‹ Le bestiaire sentimental: La chauve-sourisChapitre 5 sur 9 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

NOGTU CHEZ MOI

Les chauves-souris européennes sont difficiles à observer en captivité. Elles passent en effet pour n'y point vivre.

Le vieux Pile me l'avait dit avant d'autres gens bien renseignés, savants professionnels ou amateurs.

Aussi, dès qu'il eut fini de me lancer au visage les insolentes louanges que j'ai rapportées plus haut, s'empressa-t-il de déclarer, d'un air assez vexé, — car, tout à la joie de ma capture, j'en oubliais le bonhomme :

— A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, donne à celle-ci un bon baiser et rends-lui son vol... Demain, tu la trouverais froide dans ta boîte.

Ce fut aussi ce que me répéta sur divers tons ma famille, inquiète de voir un garçon de mon âge se complaire à des jeux aussi puérils... Hélas! quand je pense que je les chéris encore!... Mais, en dépit des conseils et des moqueriesy Noctu fut installée dans une cage où j'avais» les années précédentes, élevé des souris blanches, des musaraignes et autres horreurs. Je dois dire qu'elle m'avait fait, durant tout le chemin qui sépare Jolibeau de ma maison, fort méchante mine, et qu'elle n'avait cessé de gémir ou de m'injurier en son langage ; car Noctu a un langage, au moins autant qu'un singe, et nous reviendrons là-dessus ; puis, tandis que je la regardais et l'écoutais sous chaque bec de gaz, elle avait manqué de m'échapper, — bien revenue qu'elle était de son léger étourdissement, la gredine I — et je l'avais alors mise dans ma poche.

Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte ; je pensais, le cœur battant, ivre déjà de mon triomphe :

( Elle commence à s'apprivoiser ! »

J'installai la cage dans un coin sombre de ma

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chambre, non sans l'avoir garnie d'une soucoupe de lait et d'une autre soucoupe qui contenait dix petits morceaux de viande crue ; le lendemain, ces provisions étaient intactes, et dans le coin le plus obscur de sa prison , dans la mangeoire où j'avais installé un nid de foin, Noctu, dé ses minuscules yeux clignotants, considérait avec terreur, toute frémissante, l'énorme main qui s'avançait vers elle, dans l'évident désir de l'anéantir, cette fois...

Cette fois, et les premières fois où je renouvêlai ce geste, elle ne cria pas, comme résignée à l'inévitable, mais ses ailes membraneuses frémissaient ainsi qu'eussent fait des chiffons de soie accrochés à un buisson, sous un léger vent. Des ondulations de terreur couraient sur la peau à peu près glabre de son visage minuscule, presque simiesque ou même humain en de tels instants. J'ai une telle terreur, mêlée d'amour, de tout ce qui me dépasse, moi, homme, que je voudrais pouvoir faire entendre aux êtres vivants qu'il est admis que je surpasse :

€ N'ayez pas peur, je sais ce que c'est : j'ai

éprouvé moi-même des sentiments pareils, devant des choses ineonnues, devant d'invisibles et mystérieuses grandes mains qui me semblaient aussi, à certains moments de ma vie, s'avancer vers moi dans des desseins redoutables ; peut-être me méfiais-je à tort de leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi pleines de dons et de caresses... »

Durant deux jours, il m'arriva maintes fois de tâcher à rassurer silencieusement Noctu, tenue au creux d'une de mes mains et doucement caressée par l'autre. Noctu, après cinq ou six expériences, me parut moins terrorisée quand je voulais m'emparer d'elle» qu'il fît nuit ou jour, sur la couchette de foin d'où elle ne bougeait pas. Puis vint l'heure, — au matin du deuxième jour, — où elle me parla, non plus, me sembla-t-il, pour me dire des sottises, cette fois, mais comme sur un ton de reproche.

Ce matin-là. Pile vint à la ville et s'arrêta chez mon grand-père pour lui offrir^in beau panier de pêches. Il était généreux de nature, certes, mais je ne me faisais, dès cette époque,

aucune illusion sur les sentiments qui lui avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. II s'informa de mes nouvelles, et de celles de ma rate-pennade ; et, quand il connut qu'elle vivait, il en demeura tout pantois :

— En voilà une qui n'a pas envie de passer l'arme à gauche I

II poussa la curiosité jusqu'à venir me souhaiter le bonjour dans la chambre où j'étais censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il hocha la tête en entendant Noctu, calme dans ma main, pousser des cris quand il la voulut caresser à son tour. Peut-être me soupçonnat-il d'être un peu sorcier, car il abrégea sa visite.

Il se contenta de dire à nouveau :

— Pour ça, c'est sûr qu'elle ne veut pas mourir.

Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des verbes misérables, de signification honteuse, et qui transposent bien mal d'humbles ou grandes réalités, à cause des associations rou-

tinières d'idées et de sentiments qu'ils entrât-

nent forcément après eux. Laissons de côté le î

dompteur qui terrorise, abrutit» avilit, diminue, et aussi le dresseur, dont l'art est une longue, innocente, mais bien puérile et vaine patience. ». Gomment apprivoiser les bêtes?

/ Je n'aime pas le mot apprivoiser; il n'est qu'une preuve nouvelle de notre incurable anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable à nous prendre pour les rois de la création, à nous considérer comme le centre de l'univers terrestre, solaire ou même stellaire, à ramener tout à nous, qui ne représentons qu'un échelon de l'échelle sans commen-

N. cément ni fin. Je garderai pourtant ce mot, par commodité ou paresse, après avoir signifié ce que j'entends par lui.

Apprivoiser, c'est ourdir entre nous et un autre être terrestre plus ou moins éloigné de nous des liens obscurs et précaires, jeter des ponts maintes fois illusoires entre l'abime qui sépare notre façon de refléter l'univers de la sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement apprivoisés. Le tour de force est de

réaliser une œuvre égale à celle des siècles en quelques jours ou quelques semaines, de susciter une sympathie occasionnelle et nullement héréditaire d'homme à créature non domestiquée. Hélas ! traiter d'un tel sujet, après tant d'années déjà d'expériences, me prendrait une bonne moitié de ce qui me doit normalement demeurer de vie.

11 est tant de miracles autour de nous, audessus de nous, de réalités encore ou pour toujours obscures à nos sens humains, qu'il n'y a point profanation à rappeler ici un fait divulgué, populaire et d'ailleurs à peu près exact. C'est grâce à l'immobilité, ou à des mouvements très lents, — lesquels, sont dictés presque toujours par l'instinct humain en sa rouerie la plus inconsciente et la plus charmante, — que le fakir hindou, le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre les pauvres et le charmeur des Tuileries sont arrivés à se faire des amis des singes gris de l'Himalaya, des chacals, de nos sœurs les alouettes et de notre bon camarade le moineau. Mais, quand il s'agit d'êtres assez

rapprochés de nous et d'uae sensibilité partiticulièrement affinée, Timmobilité ne suffit plus ; il faut aussi qu'il y ait échange de bons procédés, que ceux-ci, d'ailleurs, soient ou non volontaires.

D'étranges amitiés se fondent maintes fois entre des animaux d'espèces différentes, amitiés dont les raisons nous sont parfois claires, parfois insaisissables. En dépit du proverbe, chiens et chats font fréquemment excellent ménage; ceci arrive en général quand ils sont du même âge et qu'ils ont pris ensemble leurs premiers ébats; leur hostilité n'e^t d'ailleurs, à l'ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne mal, ou jalousie d'animaux ayant l'un et l'autre place auprès des humains foyers, jalousie dédaigneuse de la part du chat, bruyante et sensiblarde de la part du chien. Mais il arrive que la curiosité dont je parle tourne bien, ou du moins d'assez originale manière ; mon berger malinois Patou, chaque fois que ma chatte siamoise Nique avait des petits, s'asseyait auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle il vivait du reste en fort bons termes ; et, durant

ses absences, il contemplait les chatons avec des yeux attendris, les léchait en gémissant doucement et faisait si bonne garde qu'il lui arrivait parfois de s'opposer au retour de la mère, momentanément considérée comme une rivale ou une ennemie. Il ne fallut rien moins, à plusieurs reprises, que des arguments frappants, pour lui démontrer ce que ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux pour les chatons et de ridicule pour un grand vieux chien comme lui.

La môme Nique, n'ayant que trois petits, fit consciencieusement téter un raton blanc que j'avais adjoint à sa nichée ; je crois même qu'elle avait pour cet animal, qui devait lui sembler chétif et mal venu, plus de sollicitude que pour les autres. Un mois plus tard, les trois chats et le rat jouaient ensemble sous l'œil vigilant de la mère; et je note que cette personne d'Extrême-Orient était volontiers féroce et chasseresse exemplaire de souris. Après sept ans, le rat nourri par la chatte siamoise vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir aussi pour un rat blanc.

J'ai connu encore Tamitié vraiment ahurissante d'une poule et d'un lapin qui ne se quittaient pas, dans la basse-cour d'un voisin de ma grand'mère paternelle, en Mayenne, et qui» lorsqu'on les séparait, manifestaient une sorte de désespoir... Mais parlerons-nous ici d'apprivoisement réciproque? J'estime qu'en employant, comme je viens de le faire, le beau mot d'amitié, on rend bien mieux compte de ce qui est.

