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Nous devons nécessairement être très-flattés de voir une Revue qui compte au premier rang dans la presse artistique d'Europe , s'occuper de ce qui se passe dans notre ville ; mais on nous permettra cependant de remarquer que les informations de la Chronique pourraient être plus exactes. Les ventes d'objets d'arts ne sont point aussi rares à Strasbourg qu'on semble le croire à Paris; dès le commencement de cet hiver nous avons vu mettre aux enchères, dans la salle des commissaires-priseurs, une première collection de tableaux, et à peine la vente Allaire est-elle terminée , qu'on annonce la dispersion du cabinet de M. Massé, le regrettable conservateur de notre musée.
Cette collection est plus importante encore que celles dont il vient d'être question ; elle ne renferme pas moins de 150 tableaux ou dessins encadrés, 2,000 gravures et un grand nombre d'objets de curiosité.
Massé était, nous l'avons dit, homme de goût et d'érudition , et tout en poursuivant avec un zèle et une ardeur qui , peut-être , n'ont pas été suffisamment appréciés, son projet de former à Strasbourg un musée alsacien', il
1. Voici, sauf i y revenir ultérieurement, l'indication lommairo des acquisition* faites par Massé, pour la réalisation do ce projet : Tableaux : par Zix : 4; Silbermann. 1; Stopkopf, 1; Gimpol,*; 8cbu- 1er, 1 ; Lix , 1 ; — environ 150 dessin* de Zix . parmi lesquels quelquesuns d'une importance exceptionnelle , comme la Fête du village, la Dante de Vours , les Musiciens ambulant* , Orphée et Eurydice , Souvenir d'Oberlin, P/effel et Wincklcr, et un recueil de 70 compositions ponr le* Métamorphoses d'Ovide; — plus do S00 pièces dessinées ou gravées par des artistes alsaciens, Martin Schoen , Mérian , Heimllcb, Walter, Clciss, Millier, Klein, SIegrist , Guérin , Boudhors, Seupel, Bein , Kcbuler, Haffner, etc. ; - - vues, monuments et antiquités d'Alsace, 800
avait su, même avec des ressources restreintes, se composer une collection des plus intéressantes' et des plus variées. En véritable connaisseur , il admettait tout ce qui se présentait , pourvu que les objets eussent une valeur artistique réelle ou tout au moins un caractère historique , ou un intérêt local. Ainsi , on trouvera chez lui des tableaux et gravures de toutes les écoles , mais particulièrement des maîtres français du siècle dernier , pour lesquels il avait une préférence marquée , des dessins , des miniatures , des faïences et des porcelaines , de beaux meubles anciens, quelques pièces très -remarquables d'orfèvrerie d'étain , et enfin une excellente bibliothèque artistique.
Je ne puis ici me livrer à un examen détaillé de toutes les précieuses choses que renferme ce cabinet, mais je veux, du moins, signaler celles qui me paraissent dignes de fixer l'attention des amateurs. Tels seraient, parmi les meubles et objets de curiosité, un très-beau lit Louis XVI en bois de rose et palissandre, avec garniture de cuivre doré; une bibliothèque à deux vantaux également en marqueterie ; un délicieux coffret de bois sculpté , orné d'arabesques et de rinceaux d'une exquise élégance; un grand plat d'étain de Bkiot, bien connu
pièces; — événement», fait» historiques et cérémonie», 50 pièces; — costumes, 150 pièces; et enfin, 200 portraits d'Alsaciens célèbres.
On voit par là avec quelle intelligence et quelle activité Massé poursuivait ses recherches commencées il y a trois ans à peine, et, après ce court exposé, il n'est pas besoin d'insister sur le caractère éminemment instructif et attrayant que présentera cette collection , lorsque l'administration pourra trouver un local convenable pour l'exposer aux regards du publie.
des amateurs, au centre duquel se trouve la figure de la Tempérance; la petite aiguière décorée aussi de médaillons renfermant des personnages allégoriques, et sur laquelle le grand artiste a inscrit cette charmante devise : « Patient iâ — solertiâ — non vi, » enfin , d'autres pièces de même matière, mais d'origine allemande.
Dans la série des porcelaines, j'indiquerai le buste de Bonaparte y en biscuit de Sèvres; un beau groupe également en biscuit, représentant une Nymphe jouant avec V Amour, et cette charmante réduction de la Baigneuse de Fahonet, qui est un des chefs-d'œuvre de la sculpture du XVIIIe siècle; puis des pièces de service en porcelaine de Sèvres, Saxe, Frankcnthal, Berlin, etc., des faïences de Strasbourg, Hagucnau, Nicderwiller et autres manufactures d'Alsace.
