures, et que je ne saisirai jamais très clairement les différences de ce que nous nommons, faute de mieux, intelligence ou \^ instinct. Mais, où je suis de tout esprit et de tout cœur avec Buffon, c'est lorsqu'il développe que l'apparence extérieure des animauxsignifîe peu de chose et que le singe, notamment, est beaucoup plus éloigné de nous que l'éléphant ou le chien. En ce qui me concerne, jamais un singe ne m'a moins paru mon parent, — inférieur ou privilégié, — que lorsque je le voyais user de sa conformation pour imiter nos gestes, boire dans une tasse, monter à bicyclette ou danser le shimmy.
C'est pourquoi, au point où j'en suis, les mœurs et coutumes de Noctu doivent retenir
mon attention, bien plus que certaines analogies physiques et physiologiques, souvent assez troublantes, du reste.
J'ai laissé pressentir qu'il était peu commode d'étudier la bestiole en liberté, ce qui, pourtant, devient ici indispensable. Peu commode, certes, mais non point impossible; la patience devient plus vite qu'on ne le croit une vertu facile à pratiquer pour le chercheur qu'une étude passionne, pour cet être singulier dont la psychologie est en somme assez voisine de celle d'un monomane -ou d'un individu accaparé par un vice. C'est peu à peu que se combleront les lacunes inévitables, par des reproductions entêtées d'expériences, par des juxtapositions et des développements précautionneux d'observations ; et, en somme, au bout de quelque dix ans, nous pouvons éclairer l'histoire d'une vie de bêle avec honneur, et aussi avec plus de certitude que celle, par exemple, d'un grand homme ou d'une époque.
Il faut aussi, à mon avis, et surtout dans les débuts d'une étude naturelle, s'en remettre à sa chance, compter sur le hasard, « risquer les
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coups > les plus fantaisistes ou même les plus saugrenus, bref, se garder d'une méthode trop compassée et rigoureuse; c'est pourquoi je resterai toujours persuadé qu'il ne saurait y exister de meilleurs et de plus avisés observateurs des bêtes que les enfants qui les aiment ou qui s'y intéressent; s'il m'est arrivé, s'il m'arrive encore de raconter à propos d'elles certains menus faits inconnus, singuliers et pourtant parfaitement exacts, c'est à de lointains souvenirs que je dois surtout cette documentation, ou à des récits de gamins qui veulent bien me tenir parfois au courant de leurs recherches, de leurs inventions et de leurs € trucs > personnels d'observateurs-amateurs de bestioles.
Le bénéfice de l'âge et de la science est peu de chose ; il nous vaut la vaine satisfaction de disserter, de rêver et de tenter de conclure; mais qui pourrait affirmer qu'il ne nous a pas fait perdre, avec nos yeux neufs, l'art de nous en servir ingénument, le privilège de foncer grâce à eux, tout droit et sans encombre, jusqu'au cœur de la réalité elle-même?
Voici ce que je risquai vers ma seizième année pour observer des chauves-souris, sinon en complète liberté, du ^oins au gîte et dans leur intimité véritable.
Ayant repéré troiâ^ nids dans de vieux arbres, sur les rives du Lot, je m'en fus un beau matin clouer contre leur orifice un rideau de toile métallique.
Tout ce jour me vit fiévreusement vagabonder d'un nid à l'autre pour essayer d'accoutumer mes prisonniers à ma figure et à mes manières. Ainsi qu'il était facile de le prévoir, je fus plutôt mal accueilli. Grimaces et injures, ou cris d'horreur. Sans trop m'en offusquer, je fis ample provision, parmi les broussailles et les herbes du voisinage, d'insectes divers que je distribuai dans chacune des cages improvisées; je savais déjà que toutes les trois contenaient un couple, mais non point encore si les petits étaient nés, n'ayant pas osé porter l'effarouchement au comble en tripotant les bestioles
et en menaçant de désordre le refuge conjugal.
Trois fois vingt-quatre heures d'affilée, je renouvelai mon studieux manège; mais, le troisième soir, après avoir approvisionné les nids encore plus confortablement qu'à l'ordinaire, je démasquai les orifices, sitôt que la nuit fut tout à fait venue.