Entre bêtes d'espèces différentes, le seul hasard crée les points de contact qui permettent à ces peu banales sympathies de s'établir. Entre homme et animal, à cela près que l'homme cherche délibérément des points de contact, il en va à peu près de môme, car, ces points de contact, c'est le hasard qui nous les fait découvrir, et encore sommes-nous presque toujours incapables de les définir au juste, do. les classer, comme de formuler des recettes.

Mille fois plus qu'entre un homme et un autre - homme, les deux âmes, ici, représentent des

mondes hermétiquement clos, où de communes mesures ne sauraient exister qu'en des cas infimes ou fortuits. Nous errons dans le n^r pour discerner les gestes qui irritent ou flattent, effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions, par sentimentalité ou besoin de connaître, amener jusqu'à nous, fût-ce au pripic de descendre jusqu'à eux.

J'ai dit ailleurs que la personnalité demeurait l'apanage momentané de l'homme, un des prêts à lui consentis par l'Usurier indulgent, et que» seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent le plus de notre espèce ou vivent en familiarité majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde, participer de ce privilège, si toutefois c'en est un.

 revenir là-dessus,^ toutes souvenances et dossiers compulsés, il me faut bien reconnaître que j'ai en ce point été trop strict; si la personnalité est parfaitement abolie chez les insectes, chez Grillon par exemple, elle n'en persiste pas moins, et parfois de façon troublante, chez des êtres moins évolués, — poissons, oiseaux et mammifères autres que bimanes, — ce qui

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complique davantage encore les difficultés qu'il y a à lancer, entre une bête comme Noctu et nous-mômes, des ponts.

Déblayons. Citons en h&te et confusément quelques exemples.

Le bruit par lequel il est classique d'appeler flatteusement un chat, de le convier à une friandise ou à des caresses, est humainement produit par une aspiration à la fois violente et courte de l'air entre nos lèvres extériorisées légèrement et presque complètement jointes.

Le même bruits, laisse la plupart des chie-as indifférents, serait-il émis par le maître; il sied, pour eux, de le traduire par : psitt I II déplaît visiblement aux rats ou aux souris, il terrorise les lapins ; on m'objectera que ceuxci sont des rongeurs, victimes désignées des petits félins domestiqués ou sauvages... Soit. Mais toujours le même bruit semble enchanter le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement les gallinacés, laisser les merles et

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les passereaux rêveurs, mettre une belette dans un état voisin de l'épilepsie, et il risque de vous brouiller pour une bonne dizaine de jours avec celle de vos couleuvres la mieux privée et la plus tendre.

Il y aurait de longues pages à écrire sur ce que peuvent de tels bruits — et d'ailleurs tous les bruits — provoquer d'impressions diverses selon les espèces, et même selon les individus des espèces dites supérieures. Si je poussais plus loin, si je voulais considérer les effets d'horreur ou de plaisir que produisent sur les autres êtres les objets dont les sens, humainement nommés et catalogués, sont offusqués ou réjouis, cela comporterait les expériences d'innombrables vies savantes et des piles de volumes... Déblayons encore : les parfums les plus précieux des fleurs de nos climats, roses, glycines, lilas, jacinthes, irritent profondément, et jusqu'à l'en faire mourir, mon ami Grillon ; on sait dans quel état le bruit d*un gong, ou d'un simple vieux chaudron heurté du poing, plonge les abeilles lors d'un essaimage ; le taureau passe pour être exaspéré par

la couleur rouge, — ce qui, d'ailleurs, n'est peut-être pas tout à fait aussi exact qu'on Taffirme vulgairement; une barricade de rayons ultra-violets fait virer de bord les papillons nocturnes et certains insectes diurnes, tout comme s'ils &e heurtaient à une vitre désobligeante» et la même barricade semble pleine d'attraits justement pour la bestiole dont je m'occupe ici ; la plupart des mammifères aiment les caresses au sens où nous entendons ce mot, alors que les autres êtres terrestres, même mes reptiles apprivoisés, aiment mieux en donner que d'en recevoir; une fille de Patou adorait qu'on lui fît des grimaces, — au contraire de la plupart des chiens, — alors que Patou lui-même se serait férocement jeté à la face d'un inconnu qui se fût permis de telles privautés à son égard... Et Nique, que la seule vue d'une étoffe jaune énervait à l'extrême, ayant un printemps trompé son mari Sim avec un aventurier du voisinage et accouché d'une portée de couleur isabelle, étrangla froidement les nouveau-nés dont la robe en majeure partie jaune d'or exaspérait son sens visuel.

