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Joseph Uannoug rétablit I* fabrique de porcelaine do Strasbourg. — Son procès avec les liéritiers de Rohaii. — établissements nou- ▼eaax à Haguenau , Bade ot Colmar.
Beyenons maintenant au fils aîné de Paul Haimong que nou8 avons laissé en Alsace , à la tête des établissements de sa famille. Si , de ce côté , la décadence fut moins prompte , elle n'en aboutit pas moins à un désastre complet. Joseph se borna d'abord à la fabrication de la faïence ; mais lorsque l'arrêt du 15 février 1766 eut permis de fabriquer , en France , de la porcelaine décorée
1. Yoy. le Bibliographe alsacien, 2* année, p. 277, ot 3* année, p. 1 , 89, 89 et 133.
en bleu ou en camaïeu xl'une seule couleur, il transforma son usine et s^occupa surtout de la production de cette dernière sorte de poterie. Ses établissements étaient, prétend-il , dans une situation prospère , lorsqa'en 1774 les entrepreneurs de la ferme royale , sans égard pour les dispositions de l'arrêt du Conseil d'Ëtat du 17 janvier 1723 qui avait réduit à 3 livres le droit sur les faïences provenant des provinces réputées étrangères *, voulurent taxer sa marchandise au taux du tarif de 1664 , c'est-à- -^ dire à 28 livres du cent pesant brut pour les faïences ,
et 140 livres pour les porcelaines. Hannoug n'oublia pas d'observer qu'en 1754, lorsqu*on avait obligé son père à quitter la France , le Conseil avait basé sa décision sur ce que l'Alsace était réputée province étrangère, sans l'être effectivement. N'y avait-il pas injustice flagrante à répudier aujourd'hui cette interprétation pour exécuter une mesure qui devait nécessairement amener la ruine de ses manufactures? Le nouveau droit excéderait, en effet , le plus souvent le prix d'achat de la marchandise , car il serait de 5 livres 6 sous pour les faïences, et de 28 livres pour les porcelaines , tandis que la douzaine d'assiettes de la première sorte coûte 4 livres en qualité moyenne , et celle de la seconde sorte , 20 livres.
Malgré l'activité de ses démarches et l'appui que dai-
1. Cet arrêt avait été rendu sur les réclamations des fabricants de bordeaux et de Lille, qui se trouvaient, bous ce /apport, dans les mêmes conditions que leur confrère d'Alsace. — PIur tard, la même modération de droits fut accordée aux manufactures de Saint -Clémont et Niederwlller. -
( 171 ) gnaient lui prêter les princes de Rohan , qui tous deux , comme marque particulière de leur haute bienveillance , avaient honoré de leur signature son contrat de mariage , Hannong n'avait pas encore obtenu , en 1779 , de solution favorable à cette affaire. Pendant ces quatre ou cinq années , son commerce était resté en soufirance , les embarras de sa situation n'avaient fait que s'accroître : une catastrophe était imminente.
8uf ces entrefaites , le cardinal Constantin étant mort (11 mars 1779), ses héritiers ordonnent immédiatement la liquidation de sa succession. Le 21 mai , le sieur Petmesser , receveur général do Tévêché de Strasbourg ^ procède à la vérification de la caisse du sieur Schmîtt , receveur dudit évôché, et constate un déficit de 445,359 livres. Schmitt déclare que les avances successives qu'il avait faites au sieur Hannong , entrepreneur de la manufacture de faïence de Strasbourg, étaient la cause de son embarras , et il remet les reconnaissances de ce dernier, datées de 1777 et 1778, lesquelles contiennent promesse de remboursement, lorsque le gouvernement aura permis au sieur Hannong de faire librement, le commerce de la faïence dans l'intérieur du royaume.
Dès le 25 mai , Hannong adresse au cardinal un mémoire dans lequel il lui ofire la cession de ses usines , sur le pied de l'inventaire qui en sera dressé , et s'eng^e à rembourser, avant un an , les sommes qu'il doit à la succession , si Son Altesse veut bien lui faire obtenir la réduction des droits qu'il sollicite de la ferme royale. Il demande seulement qu'on lui accorde un intérêt quel-
conque daiis les bénéfices de la fabrication ultérieure ; la divulgation des secrets de la fabrication des porcelaines par son frère , nonobstant les réserves faites à son profit personnel , et les exigences des fermiers généraux , à partir do 1775, sont, dit-il, les seules causes de ses embarras.
Avant même que cette lettre soit parvenue à sa destination , Schmitt et Hannong étaient arrêtés en vertu d'un ordre du prince de Montbarrey, et, sans autre forme de procès , conduits dans la prison militaire du fort Blanc.
La femme de Hannong se hâte d'adresser au cardinal une supplique dans laquelle elle lui représente les inconvénients de cette incarcération et le tort que leur fait la saisie de Tusine , qui doit entraîner leur perte et les mettre par suite dans l'impossibilité de se libérer. De son côté , le prisonnier ofire caution pour sa personne, afin de pouvoir continuer ses travaux dont la cessation est préjudiciable aux intérêts des princes, à lui-même et à ses nombreux ouvriers.