J'avais mon idée; elle était de celles dont j'ai parlé un peu plus haut et qui semblent plutôt folles à des hommes mûrs ; à moi, enfant, elle me paraissait au moins audacieuse, et c'est tout dire. Je pensais déj^ que le travail auquel Noctu devait sa subsistance était pénible, et je tenais à savoir si, nourrie sans avoir à prendre de peine, elle ne préférerait pas, au bout de trois jours d'essai, son encagement relatif aux durs travaux de la liberté absolue et à la recherche d'un nid où ma vilaine figure d'homme n'irait plus l'épouvanter à des heures indues.
Or, mon hypothèse hasardeuse se trouva pleinement confirmée : les trois couples, au matin, occupaient toujours leurs domiciles respectifs ; s'ils en sortirent par la suite, ce fut uniquement en manière de délassement ou
d'entraînement, par hygiène, ou pour chasser en amateurs. Des expériences du même genre, maintes fois répétées par la suite, m'ont donné les mêmes résultats, à de très rares exceptions près où l'abandon du nid fut certainement provoqué par ma maladresse, par un geste trop brutal de moi; encore faut-il noter que l'abandon du nid n'eut jamais lieu quand les enfants étaient nés*
Je pus, dès lors, enlever définitivement les toiles métalliques qui avaient, quelque quatrevingts heures, tenu mes bestioles prisonnières, et les progrès de ma familiarité avec elles ne différèrent pas de ceux que j'ai marqués de mon mieux, en racontant comment je devins l'ami de la petite chose ailée capturée deux ou trois ans auparavant, sur la route de Jolibeau.
Quelle conclusion — provisoire et fragmentaire — énoncer à présent? Voici des êtres qui n'ont jamais, que je sache, été domestiqués ; pourtant, cent heures au plus leur suffisent pour s'adapter à de nouvelles conditions d'existence. 11 ne peut être ici question d'atavisme ;
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néanmoins, ces êtres fantasques, incomplets»
manques, lunatiques et sauvages, s'habituent rapidement à mes manières» à ma figure de géant redoutable et passant, à coup sûr, dans leur monde, pour malfaisant ; et non seulement ils acceptent leur nourriture de ma main, mais ils protestent en leur langage et « en redemandent > quand, à dessein, je me montre parcimonieux ; ils ne craignent plus mes mains ; ils acceptent mes caresses...
Une fois encore, qu'appelle-t-on intelligence et à quoi inflige-t-on le nom' presque toujours méprisant d'instinct?
Les mots humains qui s'écrivent reconnaissance ou gratitude sont beaux comme certains rêves ; je vois, dans ce qui me semble être la réalité, au delà ou en deçà d'eux, un simple effet réactif, un épanouissement allègre provoqué par la force définie ou non définie qui facilite l'existence à toute créature animale ou végétale. Ainsi du haut en bas de la prétendue échelle dès êtres. J'ai noté naguère que Grillon s'accoutume très vite, lui aussi, à sa sécurité de captif, et juge alors inutile de creuser son
terrier; qu'on demande aux horticulteurs si les fleurs elles-mêmes ne témoignent pas à ceux qui s'occupent d'elles leur reconnaissance, en la manière qu'elles le peuvent ou le savent I
La reconnaissance de Noctu est presque humaine parce que Noctu est très près de nous. Trois jours et trois nuits ne lui ont-ils pas suffi pour considérer mes bienfaits comme choses dues et toutes naturelles? Elle qui, par terreur, tentait de me mordre à notre première entrevue, c'est par colère qu'elle le ferait volontiers maintenant, si je m'amusais à lui présenter ma main vide; ou peut-être encore croit-elle que, n'ayant rien trouvé de mieux, je lui offre le bout d'un de mes doigts à manger.