Il paraît qu'il y a des gens qui, forts d'une assidue lecture des maîtres du théâtre ou du roman psychologique, illuminés des clartés perçues grâce à des explorateurs des intérieures Brocéliandes, ne doutent point d'avoir barre sur bien d'autres quand il s'agit de conquérir l'amitié ou l'amour d'un être humain.

Mais quel homme enseignera jamais à ses semblables l'art de se mettre dans les bonnes grâces d'un lézard, d'une grenouille ou d'une chauve-souris?

Pourtant, c'est là chose possible. Gomment?

Le point le plus exaspérant et le plus touchant du problème» c'est que l'apprivoiseur lui-môme ne lui saurait entrevoir aucune solution. Le même saint mystère domine la véritable amitié d'homme à homme> « parce que c'était lui, parce que c'était moi>, et la sympathie que font naître entre Noctu et son encageur les soins plus ou moins désintéressés que celui-ci lui voue. Nulle sorcellerie là, quoi qu'en soupçonnât Pile!... Il m'avait dit : « Pour sûr qu'elle ne veut pas mourir... > Il ajouta même, — loin de moi, par-devant mon grand-père qui aimait les bâtes et qui me rapporta le propos : « On dirait qu'il l'a privée^.. > Et il est très vrai que j'avais l'impression, quand Pile vint aux nouvelles pour la première fois.

(l'avoir déjà conquis l'amitié de ma noctuelle.

Du ton injurieux, elle était passée, ai-je dit, au ton qui reproche, quand je la prenais dans ma main. Je la caressais comme j'eusse fait mon chat ou mon chien favori de l'époque, et dont je ne me rappelle plus les noms, mais je n'employais pour cet usage, à cause de la fragilité de la bestiole, qu'un doigt au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. Le reproche sembla devenir peu à peu supplication ; puis la parole aiguë, si aiguë et si haute qu'elle n'est pas perceptible à toutes les oreilles humaines, eut comme une modulation de résignation désespérée.

Elle ne veut pas mourir et elle s'apprivoise, avait constaté Pile. Hélas ! j'avais « crâné > en sa présence... Elle s'apprivoisait, certes, mais où donc mon rustique adversaire en cette rare et puérile joute était-il allé prendre que Noctu ne voulait pas mourir?

Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt quarante-huit heures; les friandises que j'accumulais dans sa cage demeuraient intactes, et celles que je promenais contre son petit mu-

seau de carlin ou de bouledogue^ tandis que je la tenais dans mon autre main, n'avaient d'autre résultat que de faire la ^êle, ridée et grimaçante figure se rejeter en arrière, comme du côté de la grande ombre.

J'en avais le cœur tenaillé. Qu'inventer, de quel genre de persuasion user pour interrompre cette grève de la faim qui pouvait, d'une minute à l'autre, devenir fatale? A plusieurs reprises j'avais déjà offert, sans succès, des mouches, des sauterelles, des grillons et des hannetons à ma pensionnaire... Je me revois, comme si la chose datait d'hier, approchant de sa gueule fermée' une cétoine fraîchement découverte au cœur d'une rose : comme à l'ordinaire lorsqu'une main d'homme s'en empare, le beau coléoptère à la carapace d'or vert fait le mort; puis, agacé d'être tenu dans le vide, il commence à arborer ses antennes, à étirer ses pattes, à gigoter... Les pattes doublement et assez solidement griffues de la cétoine égratignent la babine de Noctu qui grince des dents, qui se lâche, et qui, s'étant fâchée, mord, et qui, ayant mordu.

goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, ne parvient plus à bouder contre son ventre, et man^e, mange enfin, de fort bon appétit, ma foi. . .

Quel triomphe I

Il ne fut point précaire et ne se borna pas là. A partir de cet instant, Noctu accepta toutes les pâtures vivantes qu'il me plut de lui offrir. Ayant assez longuement jeûné, elle fit même preuve d'une certaine gloutonnerie, surtout, comme il fallait s'y attendre, à l'heure ordinaire da son repas, c'est-à-dire à la tombée du soir. J'aurais cru pourtant qu'à ce moment de la journée, elle se serait montrée agitée, turbulente, en proie à la nostalgie de sa quotidienne promenade. 11 n'en fut rien. La promenade n'est qu'un moyen, un moyen atrocement fatigant, un navrant pis-aller ; la fin, c'est d'accomplir son devoir de vivre; le but, c'est de se nourrir; pouvant désormais l'atteindre sans peine, Noctu s'était rapidement adaptée et ne souhaitait probablement rien d'autre.

Elle happa bientôt elle-même tout ce qui bougeait dans sa cage, elle rampait et se traî-^ nait sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, la pauvre infirme, à la poursuite des criquets amputés de leurs pattes sauteuses que je lui fournissais en quantité; et elle en redemandait. Elle avait d'ailleurs une préférence marquée pour les petites proies, mouches, coccinelles ; elle adorait le lait et léchait voluptueusement mon doigt mouillé de ce liquide; mais je dus lui tremper à plusieurs fois le museau dans la soucoupe pour qu'elle en apprît l'usage et s'accoutumât à s'y aller régaler toute seule.

