‹ Le Bibliographe alsacien (volume 3)Chapitre 15 sur 138 · UN ALSATIQUE QUI N'EXISTE PLUS · texte numérisé non relu

UN ALSATIQUE QUI N'EXISTE PLUS

Thom£ Murneri Nova Germama (Argentor. 1502), in-4*'.

Je me propose de donner aux lecteurs du Bibliographe alsacien quelques notices sur des livres intéressant notre histoire politique et littéraire , devenus rares et difficiles à trouver. L'injure du temps eu a beaucoup détruit; Tinsouciancc des bibliothécaires a négligé d'en sauver d'autrès, et l'épicier, ce minotaure des vieux livres, achève tranquillement l'œuvre de ruine devant laquelle gémira un jour la postérité.

Le livre dont je veux parler aujourd'hui n'a pas succombé sous Toutrage des années; aucun bibliophile ne peut se faire le remords de Tavoir laissé passer aux mains des infidèles; nul épicier n'a la gloire d'en avoir servi les détails à ses pratiques. Néanmoins , ce livre n'existe plus. L'on n'en connaît pas un seul exemplaire, pas un aeul^ entendez bien ce mot fatal. Aucune bibliothèque d'Europe n'a été assez heureuse pour lui donner asile; aucun caveau d'archives n'a réussi à le cacher; aucun cabinet d'amateur n'a été assez secret, assez sûr, assez adroit, pour en arracher un seul à la mort.

Sait-on, du moins, ce que ce livre contenait, ce qu'il voulait? Oui, à peu près, très en gros, bien superficiellement, et l'on s'en contente, faute de mieux. Il y a même des gens qui en ont parlé tout naturellement, comme du premier livre venu , comme s'ils l'avaient vu , touché et lu , sans se douter que ce livre dont ils dissertaient si pertinemment et qu'ils prétendaient fEÙre connaître, n'a eu qu'un jour d'existence, ou plutôt qu'il était un véritable mort-né dans la république des lettres.

n m'a paru intéressant d'ouvrir ma série de notices sur les alsatiques rares par celle d'un livre qui n'existe plus, conséquemment du plus rare de tous , si l'on peut se servir de cette expression en parlant de ce qui n'est pas.

Voici son titre : Thoma Mubnebi Nova Germama, Argentorati, Johan. Grieninger, 1502, in-4°.

Les bibliographes qui ont le plus visé aux curiosités ne disent pas un inot de cet ouvrage , et je ne l'ai trouvé indiqué dans aucun des dictionnaires historiques qui ont

parlé de Mumer. Luc Wadding , qui a donné la liste des ouvrages que nous devons aux moines des ordres mineurs , n*en fait pas mention , et T Allemand Waldau , qui a écrit, en 1775, une notice spéciale sur la personne et les écrits de Thomas Murner, ne Ta pas connu.

Je vais essayer d*en raconter l'histoire.

Vers la fin du XV" siècle , cela est indubitable , il s*était manifesté, dans la ville de Strasbourg, quelques vagues tendances vers une réunion à la France. Dans la renaissance générale des idées et des lettres on voit poindre aussi certains problèmes historiques. Cela est tout à fait naturel. L'esprit humain, une fois réveillé, porte sa curiosité dans toutes les directions; il remue ce qui tient aux passions et aux besoins du moment, tout comme il s'éprend de ce qui paraît n'appartenir qu'au monde de la spéculation et au domaine de l'idéal. La question de savoir où était la frontière naturelle, géographique et historique de la France à l'égard des nations germaniques , était une grosse question , et d'histoire, et de droit, et d'avenir. La France avait souvent

fait soutenir par ses juristes et ses hommes d^tat que sa domination légitime allait jusqu'au Rhin , que la terre française, la terre salique, se prolongeait jusqu'aux rivages de ce fleuve, que tout l'ancien royaume d'Anstrasie était une dépendance de la couronne et que celle-ci n'en avait été dépouillée que par le malheur des temps, indûment et d'une façon passagère. Quand le dauphin, depuis Louis XI, vint, à la tête de ses bandes d'Armagnacs, ravager l'Alsace, en 1444, il pré-