Humaine, la reconnaissance de la chauvesouris Test encore en ce sens que la bestiole garde une étonnante mémoire de bienfaits qu'elle a reçus et qu'elle tient désormais pour renouvelables, jusqu'au bout. Les trois couples
observés comme je viens de le dire, je les marquai, quand vint le temps de rentrer au lycée, — j'avais eu de la chance, j'avais été légèrement souffrant, et mon départ n'eut lieu qu'en novembre, — je les marquai de divers signes, au blanc d'argent en tel ou tel endroit de leurs monstrueuses mains entoilées.
L'an qui suivit, deux de mes tourtereaux avaient retrouvé leur gîte ordinaire ; dans un autre nid, le mâle, devenu veuf, sans doute, du fait de la terrible hécatombe hivernale, avait pris une nouvelle épouse, toute jeune, ma foi, aux dents pointues et très blanches, à la peau par endroits parée encore de reflets orangés ; enfin, le troisième abri resta vide. Mais les survivants m'ont toujours reconnu.
Plus tard, quand j'eus des loisirs, ayant fait sur un plus grand pied ces petites expériences, j'ai à peu près constamment retrouvé, d'un an à l'autre, la même proportion de retours par couples au logis printanier et estival, de disparitions, de remariages à la suite de veuvage ou de divorce.
C'est d'ailleurs sans conviction et de manière
un peu plaisantine que je viens d'écrire ici le mot de divorce; j'indiquerai plus loin comment vit dans l'intimité un couple de chauves-souris ; je dis tout de suite qu'il n'y a rien de plus touchant à contempler, et que, malgré les insurmontables difficultés que présenlent ici les expériences, on peut affirmer que le mâle et la femelle se jurent dès leur premier accouplement une fidélité dont ils se croient libérés seulement par la mort et par la nécessité de ne point négliger des possibilités de vie, de perpétuation de leur race si terriblement menacée.
Ce que je puis dire encore, c'est que je n'ai jamais vu un mâle et une femelle qui furent mes amis l'année précédente et que j'avais marqués du même signe ou du même chiffre par ménage, s'accoupler autrement qu'ensemble, aussi longtemps qu'ils vivaient; jamais je n'ai trouvé la femelle n"* 1 épouse du mâle n^ 1, en compagnie, six mois plus tard, du mâle n^ 2 par exemple. J'accorde, du reste, que cela
ne prouverait pas grand'chose, même si l'expérience avait porté sur des milliers de couples» car on pourrait m'objecter que les époux ou les épouses des femelles et des mâles que je retrouve remariés sont tout bonnement allés chercher fortune ailleurs ; mais ces ingratitudes et ces émigrations sont peu probables, car la chauve-souris n'est un animal vagabond que sur un espace relativement restreint, et dont les gîtes d'hiver ou d'été restent les mêmes sa vie durant.
De ceci, la preuve est facile à faire, grâce au système de marques, chiffres, lettres ou dessins dont j'ai parlé. Sur cette question d'absolue fidélité conjugale, dont je demeure persuadé, faute de pouvoir prouver, je présumerai avec quelque hardiesse, contrairement à mon habitude en pareil cas : la chctuve-souris est un animal plus humain que bien des hommes et des femmes, au point de vue des soins sentimentaux et des amoureuses obligations. Un détail à noter encore : jamais je n'ai constaté qu'un veuf et une veuve se fussent remariés ensemble [ il est rare que, même jeune
encore, la veuve de Thiver recherche lors du printanier réveil un nouvel époux ; si elle y est décidée pour des raisons d'elle seule connues, elle fait maison commune avec un jeune né l'année d'avant, mais la nouvelle union demeure le plus souvent stérile; stérilité que je signale, mais dont je me sens incapable de donner les raisons ; peut-être, à cause de certaines particulc^rités physiologiques qui rapprochent si fort la chauve-souris femelle des grands singes femelles et de la femme, y a-til pour elle, au delà d'un certain âge, incapacité de reproduire ? Ce qui est sûr, c'est qu'avec un mâle remarié, — et lui aussi ne se remarie jamais qu'avec une jeunesse, — il n'en est plus ainsi ; il me semble même que ce sont les ménages de cette sorte qui donnent le plus fréquemment le jour à des jumeaux.
