‹ Le Bibliographe alsacien (volume 2)Chapitre 92 sur 127 · VENTE DE LA BIBLIOTHÈQUE · texte numérisé non relu

VENTE DE LA BIBLIOTHÈQUE

CMimini a la cota iN»iuaia couua.

Nous assistions, le mois dernier, à la dispersion d'une bibliothèque à laquelle on nous avait habitué à attacher un certain prix. Le catalogue qui ne vint pas nous trouver comme le font tous les catalogues, mais que nous dûmes rechercher, comme c'est d'usage ici, nous révéla l'importance de cette collection , et si nous n'y trouvâmes pas les richesses que d'autres estimaient devoir y être renfermées, nous y trouvâmes tout, et même un peu plus que nous ne l'espérions. M. Boyer aimait les livres, certains livres, et parmi ceux qu'il affectionnait l'on doit aussi compter les livres concernant notre pays.

Nous eûmes un instant de l'inquiétude sur le sort de cette petite collection. L'inexpérience qui a présidé à la confection du catalogue légitimait notre crainte, car c'est à peine si dans ce tohu-bohu de matières disparates, dans cette pièce informe , il était possible à l'homme le plus au fait de notre bibliographie de reconnaître les ouvrages inventoriés. Edifié sur ce point, nous avions appris que c'était précisément la raison qui avait empêché

un libraire de notre ville de pourvoir ù la distribution, parce que, le catalogue portant son nom, il ne voulait pas donner au dehors une idée bien pauvre de ses connaissances en librairie ancienne et moderne ; nous avions appris de plus qu'il s'était borné à remettre , à qui venait le réclamer dans son magasin , le catalogue imprimé , car, contrairement à la tradition locale, ledit catalogue était imprimé.

Notre crainte ne s'est vérifiée qu'à demi, et, en somme, tout a été pour le mieux dans la meilleure des ventes possibles.

Cependant nous devons dire qu'un peu plus de publicité aurait immanquablement attiré un plus grand nombre d'amateurs. Bien que la bibliothèque de M. Boyer ne fût pas riche , bien qu'elle ne renfermât point de livres rares et précieux, il y avait pourtant de quoi tenter une foule de personnes , et si le concours eût été plus grand , beaucoup de livres, qui précisément n'ont pas été adjugés à des prix par trop minimes, eussent trouvé des enchérisseurs plus décidés. Il va sans dire que nous ne voulons point parler des ouvrages de droit dont le jeune barreau est probablement d^jà pourvu. Le fait est que cette branche, qui n'était d'ailleurs pas la plus importante de la bibliothèque de M. Boyer, a déplorablement marché et que le plus grand nombre des livres de cette espèce a dû être rélégué dans le bloc pour être adjugé à cette catégorie d'acheteurs , qui ne se hasardent guère à payer plus que la valeur du papier. Merlin lui-même n'a pas trouvé de libérateur. Mon voisin de gauche expliquait cette in-

différence pour les livres de droit, par la réforme que le Répertoire de jurisprudence a opérée dans les travaux de la profession et qui équivaut , disait-il , à celle que la moissonneuse Burgesse et Kcy a opérée dans les travaux de l'agriculture.

Il en est cependant quelques-uns qui ont obtenu grâce devant le public spécial qui assistait à la vente. Mais ce même public s'est montré plus friand des livres d'histoire. C'est à lui qu'on est en grande partie redevable de l'entrain que la vente a conservé jusqu'au bout.

Nous l'avons dit , de livres rares et curieux il n'y en avait pas , si toutefois l'on ne doit faire exception en faveur d'un manuscrit contenant les armoiries peintes de quelques familles bâloises et un exemplaire des œuvres «le Voltaire, qui a appartenu à Belle et Bonne1, et qui de la succession du président Boyer est venu se fondre dans celle du conseiller, son neveu. Les marges de cet exemplaire étaient munies de notes, plus ou moins nombreuses, de la main de l'auteur. Voltaire a donc obtenu , dans le catalogue , une mention ainsi conçue : « Voltaire, «(Euvres complètes, 40 vol., éd. illustrée de 1775 des « plus curieuses et des plus précieuses , enrichie de notes « autographes de Voltaire. » Ces trois lignes sont tombées, par hasard, sous les yeux d'un libraire de Paris; elles ont valu à la compagnie de l'Est un voyage aller et retour et à l'hôtelier de Colmar les frais de trois journées de séjour. Cet étranger est le seul qui ait paru à la

r. La marquise de Villetto.