tendait reconquérir un membre de l*uncienne France. On en pourrait citer de notables témoignages , et nombreux. Je n'en choisirai que deux. Olivier de la Marche, qui écrivait au XV" siècle, disait : «Je trouve par les «anciennes croniqucs et escritures que le royaume de «Bourgongne s'étendait bien avant comprenant Pied- «mont, Ast, Provence, Dauphiné, Savoie , duché et « comté de Bourgongne et jusqu'à Sens , et de l'autre «part, Ferrattc et Lorraine, Bar et grande partie des « basses Allemaignes et jusqucs au Rhin. » £t Charles VII ne disait-il pas à l'empereur d'Allemagne , dans l'année mOme où il envoyait le dauphin en Alsace : « Nous avons «cédé d'autant plus volontiers à ce désir (de réprimer «les Suisses) que la couronne de France a été, depuis « beaucoup d'années, dépouillée de ses limites naturelles, « qui allaient jusqu'au fleuve du Rhin , et qu'elle veut y « rétablir sa souveraineté. >

Cette doctrine nationale de l'ancienne royauté sera surtout mise en lumière au XVP siècle par François I*' et Henri U , et poursuivie au XVII* par Henri IV, Richelieu ,* Mazarin et Louis XIV. On verra alors une foule de légistes, payés sur le trésor de l'État, ressusciter, défendre et agrandir cette vieille prétention , souvent journée, mais jamais abdiquée, que tout l'empire cisrhénan de Charlemagne est terre de France, que le droit des Carloviugîcns a passé à Charles le Simple , que les renonciations forcées ou surprises de Louis III et de Carloman étaient nulles, à raison de la bâtardise prétendue de ces princes, que le domaine français est de sa

uature et par essence inaliéaable et imprescriptible, et qu'il suffit qu'uu État ait été une seule fois détenu par la France pour être perpétuellement français. Ces raides et menaçantes théories auront pour organes principaux Le Royer de Prade , Jacques de Cassan , Blondel , Aubery, et tant d'autres à leur suite. L*on mettra bien Aubery à la Bastille pour apaiser l'Électeur de Mayence, mais il en sortira chargé d'honneurs et de marques de reconnaissance, et, en 1679, Duval osera dire dans son livre Des Acquisitions de la JPrance^ et sans encourir la Bastille, en parlant de l'Alsace : «Le domaine de ses an- « cêtres que Sa Majesté a reconquis avecque tant de va- « leur et de justice... Nos roys ont possédé l'Alsace « pendant plus de deux cents ans; elle faisoit partie pour « lors du royaume d'Austrasie , et elle a même quelque- « fois porté le nom de Petite-France. » Je ne creuserai pas plus loin dans ce sujet qui mérite qu'on lui consacre tout un livre. Je n'ai voulu que préciser une question historique très-délicate et très-curieuse qui se rattache au livre dont j*ai entrepris de faire connaître l'origine, la cause et la destinée.

Ces tendances à un retour dans le sein de la France dès le XV* siècle étaient, sans doute, bien timides et très-voilées. Elles étaient, dans tous les cas, assez sérieuses pour éveiller l'attention de quelque esprit clairvoyant. Cet esprit clairvoyant fut le célèbre Jacques Wimpheling, l'âme et le centre de la renaissance littéraire en Alsace.

Wimpheling habitait alors Strasbourg, au couvent des

Guillelmites. Son patriotisme germanique 8*alarma des symptômes de défection qui se produisaient autour de lui , et jusque dans les rangs de la magistrature. Il exhala ses inquiétudes et son indignation dans un écrit intitulé : Germania ad rempublicam argentinensem. Cet écrit était compris dans un volume in-4* qu*il confia aux presses de Jean Priiss , entre une déclamation de Philippe Beroalde et un discours sur TAnnonciation de la Vierge adressé à Tuniversité de Heidelberg. L'impression est datée du 13 des calendes de janvier lôOl. Cette édition est devenue fort rare. Mais en 1649, Jean Michel Moscherosch eu donna une nouvelle, chez Pickel, sous le titre de Ciarhenum (rtrmania^ in-4", de VI-47 p.