Ces supplications restent néanmoins sans effet; toute communication est interdite aux prisonniers, on ne leur permet même plus de voir leur famille. L'agent des princes , le sieur Hann , prend en leur nom les mesures les plus rigoureuses; il paraît cependant que l'opinion publique était favorable à Hannong, car l'ammeistre-régent de la ville de Strasbourg et le grand sénat refusèrent l'autorisation nécessaire pour procéder à une saisie des biens du fabricant. Il fallut s'adresser au conseil souverain d'Alsace , et dans le courant du mois d'août , les scellés furent apposés sur les deux manufactures.
Uaniioug ne se décourage pas ; il présente au conseil une requête pour obtenir communication des ordres en vertu desquels il a été incarcéré et fait remettre au cardinal un mémoire renfermant vingt et un projets de liquidation. Dans toutes ces pièces , il repousse avec énergie raccusation de fraude portée contre lui et refuse de consentir, comme Pavait fait Schmitt, à l'abandon général de 868 biens. Sa réponse à une consultation d'un sieur de J. , sur cette affaire , est surtout d'une grande fermeté.
« Si la dette de M. Schmitt, dit-il, était extraordinaire, la nature de la mienne était civile et loyale. La gêne de la ferme, ma situation, mon travail, tout rendait mon emprunt licite. L'honnêteté demande que je pense à ma réputation, à mon honneur et au bien de ma famille, et non pas à justifier par des démarches ridicules la procédure des princes. Si j'ai commis un abus condamnable, comme on le dit, pourquoi hésite- t-on à faire nommer un jnge qui me condamne, et pourquoi m'a-t-on défendu tonte communication avec les gens de lois?
c Toute remise, ai-je dit dans mes propositions, ne peut convenir ni à mon honnêteté , ni à mon crédit : il faut que tout le monde soit payé et que je n'aie pas l'air d'un commerçax^t en faillite. Après le mal que la ville et la province confessent que j'endure injustement, quelle confiance le prince pourrait-il avoir à ma sincérité? Quel intérêt aurais-je de travailler avec zèle pour lui ? Toutes vos propositions tendent à dégrader mes sentiments : si j'étais capable d'y accéder, mériterais-je alors les bonnes grâces du prince?
« Si j^ai le malheur de lui déplaire par ma roideur , j*en serais au désespoir; mais au moins ai-je fait que mon honnêteté méritera son estime.»
Ce n*est point là , en tout cas , le langage d*un malhonnête homme , et malgré Torigine quelque peu équivoque de la dette dont il s'agit, on ne peut parcourir les nombreux mémoires, requêtes, suppliques et documents justificatifis publiés par Hannong sans éprouver une sympathie réelle pour le malheureux manufacturier; il reste du moins bien établi par les pièces mêmes du procès que Tagent des princes n'a pas agi suivant l'intérêt bien entendu de ses clients, et, en tout cas, n'a pas toujours procédé avec les ménagements et la légalité que commandait la position des personnes engagées dans cette affaire. Le cardinal Louis' n'avait, du reste, jamais paru disposé à continuer au potier strasbourgeois la protection dont son oncle l'avait honoré, et lorsque survinrent ces difficultés , il l'abandonna sans hésitation au zèle de ses
1. Je u'ai pas à jnger ici ce prélat auquel les débats dn Collier ont fait une triste célébrité; mais Je ne puis résister au désir do citer une petite anecdote qui met on évidence la sotte légèreté de son caractère; il s'agit, d'ailleurs, de porcelaines et de faïences. A diverses époques de l'année, il y avait, au siôole dernier, sur la place du Dôme de Strasbourg, en face dn palais épiscopal, une foire de ces sortes de marchandises. Un Jour que la place était littéralement couverte de vaisselles de toutes sortes, exposées par les marchands de la ville et des environs , le cardinal vint i sortir de chez lui en grand équipage. A la vue de ce fragile déballage, il fut pris soudain de la singulière fantaisie de faire une action d'éclat, et ordonna au cocher de lancer ses quatre chevaux au galop sur la place, qu'il traversa ainsi au grand ébahissement du {Populaire... On paya largement le dégât.... Mais les pauvres du diocètie n'eu furent pas plus riehes.
agents; atissi, plus tard, Hannong ne se fît- il pas faute de lui reprocher dans ses écrits d^avoir abusé de son influence pour provoquer contre lui des mesures vexatoîres et illégales; il Taccuse notamment d'avoir fait menacer 8» femme d'une lettre de cachet, parce qu'elle s'était permis de présenter à la reine un de ses mémoires imprimés, et d^avoir fait saisir et détruire ces mêmes mémoires sans «neiin titre judiciaire *.
A partir de ce moment, octobre 1779, la procédure suivit son cours, sinon régulier, du moins assez rapide ; malgré les protestations et oppositions de Hannong, la saîde est maintenue ; les chevaux et mai-chandises sont vendus à la requête des princes agissant sous le nom du tteur Schmitt, créancier; les ouvriers déliés de leurs engagements et serments envers le manufacturier ; les livres de commerce, documents et papiers déposés au grand aénat de Strasbourg.