vente. Dana la première et la deuxième séance , il a misé souvent, acheté rarement, car il se réservait pour Voltaire. Cette précaution était inutile ; il était le seul amateur sérieux. L'homme d'affaires, chargé de la direction de la vente, avait fixé à 50 fr. la mise à prix. Le libraire de Paris a répondu : «Marchand! » On ne l'a d'abord pas compris; c'était une locution importée de la salle Sylvestre , et l'on est bien pardonnable en province d'être ahuri par une sembJable réponse. Bien que dans l'assistance il ne se trouvât personne disposé à se mettre en frais pour acheter une curiosité , ou se dévoua à miser jusqu'à 115 fr. Notre étranger ajouta 1 fr. et l'exemplaire fut adjugé à M..., qui répondit à M... « Paye, » et aussitôt il s'avança pour compter au commissaire -priseur 127 fr. GO c. Alors seulement l'on comprit le sens de cette nouvelle importation. Eh bien ! s'écria une des personnes présentes, ce n'est pas à trop bon marché, et aussitôt une autre lui répondit : Comment! mais c'est pour un morceau de pain : monsieur ne le cédera certainement pas à moins de 3,000 fr. Nous avons appris depuis, de la bouche de l'un do nos libraires expérimentés de Strasbourg , que s'il avait été informé de la vente , il aurait enchéri Voltaire jusqu'à 600 fr. , les yeux fermés et au petit bonheur. Ce même libraire nous apprit eucorc que son confrère de Paris s'était flatté de retirer 3,000 fr. de l'ouvrage qu'il nous emportait.'

1. Cette édition des Œuvre» de Voltaire est une des plus mauvaises. L'exemplaire de .M. Boyer n'A doue pu avoir de valeur que par les notes autographea de l'auteur. Le libraire parisien a eu un* décep-

Voltaire était le joyau de la bibliothèque, le gros lot, après le départ duquel il ne resta , aux séances suivantes, que les fidèles de la localité. Loin de diminuer, leur nombre grossit chaque jour. Nous avons, en effet, vu quelques recrues qui paraissent décidées comme de véritables amateurs. Nous devons même le dire, à l'éloge de nos concitoyens, cette phalange ne se compose pas seulement des hommes que leur position de fortune , leurs fonctions , leur» occupations ou leurs loisirs sollicitent à rétude,mais aussi d'hommes que leurs occupations journalières laisseraient penser, pour être conforme aux tendances de l'époque, que la matière, «le positif» sont la seule chose qu'une intelligence bien avisée doit rechercher. Cette doctrine n'est pas généralement admise à Colmar, car, maintes fois , nous avons rencontré sur le marché de l'étude et du savoir des hommes qui tiennent aussi un bon livre pour un bon ami.

C'est donc la petite phalange à laquelle nous faisons allusion , qui a exclusivement exercé l'aptitude vocale du crieur pendant le reste do la vente. En a-t-il débité, le brave homme , des sons cocasses dans le cours des cinq

tion, car bien que ces Annotations soieut incontestablement de la main de Voltaire, elles n'ont pan dû être d'un grand intérêt, puisque cet exemplaire acheté 127 fr. 60 c. est porté au prix de 300 fr. dans le Catalogue que vient de publier la librairio Bachelin • Deflorennc à Paris (voir le Bibliophile fronçai* du 15 janvier 1864, page 7). Ajoutons aux 127 fr. 60 c. le voyage de Paris et les trois jours d'hôtel, et le morceau de pain sera payé. Avis au libraire strasbourgeois , nous lui signalons une économie de 800 fr.. s'il a encore quelque regret.

(Xnte de la rédaction.)