Wimpheling , entraîné par Timportance de son sujet , avait composé son écrit en latin et en allemand. D ne fit paraître en 1501 que le texte latin. Les tribulations que ce livre lui attira le décidèrent à retenir la version allemande qui ne vit le jour qu*en 1 648 , chez Timprimour Jean Philippe Mulben , par les soins du même Moscherosch , qui devait donner, Tannée suivante , la nouvelle édition latine. Elle parut sous ce titre : Tutschland Jacob Wtmpfflingers von Slettstait zu Ere dcr Statt Strasshurg %md des Rinstroma , jetzo nack 147 Jahren zum Truck gegeben. in-4" de 23 ff. n. p.

«Beaucoup de personnes, dit Wimpheling, professent < Topinîon que la ville de Strasbourg et les autres cités « assises de ce côté-ci du Rhin ont appartenu aux rois de « France , et cette opinion porte ces rois à i*evendiquer « notre pays. Cette erreur, qui provient de l'ignorance

«des anciennes histoires, se loge d'autant plus ferme - « ment dans la tête des Français que nous avons nous- « mêmes sur ce point des idées entièrement fausses et « que beaucoup d'entre nous ont plus d'affection pour le «royaume de France que pour Fempire germanique. « Nous députons de temps à autre vers les rois de France « des ambassadeurs qui sont d^'à à moitié français (senu- €galh'). Parce qu'ils sont reçus amicalement dans ce « pays , nos envoyés caressent les rois et se montrent en «tout favorables à leurs vues. Ils espèrent que si la « France parvient à conquérir notre pays , ils obtiendront « des honneurs et des dignités auxquels ils ne pourront < atteindre sous la domination des aigles romaines. »

Wimpheling cherche alors à démontrer qu'aucun Français ne fut empereur ni roi des Romains , depuis Jules- César jusqu'à Maximilien P% alors régnant; que César a commis une erreur géographique immense en donnant le nom de Gaule au pays compris entre l'Océan et le Bhin , et qu'il aurait dû prendre pour ligne de démarcation naturelle entre la Germanie et la Gaule, la chsûne des Vosges.

N*est-il pas curieux de voir apparaître de si loin la fameuse question qui sert encore atgourd'hui de levier aux prétentions d'une certaine école historique et politique de l'Allemagne moderne?

L'on voit sur quelles démonstrations le docte humaniste de Schlestadt fonde son système ou , pour mieux dire , son paradoxe. Pépin était Allemand , ce qu'il induit inutilement d'un proverbe en usage même parmi les en-

fants ; Charleraagne était Allemand ; toute la rive gauche du Rhin était germanique , au dire de Tacite , d* Ammien Marcellin et de plusieurs papes; Pétrarque appelait la vallée du Rhin la plus noble portion de Tempire; Suétone et Végèce sont invoqués pour établir la radicale dissemblance qui signale les Germains d'avec les Gaulois. Aussi , Wimpheling s'échaufiant sur la valeur irrésistible de ses preuves, souhaite-t-il aux ambassadeara infidèles dont il a déjà parlé , le sort de Pierre de Hagenbach, — la décapitation tout simplement. — La présence de la fleur de lis sur les monnaies strasbourgeoises, qui paraît avoir été un argument des gallophiles de son temps, rembarrasse bien un peu, mais il s'en tire à force de distinctions et d'arguties. Chemin faisant, il trouve moyen de nous humilier en nous apprenant que Hugues Capet n'est que le fils d'un boucher de l'Isle-de-France. Soit. Dans la profonde tristesse qui l'accable , il fait énergiquement appel à l'union, à l'amour du bien public, à la prévoyance militaire. «Gardons-nous de tout fol orgueil, s'écrie-t-il, qui ne peut que conduire à la perdition; resserrons nos alliances et nos amitiés avec nos bons voisins; pratiquons la justice envers les étrangers et faisonela fleurir surtout dans le sein de la république ; que la concorde règne entre les trois ordres , clergé , noblesse et bourgeoisie.» £n retraçant les devoirs des magistrats, il leur en impose un qu'on trouve certainement pour la première fois au nombre des obligations gouvernementales; c'est de consigner dans des livres officiels, dans des chroniques publiques, les événements dignes de