Elle ne détestait pas le gibier d'eau, puisqu'elle consommait volontiers de frétillants têtards quand je lui en offrais ; elle ne pensait nullement à crier, fût-ce tout bas : « Vivent les rats! » lorsque je plaçais à quelques centimètres de son museau, dans sa cage, un de ces bébéssouris comme mes souris grises ou blanches en produisaient, dans leurs cages à elles, en abondance excessive; il semblait même que ce fût là pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.

En tout cas, je ne l'ai jamais vue, en capti-

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vitéy manger avec plaisir une nourriture qui ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut bien spécifier que c'est là une gourmandise ou une question de goût de sa part> et non point l'effet d'une oblitération partielle ou totale du sens visuel, comme il arrive chez d'autres bêtes, et notamment chez la plupart des grenouilles ou raines, qui — j'espère le prouver un jour — perçoivent les mouvements, mais non pas la plupart des couleurs cataloguées au spectre humain, sur lesquelles à peine deux ou trois leur semblent gustaiivement intéressantes, si ces couleurs sont inertes ou immobilisées. Noctu, même affamée, a de la répulsion pour la viande morte. Jamais ma première captive de cette espèce ne- toucha, livrée à elle-même, les délicats morceaux crus de veau, de mouton ou de bœuf que je plaçais tout frais au nombre de dix dans sa cage; à force d'agaceries, lorsque nous fûmes décidément les meilleurs amis de ce bas monde, je parvins à lui faire absorber, tandis que je la tenais dans ma main, deux ou trois fragments de veau du volume d'un grain

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de blé ; mais elle protestait à sa manière, d'un air de me dire : « Mais non, vraiment, monsieur, je n'ai pas faim... > et j'ai la très nette impression que l'absorption de pareille nourriture fut de sa part manière de me prouver son savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.

Ceci pour reléguer définitivement dans la légende les récits que fait Buffon de Noctu, de ses sœurs et de ses cousines s'introduisant dans les cuisines ou les offices, pour se repaître de lard et de toute autre viande fraîche ou avancée, crue ou cuite.

sic ♦

Douces minutes de ma toute première adolescence! L'enfant qui était parvenu à faire vivre en cage et presque à apprivoiser sans savoir comment une chauve-souris, ne fut certainement pas plus fier quand un éditeur bénévole, et certainement un peu souffrant ce jourlà, lui offrit de publier son premier recueil de poésies. Le quartier de ma ville natale où j'habitais, chez le père et la mère de ma mère» commençait sérieusement de s'intéresser à

mon expérience, de s'en émouvoir même. Une chauve-souris élevée en cage, et presque privée I... Peut-être, quelques siècles plus tôt, les vieux amis de ma famille eussent-ils conseillé à celle-ci de me faire exorciser ou brûler ; mais nous vivions, depuis la naissance de la troisième République, environnés, même en province, des plus splendides illuminations du progrès qu'ait jamais connues le monde. Une bonne dizaine de braves gens qui avaient appris à l'école que la chauve-souris, n'ayant rien de commun avec un serin ou un chardonneret, ne saurait décemment vivre en cage, me regardaient avec une certaine admiration, mais de travers; d'autres préféraient ne point parler de cela, quand mon grand-père, très intéressé, au fond, par mes expériences, leur donnait les dernières nouvelles. Le plus sensé était le vieux Pile qui avait accommodé à ce petit miracle sa physique et sa métaphysique personnelles et qui, maintenant, expliquait :

— Il y a des fous parmi les hommes ; les chauves-souris ne s'élevant pas en ca^e, il faut admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes.

puisque celle-ci est comme « privée > et ne veut pas mourir.

Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait bien, à présent, et j'ai Torgueil de pouvoir affirmer qu'elle m'aimait à sa manière, qu'elle léchait encore mon doigt pour me dire merci, quand il n'y avait plus autour de lui la moindre goutte de lait.

Nous avions, quand je la tenais dans ma main, d'admirables conversations ensemble; dans ma main, du reste, elle avait pris l'habitude d'y venir, vers le huitième jour de sa captivité, sans qu'il me fût désormais nécessaire de l'appréhender. Ses petits cris, ses mots et ses phrases, pour lesquels il n'est encore en français ni dénomination spéciale ni alphabet ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, me montraient, plus clairement que si cela eût pu être prouvé, qu'elle avait confiance en moi, et en outre toutes sortes de choses à me dire.

