‹ Le Bibliographe alsacien (volume 3)Chapitre 16 sur 138 · UN POETE PROVENÇAL A LA COUR DE LORRAINE · texte numérisé non relu

UN POETE PROVENÇAL A LA COUR DE LORRAINE

Ce po^te provençal se nommait le sieur do La Tour ; il ne nous est connu que par une tragi- comédie, restée inédite , et par un recueil de poésies françaises . latines et provençales, publié à Paris en 107 7. Ce n'est pas là un bagage littéraire hissez important pour que le sieur de La Tour ait mérité de trouver son gitc dans les biographies générales. Nous doutons fort que les bibliographes se soient' jamais occupés de lui et de ses œuvres.

Cependant sa tragi-comédie a été analysée, sans doute par Mercier , abbé de Saint-Léger , dans la Biblioihèqtit du Théâtre françoù (Dresde, Michel Grœll, 1768, 3 voL in-12 , t. I, p. 528 et suiv.) que ce savant universel ne dédaignait pas de rédiger, en grande partie, pour le compte et sous le nom du duc de La Vallière. Nous n'avons donc pas à revenir sur cette analyse , qui nous fait connaître le sujet de la pièce et la manière de l'auteur.

C'est une tragi-comédie dans le goût de celles de Rotrou ; le style en est tour à tour trivial et ampoulé ; on y découvrirait pourtant quelques beaux vers et quelques scènes assez bien posées , à travers un imbroglio romanesque, qui équivaut à une date certaine. De 1620 à 1640 , le Théâtre français jetait sans cesse dans le même moule tragi - comique les mêmes amours , les mêmes déguisements , les mêmes caractères et presque les mêmes sentiments exprimés de la même façon. On peut donc supposer avec certitude que la tragi-comédie à'Isoîite a été composée vers 1635 ou 1638. En voici le titre d'après le manuscrit qui est à la Bibliothèque de l'Arsenal :

lêolite ou l* Amante courageuse , poëme tragi-comique , dédié à Son Altesse de Lorraine , par le sieur de La Tour. In-folio de 65 feuillets , sur papier , écriture du XVII* siècle , relié en vélin blanc , avec dos moderne en maroquin rouge. (N° 34. Belles • lettres françaises.) Le titre est encadré en couleurs ; au verso, les armoiries de Lorraine , également coloriées. L'auteur a répété son nom à la fin du manuscrit , où on lit : Par le sieur de Im Tour^ Pro^^ (Provençal),

Ce manuscrit , qui est certainement celui que le sieur de La Tour ofint à la duchesse de Lorraine , commence par la dédicace , à la suite de laquelle se trouve , suivant l'usage, un argument en prose très-compliqué et trèsalambiqué. La dédicace est bonne à conserver, comme un document d'histoire littéraire , ainsi que le sonnet qui l'accompagne.

A Soii AUessi' de Lorraine.

Madame.

Cette généreuse princesse dont je trace icy les merveilles vient offrir à Vostre Grandeur Thistoiro de ses avantures. La renommée a qui vostre gloire est si chère a si avantageusement publie vos perfections , qu'elle hxy a fait naistre le désir de vous rendre ceste reconnoissance. Je confesse , Madame , que c'est vous fournir un entretien fort désagréable, que de vous présenter cest ouvrage : Vostre Mfyestë qui n'a des yeux que pour les choses grandes trouvera ce présent de si petite considération , qu'elle aura suject de bhismer la liberté que je prends de vous le donner. Isolite mesme craiud que le récit de ses infortunes ne touche trop sensiblement vostre vertu. £lle voudroit bien vous compter les divers événements qui ont exercé sa constance , vous dire les malheurs qui luy sont arrivez et qu'elle a surmonté. Elle voudroit bien vous faire scauoir les jjIus secrets ennuis qui ont troublé la tranquillité de sa vie et les orages que le veut d'une mauuaise fortune auoit sousleué contre son repos. Mais comme elle sçait que le discours des afflictions est ordinairement contagieux , elle appréhende que celui de ses disgrâces n'esueille dans vostre ame des ressentiments d'une trop grande pitié et que ceste tendresse de cœur qui vous rend adorable et qui roluist sur vostre visage (avec tant d'autres belles qualitez que vous possédez) ne vous face piirticiper à ses desplaisirs par une rcflection que Vostre Majesté seule connoist. Mais quoy ! Madame ,

si vous auez de la compassion , vous n'aucz paA moins de prudence pour luy donner des limites. Celuy qui vous a donné Testre et à qui tant de monde est obligé pour un si rare bienfaict, a fauorisé vostrc naissance de tant d'aduantages , qu'il est bien aise de voir que vostre esprit a reçeu de luy ceste égalité qui ne se rencontre parfaitement qu'au sien. Authorisez donc les souhaicts de ceste Princesse , ayez aggreable qu'elle vous consacre ses vœux; vostre nom glorieux est l'object qu'elle a choisi pour ipériter l'honneur de vostre protection. Le Hure qu'elle vous donne a quelque chose de plus releué que les amours qu'il semble traicter. Vous y remarquerez , Madame , la différence qu'il y a des bons aux mauuais conseillers des Roys , les dangers que courent les princes qui se déchargent sur eux de la conduite de leur estât , combien de malheurs arriuent de ceste authorité dont ils se dépouillent en leur faueur et qui doit estre inséparable d'un grand monarque , et qu'enfin Dieu opère dans un rien des reconsiliations qui confondent le jugement des hommes. Voila, en somme, l'histoire dont Isolite veut vous entretenir. Voila les premières saillies de son interprète et le moindre des ouvrages qu'il a voué à Vostre Altesse. Ne considérez pas tant , Madame , les ornements dont ceste Princesse est reuestue : elle suit trop l'affetterie pour chercher dans l'artifice la grâce qu'on ne trouve que dans la négligence. Elle vient d'une contrée où la uaifueté est tout l'embellissement qu'on y recherche . contrée qui conserue tousjours entières les flammes de ceste mesmc affection, que vos yeux ont tousjours allumé

dans le cœur de ses peuples (dont ils eatoient les deux régents) et qui ne seront jamais esteintes de leur ame qae par la reuolutiou de mille siècles , ny de la mienne que par la vie ,

Madame , de Vostre très-humble et très-obeissant serviteur,

DE La Tour.

Pour Madame la ducliesse de Lorraine.

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