souvenir. Le patriote n'absorbe pas le lettré, et ce vœu est un des signes du temps. C'est encore le lettré , l'humaniste, l'homme de la régénération intellectuelle, qui s'élève avec amertume et avec un sentiment de pitié contre l'ignorance grossière du peuple et surtout contre les ennemis de l'instruction et des lumières. Il recommande avec feireur l'étude du latin. Quelques-unes des raisons qu'il donne pour faire ressortir l'utilité de cette étude sont naïves et singulières aujourd'hui : < L'on ap- « prendrait ainsi , dit-il , à lire et à comprendre les épi- «taphes des tombeaux et les légendes des monnaies; on

< saurait que le couvent de Saint-Nicolas m widts prend « son nom de sa situation entre deux cours d'eau et ne

< s'appelle point Saîntr-Nicolas-aux-Chiens (zu den Htm- « den). » Il cite encore d'autres dépravations populaires de noms de lieux , intelligibles seulement pour ceux qui sont familiers avec la langue allemande. Enfin , une notable partie de la Germania est consacrée à développer les idées de Wimpheling sur l'éducation et l'instruction de la jeunesse , sa plus pure , sa plus infatigable préoccupation , celle qui a fait de lui la plus noble figure de la renaissance des lettres en Alsace. Il propose au magistrat la création d'une école d'humanités, d'un gymnase {Vâhisdifd)^ qui dispenserait à la jeunesse l'enseignement des langues savantes , de Fhistoire , de la morale. A cette époque, Strasbourg ne possédait que des écoles paroissiales ou monastiques; aucune institution littéraire d'un degré plus élevé et d'un caractère laïque n'y avait encore été fondée.

Ce vœu si sage , si conforme aux besoins du temps , et exprime par l^homme dans la bouche duquel il <Stait le plus naturellement placé , déchaîna une tempête.

Wimpheling avait expliqué avec toute la prudence imaginable que l'institution proposée ne devait pas pré* judicier aux écoles dépendant des églises et des couvents, et qu'elle ne recevrait que les enfants destinés à chercher l'instruction dans les villes étrangères et ceux qui , faute de ressources, étaient condamnés à s'en passer. Cependant l'envie , l'amour de la domination exclusive , et aussi l'esprit de routine , soulevèrent contre son projet une ardente hostilité. La théorie historique défendue dans la Germama n'eut, selon toutes les vraisemblances, provoqué aucune contradiction , puisqu'il fallait ouvertement irriter toutes les susceptibilités du patriotisme local pour en démontrer la fausseté. Mais l'atteinte portée au privilège ou au monopole des couvents qui donnaient l'enseignement excita l'animosité des moines. Il n'y eut d'embarras que sur la manière dont cette animosité pourrait éclater. L'autorité qui s'attachait au nom de Wimpheling, la vénération dont sa personne et ses vertus étaient entourées , rendaient l'agression difficile et presque dangereuse. Le clergé , parmi lequel il avait des disciples et des amis , hésitait à l'attaquer. Personne ne semblait vouloir courir le péril d'une polémique avec ce sage chrétien, ce pieux personnage, la lumière de sa province.