Cependant, après une année de détention, Hannong avait consenti à signer une transaction par laquelle il lui était accordé dix années de terme et une remise de 200,000 livres. Rendu à la liberté par suite d'un arrêt de surséance du 4 août 1780, il s'applique à remonter ses usines; après quatre mois, il travaillait avec 75 ouvriers et avait payé 20,000 livres à ses créanciers. Mais on lui avait imposé des commissaires gardiens qui , dit-il ^ gênaient ses opérations, lui refusaient les matériaux, trai-
1. Ce* docnmenUi que jo u'ai vus mentionués nulle part, août, en «ffet, at^ourd'hui d'nne extrême rareté. Voir, note IV, quelques indleationt bibliographiques sur ce sujet.
taient tyranniquement ses ouvriers et les obligeaient aa travail sous peine de prison en leur refusant leurs salaires et la nourriture. De jour en jour, la situation devient plus difficile et plus embarrassée.
Après avoir fait des efforts inimaginables pour conjurer sa ruine , et épuisé tous les moyens de conciliation , rinfortuné porte pour la seconde fois ses plaintes au pied du trône; le 2 avril 1781, il dépose un objet de porcelaine, décoré par sa fille, dans le cabinet de la reine qui répond par des paroles encourageantes; puis toute la famille se jette aux pieds du roi , à la porte de la chapelle du château de la Muette, implorant justice et protection. Enfin Hannong adresse mémoires sur mémoires au ministre , demandant la permission de présenter ses moyens de défense et se plaignant toujours de l'irrégularité de la procédure.
Tout fut inutile ; sur 'les renseignements défavorables donnés par M. de la Galaizière, Hannong fut éconduit. Découragé cette fois, et à bout de ressources, il s'enfuit en Allemagne , et de là , adressa au roi de nouveaux mémoires justificatif qu'il fit imprimer et répandre en Alsace. Mais déjà ses créanciers, profitant de son absence, l'avaient fait déclarer en état de faillite, et toutes ses protestations ne purent empêcher la vente de ses usineer.
Peu de temps après , Joseph Hannong revint en France. D était à Paris en 1787 et 1790 ; puis, à cette époque , il alla définitivement se fixer à Munich où , selon toute probabilité, il resta jusqu'à sa mort. Cette dernière partie de son existence fut non moins triste et non moins agitée
qae celle qui Tavait prëcédëe, car après les revers de fortune, d'affreux malheurs de famille vinrent accabler le pauvre vieillard; mais le récit de ces évënements/qui ne se rattachent qu'indirectement à mon sujet, ne peut iei trouver sa place, et je noterai seulement, pour terminer, que, dans Tâge lo plus avancé^ Hannong n'avait rien perdu de son ardent amour pour les travaux céra^ miques, car, en 1800, il se préoccupait encore de monter, aux environs de Munich, des usines pour la fabrication d'une ardoise factice de son invention.
L'usine de Strasbourg cessa d'exister en 1780; quant k ceUe de Hagnenau , elle survécut à la ruine de Hannong. Le frère de ce dernier, Pierre , avait racheté toutes les marchandises non finies et les matériaux vendus aux enchères, et, pour avoir les moyens d'en achever la fabrication , il fut obligé de s'associer avec le sieur Xavier Hallez, receveur municipal du lieu et acquéreur de l'immeuble. — Plus tard, la manufacture fut exploitée par la veuve Anstett , à laquelle succédèrent Anstett fils, M. Barth et M. Vollet, en 1786. Ce dernier monta, vers la même époque , uneseconde manufacture pour la fabrication de la faïence , de la terre anglaise et de la terre de Luxembourg. C'est l'usine qui existe encore aujourd'hui et dans laquelle on fait des poêles en faïence.
Pour clore cette longue liste des établissements fondés par la famille Hannong , il me reste à citer une fabrique d^aïence et de terre de pipe montée à Bade, vers 1799, par Charles-Stanislas Hannong, petit-fils de Balthasar, que la République avait condamné à l'exil. C'est à cette
( "8 ) oocaBÎon que Joseph entretint avec son cousin la con*espondance dont j*ai parlé et dans laquelle j'ai puisé quelques-uns des faits qui précèdent.
Plusieurs autres établissements céramiques ont existé en Alsace au siècle dernier ou au commencement de celui-ci; mais leurs productions ne m'ont pas paru avoir un caractère artistique suffisant pour qu'il convienne d'en parler ici. Je mentionnerai cependant, d'après des indications que je dois à l'obligeance de M. Mossmann , de Thann, des essais d'impression sur faïence , faits en 1803^ à Colmar, par le nommé Anstett dont il a déjà été question ci-dessus. Ce fabricant fit même de la porcelaine , ainsi que le prouvent deux pièces déposées au musée de la ville et portant l'une la marque Colmar, et l'autre la signature Anstett en lettres d'or. Ce sont un bol et une soucoupe à filets d'or et décor polychrome de sujets
champêtres, guirlandes de. fleurs et papillons.
(Syra coatinnc. )