Elle me regardait bien face ; elle répétait par moments deux ou trois fois à la suite les

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même syllabes, ou plutôt les mêmes notes très hautes, comme pour insister sur un point intéressant; elle n'acceptait une mouche ou autre gâterie qu'après m'avoir bien consciencieusement expliqué ce dont il s'agissait...

Pauvre enfant, pauvre homme que j'étais dès lors! Il m'advint maintes fois d'avoir l'illusion de comprendre, la présomption de traduire...

Et je hochais la tète en manière d'assentiment, comme si cela avait pu prouver à Noctu que j'étais avec elle d'esprit et de cœur.

L'essentiel, du reste, c'est que non seulement elle se familiarisait de la plus flatteuse manière, mais qu'elle engraissait, m devenait belle et se portait comme un charme », pour employer des expressions du vieux Pile, — et, décidément, se refusait à mourir.

Le quatorzième jour de sa captivité, quand je voulus au matin et au saut du lit, comme j'en avais l'habitude, aller saisir Noctu dans la mangeoire où elle dormait à l'ordinaire, j'eus la douloureuse surprise d'être effroyablement mal reçu; elle grinçait et m'injuriait comme si je l'avais fait choir en ma possession quelques

minutes plus tôt, aérienne et libre ; ses vingthuit dents minuscules essayèrent même de me mordre, ce à quoi elle ne devait pourtant plus ignorer qu'il lui était très difficile de parvenir.

Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, je m'emparai cependant de ma pensionnaire ainsi que j'avais l'habitude de le faire au commencement de chaque jour, pour lui parler, la choyer et lui offrir des friandises. Or, elle se débattait diaboliquement, hurlait des choses que je n'entendais pas toujours, sur des tons qu'il faudrait placer à je ne sais quel étage audessus des ordinaires portées musicales.

Et ce fut alors que j'aperçus, sur le foin, le coton et l'étoupe qui garnissaient douillettement la mangeoire, une petite chose étonnante : deux feuilles de papier à cigarette roulées autour d'un noyau de guigne, deux minuscules chiffons de crêpe de chine grisâtre drôlement entortillés à la base d'un semblant de figure un peu plus sombre... Et cela remuait faiblement, et cela poussait d'infimes petits cris.

Voilà pourquoi Noctu n'avait pas voulu mourir.

Voilà pourquoi.

Qu'on ne croie pas ici à une interprétation plus ou moins fantaisiste ou sentimentale de ma part. Si j'ai pu passer pour sorcier aux yeux du père Pile, lequel, enfant, avait sans aucun doute essayé d'élever des chauves-souris captives, c'est que ma chance m avait valu (t abattre une femelle pleine sur la route de Jolibeau.

Dans ces études sans prétention, rien qui ne soit l'exposé tout nu de mes expériences personnelles, ou celui de leurs conséquences les plus immédiates et les plus évidentes. Quelle que soit mon horreur de présenter mes observations sous ces aspects de fiches qui donnent

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parfois un air d'infaillibilité à des faits méritant assez peu d'obtenir crédit, me yoici bien forcé, en ce point, d'énoncer, le plus brièvement possible, ce que mes yeux ont constaté durant quinze années ou plus, et d'infliger quelques chiffres à ma dissertation.

J'ajoute, comme entre parenthèses, que mes observations portent ici non seulement sur la noctuelle, sur la toute petite qui volait près de mes cheveux, mais sur l'ensemble des chéiroptères européens, dont on ne connaissait jadis que deux espèces, où Daubenton en distingua cinq, où Buffon en vit sept, — par peur d'en omettre, comme il lui arrivait souvent, — et où je me contenterai, plus modeste, d'en avouer trois, quatre au plus, qu'on les dénomme chauves-souris communes ou oreillards, noctules ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines, pipistrelles ou roussettes, barbastelles ou vespertillons. Entre ces bestioles, il n'y a de différences que celle, d'ailleurs assez minime, de la taille, celle de la forme des oreilles et du museau, celle de la couleur variant du gris au roux ; bref, toules diversités qui n'empêchent

pas les bouledogues et les roquets de s'accoupler ; et, si je cite ces deux espèces de chiens parmi tant d'autres, c'est que je suis persuadé d'avoir eu entre les mains un métis de noctuelle (dont le museau, je l'ai dit, rappelle celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris qui est de même taille, mais qui possède, comme la roussette, des oreilles pointues de renard ou de chien-loup.

La même cage, la même exposition et la même clarté très modérée, les mêmes accessoires pour la nourriture et le gîte, les mêmes soins, enfin, ont été accordés par moi à tous mes pensionnaires.