Quand le sort de Philémon et de Baucis est interdit à nos bestioles, il leur reste permis encore de vivre et de se survivre à l'imitation de Booz et de Ruth.
Dans la vie normale d'une noctuelle, on ne saurait se contenter de distinguer comme dans la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans rêves, ^nsi que nous, Noctu dort, — dort à la façon dont un chien ou un chat le fait volontiers, aux heures par trop lumineuses du jour, allongée sur son ventre, le museau musse dans les entoilures de ses mains monstrueuses ; ce n'est guère que pour se reposer brièvement ou pour digérer qu'elle se suspend, libre ou captive, à une branche d'arbre ou à un perchoir, la tête en haut ou en bas. J'ai remarqué aussi — soit dit en passant — qu'elle adopte volontiers cette position pour causer avec sa compagne ou avec moi, que c'est là véritablement
LA GHAUVE-SOURiS i^9
son fauteuil et ses € commodités de la conversation > • .
Affaire de goûtl Mais, quand c'est la tête en bas qu'un homuncule volant récemment capturé et encore injurieux me dit mes quatre vérités» j'avoue ne pouvoir me garder d'un peu de honte ; les vertèbres de son cou sont assez souples pour que, accroché par les ergots de ses pattes postérieures, il me puisse regarder bien en face» la nuque en angle droit avec l'échiné et la gorge toute frémissante d'indignation ; adolescent, il m'arrivait de penser en pareil cas :
« Je ne peux pourtant pas m'accrocher par les jarrets à une barre fixe pour montrer à Noctu que je sais vivre, moi aussi. •• »
Aujourd'hui encore, je ne déteste pas de réfléchir, un peu puérilement, à tout l'abîme que peut entre deux créatures creuser l'habitude chez l'une de causer assise ou debout à la manière humaine, chez l'autre de pratiquer le loisir dans une position déconcertante pour notre structure ; de quels graves malentendus ceci ne dut-il pas maintes fois être cause,
entre mes récents pensionnaires et moil Je leur rends cette justice qu'ils s'accoutumaient assez vite à mon apparente inconvenance, tandis que j'ignore -encore, au moment oCi j'écris ces lignes, si l'apparition d'un monsieur venu pour m'entretenir en marchant sur les mains, en faisant « le poirier >, comme l'on dit, ne me comblerait pas d'indignation ou
d'effroi. ^
Mais, en plus du sommeil et du repos au sens qu'ont ces termes en nos- humains langages, les nécessités de l'existence ont entraîné pour les chauves-souris européennes la nécessité supplémentaire de l'hibernation. C'est là une coutume atavique fort fréquente parmi les espèces animales de nous connues, surtout en nos climats tempérés et chez les insectivores dits « à sang froid », que les rigueurs de nos hivers et la rareté de leur nourriture en cette saison condamnent à une demi-mort qui dure presque la moitié du temps de leur vie : ainsi de la plupart de nos batraciens et de nos reptiles ; et nous avons aussi chez nous des mammifères autres que les chauves-souris
dont le sommeil hibernal est connu au point d'être devenu proverbial et légendaire ; la marmotte, par exemple, ou le loir et ses proches parents, tels que le muscardin et le lérot.
J'ai observé le sommeil hibernal du lérot et du loir, ce qui ne présente guère de difficulté ; mais une étude de ce sommeil ne me saurait paraître plus suggestive et profitable qu'appliquée à la chauve-souris; engourdissement dont aucun de nos mots ne peut rendre compte, comportant des sensations ou même un anéantissement total de sensations que nous sommes fatalement impuissants à décrire, que le mystère environne et pénètre, qui nous rejette soudain très loin d'une créature que nous avons vue et que nous verrons mieux encore si voisine de nous !..
Voici octobre.
Bien que certains crépuscules soient encore iièdes et longs, les insectes aériens qui les hantaient en abondance quelques semaines
auparavant sont devenus soudain très rares ; les hirondelles ont déjà compris — elles qui, pourtant, peuvent chasser tout le jour et cueillir des proies au ras du sol — qu'il était grand temps d'aller s'enquérir aux pays du soleil d'une pitance plus substantielle.