( iso )

vacations! Il criait le prix demandé par le directeur de la vente, et quand un signe de tête lui indiquait qu'on était «marchand», il s'empressait d'ajouter à son premier chant cette phrase du crû : « l'miêse è brrt, » phrase dont le libraire parisien nous demanda la traduction , attendu qu'il «ne comprenait pas l'espagnol.» Quelque peu harmonieux que fût ce langage, il a eu passablement de succès. Si nous comparons les prix obtenus dans cette vente à ceux qui l'ont été dans de précédentes, il n'y a , en effet , pas de trop choquantes disproportions. Nous pourrions toutefois établir une longue liste de livres qui auraient obtenu de beaucoup meilleurs prix si un peu plus de publicité eût été donnée à un catalogue convenable. Nous prouverions clairement que si , au lieu d'avoir dépensé trente sous par jour pour faire bâcler cette pièce, l'on en eût dépensé quatre fois autant en s'adressant à un libraire, qui aurait en outre dirigé la vente , la succession et l'amour-propre local s'en fussent bieu trouvés. Mais pour cela il nous faudrait citer une foule d'ouvrages qui sont marchandise courante, et auxquels on n'accorde pas l'honneur d'une citation dans une revue bibliographique. Nous nous bornerons , pour satisfaire aux exigences d'un aperçu, et donner des renseignements précis , à écrémer le procès- verbal de la vente. De cette seule nomenclature on pourra, d'ailleurs, déduire l'exactitude de la proposition que nous émettons plus haut.

U Abattu Ulustrata et VAlsatia dtplomatica ont été vendues séparément au prix de 29 fr. chaque exemplaire. La

Diplomatica a été vendue 46 fr. à la vente Busch, et Y Illustra ta 68 fr. A la vente Richard, elle n'a produit que 25 fr. L'antiquaire d'Allemagne les cote de 15 à 20 florins.

La traduction de VIHustrata, par Ravenez, a été adjugée à 26 fr. A la vente Deschamps, elle a été payée 25 fr. 50 c. ; à la vente Deubel , 55 fr. , et à la vente Busch, 23 fr. 50 c.

Lagtiille, éd. in-fol.. a produit 13 fr. ; à la vente Richard, 15 fr. 50 c. ; à la vente Busch, 36 fr. ; à la vente Rœhrich, 18 fr.

Grandidier, Histoire de l'Église, a été vendu 16 fr. 50 c; à la vente Rœhrich, 26 fr.; à la vente Busch, 18 fr. 25 c. Le bouquiniste ne cède pas les 2 volumes à moins de 25 fr. *

Le volume unique de Y Histoire d'Alsace a été vendu 5 fr. à la vente Richard; 11 fr. 50 c. à la vente Buscfi. A la vente Boyer, il a produit 7 fr. 50 c, y compris le volume des pièces justificatives du tome II qu'il est impossible de se procurer à moins de 6 fr.

Kœnigshowen a été vendu 7 fr. ; à la vente Rœhrich , 16 fr. ; à la vente Busch, 10 fr.

Bernh. Hcrzog a été payé 20 fr. ; à la vente Richard , 14 fr.; à la vente Rœhrich, 20 fr. ; à la vente Busch. 13 fr. 50 c.

Horrer a été payé 3 fr.; à la vente Rœhrich, 5 fr. 25 c. ; à la vente Richard, 6 fr. ; à la vente Busch, 4 fr. 25 c.

Friese, Vaterlàndische Geschichtc, a été payé 4 fr.

25 c; à la vente Richard, 5 fr. 25 c.; à la vente Busch , 12 fr. 50 c.

lielhomme , Historia mediani monasteriï, a produit 3 fr. 75 c.; à la vente Rœhrich, 13 fr. 50 c.; à la vente Richard , 4 fr. Un bouquiniste lorrain , arrivé tardivement , en oflrait 12 fr. le lendemain.

Le Glossaire de Scherz a été vendu 29 fr. ; à la vente Busch , 38 fr.

Graff, Histoire de Mulhouse, a été vendu 3 fr. ; à la vente Rœhrich , 6 fr. 25 c.