Voici-:

1*" Sur dix-sept mâles, deux seulement ont consenti à s'alimenter un peu ; tous sont morts prématurément en cage; celui qui a vécu le plus — un pareil de Noctu, du reste -— s'est éteint le dixième jour de sa captivité ; l'autre, un mâle de la grande espèce à poils roussàtres.

me donna beaucoup d'espoir durant quarantehuit heuf es, se gava de lait et de hannetons^ puis tomba dans une sorte de mélancolie, refusa toute friandise offerte à la main ou posée à sa portée, et je le trouvai raide et froid au matin du septième jour.

2^ Les petits pris au nid, quel que fût leur sexe, mouraient soit au bout de quelques heures, soit le deuxième ou le troisième jour quand ils consentaient à téter de menus paquets d'ouate hydrophile imbibés de lait tiède. Celui qui vécut le plus fut une sorte de monstre réalisé par mon industrie, il y a une vingtaine d'années. Je l'avais capturé âgé vraisemblablement de quarante-huit heures. Poussé par une de ces cruelles curiosités dont j'ai toujours eu horreur en principe et auxquelles je ne sais plus succomber depuis longtemps, parce que je les crois scientifiquement assez vaines, je tentai d'en faire une sorte de quadrupède en le délivrant de sa membrane destinée au vot, en libérant ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles qui reliaient celles-ci au bassin, en sectionnant les os de la 'main gigantesque et du bras

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minuscule jusqu'à celui qui >epréséntier rKir- ' • mérusy exclusivemeat. Les plaies furent normalement cicatrisées dans les douze heures et le monstre téta avec un rare appétit. Il mourut néanmoins le cinquième jour, non pas des blessures que je lui avais inQigées et qui étaient guéries, mais comme les autres, quoique plus tard qu'eux, par dégoût de vivre en cage.

Je ne recommencerai jamais, personnellement, uQe tentative de ce genre. Je m'en voudrais néanmoins, l'ayant faite, de ne pas la signaler. Il peut exister des gens plus cruels, et il existe certainement, en chirurgie animale, des spécialistes plus adroits que moi.

3® Sur quatorze femelles ne portant pas, toutes refusent la nourriture et meurent.

4® Sur vingt-deux femelles ayant mis bas en cage, toutes acceptent la nourriture au bout d'un temps variant de vingt à soixante heures. Une seule meurt après avoir mis au monde deux petits, ce qui, d'ailleurs, n'a rien à faire en cette discussion ; en effet, sur les vingt-deux femelles observées dans les conditions que je dis, trois autres qui ne moururent pas après

lirZ LA. CHAUVE-SOURIS

'* 'avoir allaité et écliiqué leur postérité, avaient donné le jour à des jumeaux.

Je m'excuse d'avoir fourni des chiffres, mais il me semble difficile que personne, en ce petit sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité et leur valeur probative.

Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis qu'elle était mère, Noctu qui m'aimait tant et si bien déjà ; j'eus le bon goût de ne point m'affecter outre mesure de ses grimaces et de ses menaces : j'observais ses grimaces avec un joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais à entamer ma peau. Toutes voiles dehors, toutes ailes étendues, elle demeurait jalousement, durant les heures claires, sur son produit grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de ma main, mes invitations à souper et de converser avec moi.

Elle avait une vraie fringale de lait. Nous comprenons cela. Elle avait aussi, aux heures o& elle aimait à se laisser prendre entre mes

doigts et caresser par moi, tout ce que j'ai pu reconnaître jamais de plus humain dans le visage d'une bête. Des chiens, des chats, des serpents, des batraciens, des insectes et moi avons été des amis ; mais ils ne m'entretenaient pas volontiers de leurs petites affaires personnelles; et je garde la douce et un peu puérile certitude que Noctu n'y manquait point -à ce détour de sa vie.

petites paroles si haut vocalisées que tous les hommes ne sont pas tenus de les entendre I Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, entre mes paumes déjà rudes d'enfant bien portant 1 Morceau d'ombre crépusculaire tombé du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence dans ma stricte et nue chambre d'écolier indocile, inattentif aux choses importantes selon les hommes !... Je savais très bien, à présent, ce qu'elle tentait de m'expliquer, et mes hochements de tête, lorsqu'ils l'approuvaient, n'avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si je savais la musique, je ne tenterais pas de noter ici le langage de ma petite amie du mois d'août 1896. Je l'ai compris, pourtant. 11 m'enseignait

des choses diverses et miraculeusement belles, et tout ce que peut/ dans le cœur de la plus défavorisée des créatures, la nécessité de vivre apporter de résignation et de volonté à la fois.