Un peu comme elles, on voit alors les chauves-souris tenter de se rassembler ; elles sortent des nids bien plus tôt qu'en plein été et, tout en voletant dans les derniers rayons du soleil, il semble qu'à petits cris elles s'appellent et se concertent.
Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu'en été? Par « plus tôt » je ne signifie pas bien entendu, ici, l'heure de ma montre, mais la position du soleil dans le ciel. Peut-être parce que la lumière diffuse de l'astre offusque moins, en cette saison tardive, leurs faibles yeux ; peut-être parce que les derniers insectes volants ne sont guère nocturnes ni même crépusculaires; peut-être parce que l'instinct des chauves-souris les avertit qu'un abaissement de la température est prochain et qu'il n'y a pas de temps à perdre pour regagner en troupe.
comme elles se plaisent en général à le faire, leurs quartiers d'hiver.
En tout cas, les voici dansant presque sur place, par petits ballets de huit à quinze sujets ; puis deux, trois ou quatre de ces ballets se confondent en un seul qui, presque aussitôt, prend son vpl dans une direction pour nous mystérieuse, mais assurément bien connue des minuscules danseurs; quelquefois deux ou trois couples, ou plus, continuent à voleter au même endroit ; ou bien ils vont se mêler à un autre bal : des indésirables, des étourdis qui se sont trompés de bande, qui ont oublié, parmi les joies de l'amour et du mariage, l'endroit précis du rendez-vous que leur tribu s'était fixé pour l'approche des mauvais jours. Mais, bientôt, tout s'arrange; si nous ne retrouvons pas les nôtres ce soir, ce sera pour demain I Et, dès ce soir-ci, où j'ai vu des bals quasi diurnes de chauves-souris s'organiser, je sais que, demain, quantité de nids estivaux seront vides.
Ils ne le seront pas, ils ne le pesteront pas tous. Les chauves-souris européennes préfè-
rent habiter en société leur palais d'hiver, y sommeiller en s'y sentant les coudes serrés, mais ce n'est pas là une règle dont les exceptions peuvent être raisonnablement rangées au nombre de celles dont on gifle les règles, sous prétexte de les confirmer. L'intérêt de l'hibernation en commun ne me semble pas tenir, pour mes bestioles telles que je les ai déjà décrites et éprouvées, à une cause autre que la recherche instinctive d'un peu plus de chaleur durant les moments glaciaux de l'hiver.
Il se peut encore — c'est déjà moins sûr — que certains couples vieillis et sentant la mort prochaine désirent la communauté hiémale pour pouvoir se remarier, en cas de décès de l'un des conjoints, avec un mâle ou une femelle de l'année précédente, qui aura sommeillé près de lui jusqu'au retour des jours clairs; mais ici, étant donné tout ce que j'ai expérimenté d'humanité dans ma bestiole, la particulière tendresse des vieux mâles remariés pour leurs nouvelles épouses, les gâteriçs comme maternelles de la part des vieilles femelles quand elles fonderont avec un jeune
mâle un gîte commun au printemps suivant, j'aime mieux ne rien affirmer, craignant de ne pouvoir empêcher mon imagination, non pas de « transposer >, ce dont je me méfie assez, Dieu merci, mais de s'ébattre au hasard, et ceci quand même un peu de vérité risquerait de luire au bout du vagabondage*
On peut compter que sur cent couples de chauves-souris (observés dans le Lot-et- Garonne et dans les Landes), vingt environ ne vivent pas en communauté durant le sommeil d'hiver. En ce cas, le petit garçon, la petite fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le grand repos obscur et famélique de leurs parents immédiats.
Ces cas d'hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient rien signifier à mes yeux que des possibilités d'aristocratie pour la race des homuncules volants : certains possèdent un gîte dont la tiédeur ou la bonne exposition les invite à supposer qu'ils n'ont pas
besoin, pour se réchauffer aux jours froids, d'intrus ni de déplaisants contacts ; ils ne sont pas désespérés à l'idée de pouvoir mourir en dormant; ils font confiance au présent et à l'avenir ; ils sont entre eux, à trois ou quatre seulement, du même sang ; néanmoins, ils se font confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à eux-mêmes.