Peltre, Vie de sainte Odile, a été adjugé à 1 fr. ; à la vente Rœhrich , 6 fr. 25 c. ; à la vente Busch, 3 fr. 25 c. L'exemplaire de M. Rœhrich avait ce que l'on appelle la gravure : sainte Odile en prière devant un autel ; ceux de M. Boyer et de M. Busch ^Te l'avaient pas. Nous ferons remarquer aux bibliophiles que cette gravure n'appartient pas au livre de Peltre. Elle est tirée du Guide du Pèlerin de Dionysins Albrecht, qui en contient six autres, ef dont nous ne connaissons que l'exemplaire qui nous appartient.

Coccius, Dagobertus rex, a été payé 1 fr.; à la vente Rœhrich, 17 fr. 25 c; à celle de Busch, 13 fr.

Schneider, Apologia^ sans la gravure, ajproduit 3 fr. : à la vente Rœhrich et Busch, 5 fr. ; chez Georg, à Bàle. avec la gravure , 8 fr.

Der elsàssùche Patriot de Billiug a été vendu 50 c; à la vente Rœhrich, 4 fr.

La Topographie d ' Ichtratzheim a été vendue 7 fr. M. Boyer ne l'avait payée que 5 fr. A la vente Rœhrich, elle a produit 10 fr.; à la vente Busch, 8 fr.

Strobel, Geschichte des Elsasses, etc., a été vendu 9 fr. ; à la vente Deubel, 18 fi-.; à la vente Rœhrich , 20 fr. A la vente Richard , l'ouvrage a été donné pour 3 fr.

Merian, Topographia Alsatiœ, a été payé 17 fr.; à la vente Busch, 15 fr. Le bouquiniste la cède au prix de 8 à 12 fr.

Lee publications périodiques ont naturellement subi le sort des autres livres. Personne n'ayant pris la mise à 2 fr. de la collection de la Revue catholique d' Alsace , elle a été réléguée dans le bloc. Le lendemain un amateur a pris la mise , et il a payé 5 fr. ce qu'il aurait pu avoir la veille à 2 fr. L' Union a été vendue séparément 1 fr. A la vente Deschamps, Y Union et la Revue, qui en est la suite, ont été adjugées à 1 fr.

Les deux années des Curiohités d'Alsace ont produit . 3 fr.

La collection de la Revue d'Alsace a produit 31 fr. ; à la vente Deschamps, 35 fr., la première et la troisième année étant incomolètes Le lendemain un amatcur offrait 40 fr. au libraire , pour la collection Boyer. H ne l'a pas cédée : il en demande 80 fr. La ville de Schlestadt a refusé récemment 45 fr. pour la collection de Dorlan, dont elle est devenue propriétaire par l'acquisition en bloc de sa bibliothèque.

Sept livraisons dépareillées du Bibliographe ont trouvé un amateur à 1 fr. 50 c.

La collection du Samstagsblatt, de 1856 à 1861, a été payée 3 fr.

Que conclure de cea rapprochements? Une chose bien

Hiuiple. Pour tirer parti d'une collection , si imparfaite qu'elle soit, la publicité préalable est une mesure qu'il ne faut pas négliger. La publicité consiste, avant tout, dans la rédaction méthodique d'un catalogue , son impression et sa distribution à bon escient, voire même à l'aventure si le libraire-distributeur n'a point de relations suffisantes. Si à Colmar il ne se fût trouvé personne faisant quelque cas des livres auxquels M. Boyer consacrait une partie bien faible de ses revenus , il serait arrivé ceci : les ouvrages les plus recommandables se fussent confondus dans les épaves dédaignées de la succession, car aucun des volumes n'était doré sur tranche, ni habillé d'une chemise gaufrée , seules choses qui auraient eu la chance de les préserver du mépris vulgaire. Enfin , et comme remarque générale, nous ajouterons qu'il serait bon de confier ici, comme on le fait ailleurs, à un libraire au courant de la matière, la rédaction du catalogue, le soin de l'impression et de la distribution et surtout la direction de la vente, toutes choses qui sont pour beaucoup dans le succès de l'enchère. On n'y perdrait rien , bien au contraire, et le point d'honneur local en sortirait indemne. J. LlBLIN.

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