L'esprit monacal triompha de ces répugnances. Un homme , un franciscain , se présenta pour injurier Wim-

( 67 ) pheling , et pour cacher dans une controverse d'histoire la haine que les moines lui avaient vouée. C'était Thomas Murner, père gardien du couvent des franciscains de Strasbourg , un des midtres de T école , assez célèbre alors , de ce monastère , jeune , ardent , un peu dédaigné à cause de sa conduite relâchée. Mumer avait été grand coureur d'universités , il était le type de ces écoliers allemands débauchés, vagabonds, aventuriers, connus dans l'histoire sous le nom de Bacchanien et fàhrende Schuler. Tête remuante , inquiète , intelligence fantasque , imagination vive et originale , tournée , comme par un aimant naturel , à la satire , à la vision comique. Cette individualité singulière penchait dans les retardements du passé et dans toutes les impatiences de l'avenir. Mumer était à la fois réactionnaire et progressiste, incertain entre deux pôles, n inclinait à la réforme par la pensée et était catholique opiniâtre dans ses actes et sa doctrine. Esprit alerte, hardi, sans scrupules; nature sensuelle et exigeante; moralité équivoque qui glissait aisément dans le désordre , dans le cymsme du langage et dans les tableaux obscènes. Il était passionné dans sa manière de sentir et pourtant vénal. Par un étrange contraste , il soutenait la scolastique étouffante du moyen âge et inventait des méthodes d'enseignement expéditivcs, amusantes, presque révolutionnaires ; il imagina d'enseigner la logique et le droit romain au moyen de jeux de cartes. Ignorant en grammaire, il fut un écrivain éloquent; latiniste barbare, il excella, comme poëte , dans le dialecte souabique , alors la langue vulgaire de Strasbourg. A côté de ces mérites

que la postérité reconnaît , il fui digne de figurer, eu son temps , parmi les hommes que le ridicule a immortaliflés dans les Epistolœ obscurorum virorum. Mumor fat un homme double et excessif dans tous les sens , un véritable gladiateur de lettres qui n'aspirait qu'au bruit et à la renommée. Orgueilleux et téméraire , bizarre et mouvant, il semblait créé pour le tumulte des polémiques et pour la bataille des pamphlets ; il cherchait avec délices tons les hasards de la pensée et s'y jouait avec une aisance , une humeur, une verve à la fois bouffonnes et puissantes.

Murner se mit à Toeuvre et réfuta Wimpbeling dans un livre qu'il appela Nova Germa/nia. 11 y défend avant tout l'excellence des études monastiques et fait l'apologie de l'école de son couvent. C'était là son but. Mais pour ruiner le projet de Wimpheling dans l'opinion , il fallait essayer de le représenter sous les couleurs d'un ignorant, d'un faux érudit, d'un esprit nourri de chimères et de visions. Il s'empara de sa thèse , (]ui prêtait assurément k la critique , la combattit et la retourna de fond en comble. Selon Murner, la rive gauche du Rhin est un domaine naturel et légitime des rois de France, et Strasbourg, en particulier, est une ville essentiellement gauloise et Ta toujours été. Voilà tout ce que nous savons de son livre ; tel en était le fond. Il serait intéressant de connaître la forme et l'allure que Mumcr a imprimées à sa pensée, par quelles déductions , et sur quels appuis , il arrivait à sa conclusion historique. Cet examen est impossible puisque son livre a ontioremont péri. Nous savons seulement

encore, par le témoignage des contemporains et par les aigreurs de la lutte que ce livre excita, que Wimpheling était outrageusement traité et diffamé dans ce pamphlet, et que Murner déversa sur ce vénérable personnage toutes les richesses de son génie satirique, tous les poisons de sa langue mordante et injurieuse.

Ce qui doit le plus vivement nous frapper aigourd'hni dans la conduite de Murner, c'est la témérité de sa proposition historique au sein d'une ville allemande, dans un petit État très-jaloux de sa nationalité et de sou indépendance, et où circulait déjà un certain courant d'affections françaises. Son œuvre était donc dangereuse, et, par cela aussi, empreinte d'un incontestable courage. Elle pouvait jeter le trouble dans la république , allumer les passions et attirer sur son auteur les rigueurs du gouvernement qui avait toujours passé pour très-ombrageux et très-sévère en matière de tendances politiques. L'époque même était critique et prêtait aux plus vives défiances. H n'y avait qu'un demi-siècle que le dauphin de France avait essayé de reprendre l'Alsace, vingt-cinq ans que le duc de Bourgogne avait étendu sa main menaçante du même côté, et la dernière révolution constitutionnelle intérieure ne datait que de 1482. Dans ces conjonctures, et en face de ces souvenirs, se lancer dans une controverse de nationalité et traiter une question d'origines dans le sens qui flattait les prétentions de l'étranger, de l'ennemi , c'était faire un acte d'une incroyable audace. D n'y avait qu'un moine pour l'oser, et encore fallait-il que ce moine s'appelât Thomas Murner. Si