Je m'empresse d'ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles aériens, l'enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours, sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune ou des belles aventurières.
Je n'ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand l'époux ou l'épouse meurt durant l'hiver. J'ai néanmoins tout lieu de présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son éducation en toutes choses ; que le père met sans façon son fils à
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la porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due.
Nous voici très près, une fois de plus, de r humanité, d'une humanité seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute, ne date pas de plus de cinq mille ans dans l'histoire des peuples dits civilisés, et qui appartient à l'histoire contemporaine de diverses races sauvages, d'ailleurs déclinantes.
Celles des chauves-souris qui passent l'hiver en société choisissent des gites abrités, obscurs et aussi souterrains que possible; les caves et les grottes ont leur préférence, surtout si les caves sont celles d'habitations abandonnées et si les grottes sont à bonne distance des lieux fréquentés par les hommes.
Il faut remarquer l'appréhension que ces bêtes ont de notre voisinage, quand s'approche le temps de la longue torpeur, elles qui se soucient tellement peu de nous et volent si près de nos têtes dans la saison d'activité et
de chasse. Cela m'a surpris assez longtemp?, car bon nombre de nos carnassiers champêtres, renards^ bêtes puantes et autres éternels affamés de moindre importance savent très bien s'introduire dans les souterrains et les cavernes pour s'y régaler de chauves-souris endormies ; mais j'ai réfléchi par la suite que, si la présence ou le voisinage humain éloigne ces carnassiers, il en attire d'autres, notamment les chats qui, gavés dans les villes par leurs amis ou leurs amateurs, sont presque toujours, aux champs, de très pauvres diables, condamnés par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, c'est-à-dire à payer leur place auprès de l'âtre et l'offre de quelques os par des massacres notoires de rats ou de souris ; et l'on conçoit que le minet prenne peu garde à ce que la souris soit volante ou non, lorsque la faim le tenaille.
J'en ai connu un, des plus misérables de sa caste, qui, ayant découvert dans un recoin de carrière abandonnée une compagnie de vingtcinq ou trente chauves-souris endormies, vécut quelque temps de manière fortunée et fit preuve
d'une rare prévoyance en allant en croquer une oudeuxy mais non davantage, chaque jour.. .En somme, à hiberner près de nous, la chauvesouris n'aurait pas seulement à craindre des risques égaux à ceux qu'elle court dans les solitudes, mais bien pires, puisque nous serions là, nous qui tuons les bètes les plus innocentes et les moins comestibles sans raison, pour le plaisir, par sottise.
J'ai marqué la préférence des chauves-souris pour des repaires souterrains : c'est que les variations de température y sont moindres et que, d'autre part, l'humidité ne paraît guère les intimider ni leur nuire.
De ces repaires, il en est, au reste, de fort ingénieux ou imprévus, mais dont l'examen n'infirme en rien les goûts et les besoins que j'ai signalés jusqu'ici. Durant les quatre années qui précédèrent la guerre, il n'y eut pas d'hiver que je n'allasse passer quelques seniaines dans la forêt landaise; et, lors de ces séjours, j'étais prié par un de mes amis d'aérer sa demeure sylvestre, où il ne venait jamais en pareille saison.
Ce dernier détail n'avait pas dû échapper à la perspicacité des chauves-souris du voisinage ; car, un volet du premier étage se trouvant endommagé dans un coin et présentant là une ouverture, bon nombre d'elles s'étaient empressées de s'installer pour les mauvais jours entre les vitres et les contrevents ; mon ami n'arrivait jamais avant le commencement de juillet, regagnait régulièrement Paris dans la dernière semaine de septembre, et la chambre en question avait une autre fenêtre, ce qui me permettait d'y faire entrer l'air et le soleil sans déranger les dormeuses. Ainsi, désirant tout ensemble tenir ma promesse et contenter ma curiosité, je n'avais pas à sacrifier l'un de ces louables sentiments à l'autre ; et, durant quatre hivers, je retrouvai mes bêtes en leur heureux asile, un peu plus nombreuses chaque fois : l'endroit était bon, La population de ce paisible et silencieux hameau monta entre 1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites âmes à trente-six.