11 fallait vivre, et Noctu vivait ; et elle faisait téter son petit;

Comme une femme, comme une dame, avec des gestes non pas nécessairement nobles, mais presque humains, et avec une sorte de pudeur lorsqu'elle dévoilait de son aile ses deux mamelles, qui sont placées à l'endroit même oil les ont les guenons, nos mères et nos amantes. Dans le nid que lui était définitivement devenu sa mangeoire, Noctu restait à quatre pattes, si l'on peut dire, le haut du corps appuyé sur ses coudes et le reste placé en la façon dont se terminent les otaries, couvrant son petit, le réchauffant et lui donnant le sein de la sorte. Mais, quand le petit devint gris, de grisâtre qu'il était, et ouvrit au monde de minuscules prunelles, ce fut une toute autre histoire ; et je ne verrai jamais avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus attendrissant et charmant manège. Telle une

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nourrice pour famille confortable et qui Ta vêtue d'une cape afin qu'elle puisse, sans trop montrer ses charmes, alimenter le bambin sous les plis du manteau, telle parfois Noctu, véritablement assise dans un coin delà mangeoire, dispensait la nourriture issue de sa propre vie, à l'abri de sa grande main entoilée, qu'elle repliait comme un voile sur le touchant et sacré mystère. Le petit était, bien entendu, un sale bonhomme destiné à lui en faire voir de dures un jour ou l'autre ; il lui mordillait les tétines à tel poiat que divers produits de notre humaine industrie, huile d'olive ou vaseline, ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. Gela dégoûta si véhémentement le fils de mon amie qu'il se sevra Je lui-même le dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce monde; il était alors un bonhomme de quatre centimètres environ d'envergure sur deux et demi de longueur ; il commençait à savoir parler et depuis quelques heures me réclamait presque insolemment des mouches en son langage.

Il en obtint, et devint malgré cela neuras-

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thénique. Contrairement à sa mère, qui me témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, l'amitié encombrante, arrogante et geignarde tout à la fois.

Cependant, je consultais mon calendrier avec toute l'angoisse que peut comporter pareille opération lorsque Ton a quatorze ans, que septembre est déjà vieux d'une semaine et que Ton est pourvu d'une famille qui exige pour vous le plus brillant avenir.

J'en savais du reste, sur Noctu et l'éducation de son fils, autant et plus qu'il me semblait précieux d'en retenir pour l'heure. Voici comment je pris congé d'eux : je mis la cage sur ma table, contre la fenêtre, et j'attendis la tombée du soir tout en gavant de lait Noctu et son bébé. La porte de la cage fut ouverte, lorsque je me sentis bien sûr qu'ils n'avaient plus faim ; j'avoue à ma honte que je comptais sur leur ingratitude pour abréger la cruauté d'adieux trop prolongés.

Quand le ciel devint couleur de raisin noir écrasé et d'orange mûre, Noctu grimpa sur mon dictionnaire grec-français Bailly, consi-

déra ma main et non pas même mes yeux, puis prit son vol. Le bébé poussa un cri qui doit être un des plus graves de la gamme à lui concédée par Nature, et partit à son tour loin de moi.

Il me parut qu'il suivait sa mère.

J'avais appris de la sorte, et bien d'autres observations me l'ont confirmé par la suite, que la chauve-souris n'a besoin d'aucune éducation pour s'exercer à son piètre vol, qu'elle le possède aussi bien dès la première tentative que pour le reste de son existence. J'ajoute que l'essor initial doit se terminer fréquemment par un dérapage suivi de chute, et d^ Jîn prématurée pour l'apprenti entre les griffes d'un chat dans les rues, entre les serres d'un nocturne aux champs.

Mais je ne vis pas cela le soir dont je parle ; je voyais simplement un coin de ciel d'orage, de plus en plus couleur de raisin noir écrasé, de moins en moins couleur d'orange mûre, et ceci à travers deux larmes, une dans chacun de mes yeux.

Durant les trois semaines qui séparaient

encore la vraie vie, mes premiers vers et les premiers sourires innocents des filles, de mon retour à la prison universitaire, il me sembla qu'une petite chauve-souris rôdait plus particulièrement que les autres devant la fenêtre de ma chambre, chaque soir.

Aujourd'hui, je suis bien sûr que ce n'était pas celle qui avait tenté de me raconter tant de choses, lovée dans le creux de l'une de mes mains. Mais je préfère croire que cette certitude me trompe et que c'était bien Noctu qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle aussi qu'on trouva morte au printemps d'après, dans notre grenier, où jamais chauve-souris n'avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire plus de confiance aux ombres et aux fantômes, à mesure que la réalité devient entre nos doigts onde qui glisse ou tout de suite s'évapore ; ainsi passons-hous de la vie au songe et du songe à l'au-delà; ainsi va ce que nous appelons l'existence, quand nous savons accorder à ce mot une des rares significations qu'il risque de posséder à peu près réellement.

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