le personnage n*était pas d'un bout à l'autre un tissa de fantaisies extraordinaires, il ne tiendrait qu*à un chercheur de curiositës historiques de faire de Mumer un des prophètes de la réunion de la Petite-France à la grande , et le précurseur de Richelieu.

Wimpheling et ses amis surent que Murner venait d^achever un venimeux libelle contre la Germania, Ils en furent très-ëmus. Mumer était alors dans des rapports assez intimes avec Wimpheling; il le visitait souvent, mangeait chez lui , lui empruntait des livres. Wimpheling eut un entretien avec Mumer, à la suite duquel le moine lui envoya son manuscrit avec une lettre qui autorisait Wimpheling à le jeter au feu. Le fit-il? on n'en sait rien. Mais Mumer en avait une copie. Cédant probablement à des influences qu'il n'était pas le maître de détourner, ou , peut-ôtre tout simplement emporté par une de ces bourrasques de caractère auxquelles il était siyet, il porta son livre à l'imprimeur Jean Grieninger, son ami, dont l'atelier était établi dans la rue de VChUre, Dans le même moment, il adressa une lettre irritée et grossière à Jean Geîler, le fameux prédicateur de la cathédrale et le plus affectionné des amis de Wimpheling. Bientôt après le livre sortait des presses de Grieninger.

Dès que son apparition fut certaine , Wimpheling appela tous ses amis à sa défense et déposa une plainte en forme entre les mains des chefis de la république. Le sénat fut épouvanté à l'idée du levain dangereux que le libelle du franciscain pouvait jeter dans les esprits. Il fit de la chose une affaire d'État. Grieninger fut mandé de-

vaut le magistrat. Il déclara que T édition était tirée à 600 exemplaires, mais qn*il n*en avait encore vendu que six.

Le 21 août 1502, on lui intima Tordre de n*eu plus vendre, sans une permission expresse de l'autorité, et on lui fît prêter Iberment qu'il les retiendrait tous , sous peine de la vie. La décision du sénat fut confirmée par un décret spécial de l'empereur Maximilien, en suite duquel toute l'édition fut juridiquement confisquée et anéantie.

Grieninger n'a que trop bien tenu son serment. H n'a pas voulu exposer sa tête pour faire le bonheur de quelque bibliophile futur. Toute l'édition de la Nova Germanta a été ou brûlée ou livrée au pilon. Ce pamphlet fut jugé si dangereux , tant par les questions qu'il soulevait que par les révélations compromettantes dont il était rempli, que le sénat n'en réserva pas même un exemplaire pour les archives de l'État, ce qu'il faisait pourtant pour tous les livres prohibés ou condamnés. D'après la tradition conservée aux archives de la ville , Jacques Wencker, le célèbre archiviste du XVII" siècle, aurait seul eu en sa possession quelques feuilles éparses de la Nova Germanta; ces feuilles, à la recherche desquelles M. le bibliothécaire Jung s'était curieusement attaché, n'ont pas été retrouvées, et ne le seront, sans doute, jamais.

Que sont devenus les six exemplaires que Grieninger confessait d'avoir vendus?.... Eux aussi ont été anéantis, soit par les amis de Wimpheling, soit par la police du

déliât, soit par Grieiiingcr qui a pu les retirer des mainB de ses acheteurs , soit par les possesseurs , trop peureux pour conserver le redoutable libelle. Il faut bien qu'il en soit ainsi . puisque aucun do ces exemplaires n'a jamaiB revu le jour. Le livre de Murner est donc un livre définitivement supprimé et disparu. Peut-être est-il Texcmple unique d'une destruction absolue et intégrale dans Thistoire de la bibliographie. Oiiarler Géeard.

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