Quel merveilleux poste d'observation le hasard m'avait procuré làl
Depuis lors, à un poste d'un autre genrCf mon ami a été pulvérisé par un obus, au point qu'on a seulement recueilli de lui, m'a-t-on raconté, d'informes débris de chair sanglante, — et sa tète intacte, qui semblait sourire.
Si les yeux qui se rouvrent au delà de la vie s'intéressent encore à de pauvres choses^ aux pensées, aux actes et aux écrits des attardés de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave sous-lieutenant, me pardonner les impudents locataires que je tolérais en son absence dans sa maisonnette de joie et de bon accueil !
Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne les reverrai jamais ; eux aussi sont partis vers d'énigmatiques exils; car la maisonnette a été vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, rechampie, bref, ornée de toutes les gentillesses et commodités que peut concevoir la cervelle d'un profiteur de la Grande Guerre.
Émouvantes ou charmantes heures d'un passé déjà lointain, et que notre mémoire ne
peut rejoindre sans traverser un affreux abtme d'ombre, de boue et de sang! C'est en hiver que les sincères amoureux de la solitude en apprécient surtout les charmes, parce qu'ils la possèdent alors entièrement, déparée de ses agréments faciles et, pour ainsi dire, nue.
Lorsque les arbres du boulevard Pasteur avaient achevé de se dépouiller et que l'odeur des marrons rôtis commençait à rôder le long des trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, dans ce Paris que j'aime bien pourtant et que j'avais rallié depuis quelques jours à peine. J'avais beau méditer mon plaisir de revoir divers amis, réfléchir à mes obligations, à mes travaux et à leur placement, à mes devoirs et à mes intérêts, je sentais que, cette fois encore, mes résolutions sages ne seraient pas les plus fortes.
Devant mes yeux clos ou grands ouverts, les images irrésistibles dansaient. Je voyais les flots de la « mer sauvage > bondir à l'assaut des dunes, les arbres de la forêt se tordre en gémissant, suppliciés. Je pensais à la bicoque familière, bien abritée et perdue au seuil de
vingt lieues de désert forestier; aux bons pêcheurs de la rive habitée du lac m'apportant deux fois par jour, quel que fût le temps, les vivres et les lettres ; aux longues veillées près d'immenses feux de corsier et de pommes de pin, en compagnie de ma femme et de ma sœur; au bonheur de mes chats et de mes chiens comme enivrés de leur liberté, de ce qui leur semblait âtre d'aventureux et prodigieux vagabondages ; aux interminables flâneries studieuses parmi les mousses et les broussailles où gitent les bêtes, où naissent les tardifs champignons des sables ; aux labeurs fantaisistes et désintéressés... Déjà, j'entendais les cloches de Soorts et de Gapbreton confondre les ondes de leurs angélus presque audessus de ma tête, et les oiseaux aquatiques ou marins pousser leurs cris aigres sur les landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire la crécelle des pluies sur les briques du toit, et retentir les grandes orgues des tempêtes ; déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux concerts des parfums dans la forêt d'au-
LA CIIAUVE-80URIS
tomne, ces parfums qui étourdissent et exaltent, flattent et déchirent, grisent comme les vins mêmes des rêves, dès que le soleil, surnageant au-dessus des brouillards, parvient à caresser les taillis détrempés où pourrissent des choses végétales et animales.
€ Et enfin », me disais-je, « n'ai-je pas résolu de consacrer l'automne de mes jours à l'étude de certaines bestioles? N'est-ce point sagesse encore, me sentant ici en proie à la nostalgie et au dégoût de tout travail, que j'aille là-bas tenter d'accroître le petit capital d'observations que je compte utiliser plus tard?... »
chauves-souris gitées dans la fenêtre de
mon ami, qui aurait pu alors pressentir qu'un
temps à peine plus long cfue celui de votre
ordinaire vie pouvait faire, parfois, certains
. hommes vieillir si vite?