Quant aux tableaux , ils sont en si grand nombre que je dois me borner à mentionner rapidement et sans ordre ceux qui me reviennent en mémoire. Quelques-uns cependant demanderaient, au moins, une description sommaire , notamment une grande toile d'Hondekoeter, représentant toute une Basse-cour au milieu de laquelle trône un superbe coq: une toile de Hamilton, Fleurs, serpents et insectes, peinture d'une merveilleuse exécution et du fini le plus précieux; plusieurs tableaux de nature morte, entre autres des Fleurs et raisins, attribués à Van Huysum, et un grand bouquet de Fleurs dans un vase , par Baptiste Monnoyer ; une esquisse , de Boucher, où se voient un Berger et une Bergère qui , sur l'herbe tendre, échangent un amoureux baiser; puis une
piquante soubrette souriant malicieusement à son image réfléchie par une glace qu'elle tient à la main , peinture aussi habilement traitée que la précédente, et dans laquelle on reconnaît le coloris brillant de Raoux; enfin, deux importants paysages, de Loutherbourg.
J'aimerais aussi à décrire quelques-uns de ces beaux portraits de nobles dames et de princesses, auxquels nos artistes des XVIIe et XVIIIe siècles savaient donner un si grand air de suprême élégance , qualité si évidente dans ce remarquable portrait de Mme de Montespan , par Mignard , qui est une des pièces capitales de la collection. On remarquera aussi cette Tête de jeune femme voilée, qui rappelle si bien la manière de Greuze , et cette brune fillette que Massé considérait avec raison comme une de ses meilleures choses et qu'il attribuait au baron Gros; cette importante composition d'Antoine Coypel, Diane découvrant la grossesse de la nymphe Calisto; cette Vierge au chardonneret de l'école italienne; cette Fête flamande où s'agitent près de cent personnages si spirituellement touchés; ces deux intérieurs de Drolling; enfin plusieurs paysages qui se recommandent non-seulement par leurs qualités artistiques, mais auront ici un double intérêt, puisque, pour la plupart, ils représentent des vues d'Alsace (Environs de Strasbourg, Cascade du JSiedeck, etc.), et sont signés de noms bien connus de nous : Schùtz , Heimlich , Meyer, J. Gimpel.
Parmi les peintures modernes, le morceau le plus important est une toile de If. H. Miehaud , représentant la plus gracieuse réunion d'enfants que l'on puisse imagi-
ner; le coloris en est chaud et vrai , et on ne pouvait rendre plus heureusement l'attention que ces bambins, réunis autour d'une table éclairée par une lampe , apportent au récit que leur fait cette gentille baby, de quelque bonne histoire du Chaperon rouge ou du Petit Poucet. Dans de moindres proportions, j'ai remarqué un Intérieur d'artiste, de Camille Roqueplan; un Diaz, peu important, mais des meilleurs du maître, représentant un Coucher du soleil dans les bois; enfin, pour terminer, des dessins de Greuze , Schenau, Zix, Henri Monnier, Johannot, Camille Rogier, de Foutenay, et autres artistes non moins habiles.
Par cette simple énumération, ou peut juger de l'intérêt réel que présente cette collection et du goût délicat qui a présidé à sa formation ; aussi , maintenant que nous l'avons revue et étudiée dans ses détails, nous comprenons mieux encore combien il a dû en coûter à Massé de quitter ces belles choses qui avaient été la joie de ses dernières années, et auxquelles il avait dû de si doux soulagements dans ses longs jours de souffrance. «Voilà, mes amis, nous disait-il pendant sa lente agonie, voilà comment meurt un antiquaire! » Tout cela, en effet, valait bien une pensée de regret à la dernière heure , car. pour les amateurs convaincus, c'est une préoccupation habituelle de savoir ce que deviendront après eux ces précieuses reliques du passé si péniblement et si amoureusement colligées. Ce fut une des dernières pensées du cardinal Mazarin lui-même, qui avait également cette manie de collectionner des tableaux. Quelques heures
avant sa mort, il se lit transporter dans sa galerie, et après avoir tristement contemplé les chefs-d'œuvre qu'elle renfermait : « Quoi ! s'écria-t-il , faudra-t-il donc quitter tant de belles choses ! »