LES COMMENCEMENTS DE L'IMPRIMERIE DANS LES VOSGES
Tout le monde sait que , par son influence sur la civilisation et les progrès de l'humanité en général , l'imprimerie occupe le rang le plus distingué parmi les découvertes de l'esprit humain. Elle fait donc à bon droit époque dans l'histoire du monde et doit aussi Aire époque <lans l'histoire des provinces.
Dans les Vosges , la ville de Saint-Dié peut se glorifier
d*ayoir mis an jour les premiers produits typographiques du département. M. Beaupré , membre correspondant de la Société des antiquaires de France , dans son admirable ouvrage , intitulé Recherches historiques et bibliographiques sur les commencements de l'imprimerie en Lorraine et sur ses progrès, nous apprend que Saint-Dié possédait de bonne heure une imprimerie dont l'existence est révélée par des livres datés de 1507 et 1609 , mais rarissimes et complètement ignorés des bibliographes du siècle dernier. M. Gravier , dans son Histoire de Saint-Dié , nous donne aussi quelques détails intéressants sur l'introduction de rimprimerie à Saint-Dié par le chanoine Gauthier Lud , aidé de Mathias Ringmann :
«Un des auteurs les plus anciens qui aient écrit sur l'Imprimerie depuis son origine jusqu'en 1689 , est Jean de la Caille. H a traité cette partie avec un rare talent pour l'époque. Cependant il est à regretter qu'il n'ait pas donné de plus grands développements sur tous les imprimeurs de la province. Il explique la naissance de l'imprimerie , il donne les noms des imprimeurs et des libraires dans le temps de son origine , leurs impressions , leurs devises , leurs marques , leurs épitaphes , le nom des villes où l'imprimerie a commencé et son accroissement jusqu'au commencement du XVI" siècle , et cependant il ne dit pas un mot de rimprimerie de Saint - Dié. Jean de la Caille , qui était auteur et imprimeur à Paris en 1689 , était plus que personne à même de faire l'histoire de rimprimerie , de connaître ceux qui ont attiré cet art à Paris , et qui l'ont exercé dans toutes les villes
de la province : il le dit lai - même , il a été le premier qui ait fait paraître un traité historique sur Fimprimeric, en £u8ant suivre son ouvrage d'une table alphabétique des villes où Ton a imprimé jusqu^en 1689 , avec les noms des imprimeurs et libraires qui ont exercé cet art , et nous n'y voyons pas figurer la ville de Saint-Dié , ni le nom de Gauthier Lud qui depuis longtemps avait fait sortir de ses presses «es premiers ouvrages; nous n'y trouvons pas davantage celui de Mathias Bingmann , rhabile continuateur de Lud au commencement du XVF siècle.
«Pourquoi cette lacune? Devons- nous l'attribuer aux guerres qui ont si longtemps dérobé les Vosges aux institutions introduites dans le pays durant la longue occupation des Français , ou aux désastres causés par ces mêmes guerres? C'est ce que nous n'avons pas pu vérifier.»
Cependant Louis XIV, devenu, en 1679, par le traité de Nimègue , propriétaire des évêchés de Metz , Toul et Verdun , et de leurs dépendances , avait réuni presque toute la Lorraine à sa couronne. Il est étonnant qu'il ne se soit pas plus préoccupé des progrès d'une province nouvellement conquise. Tout se tient dans le développement intellectuel d'un peuple , et Louis XIV le comprenait cependant bien, car il est à remarquer qu'il imprima à tous les arts le cachet qu'ils ont depuis toujours gardé.
M. Gravier nous apprend qu'il se trouvait parmi Ici* chanoines de Saint - Dié un vénérable prêtre , Gauthier
Lnd , associé par la suite à Matbias Ringmann , connu sous le nom de Philésius des Vosges, qui signala la fin du XV* siècle par Tintroduction de rimprimerie à Saint-Dië. Lud fut un de ces êtres privilégiés que la nature se plaît à créer de siècle en siècle pour conserver le type de Tespècc humaine au milieu de la barbarie. Il ne prêchait les vertus que par ses exemples et par le sacrifice de sa fortune. Dans le même temps qu'il en employait •une partie à introduire la lumière au milieu des ténèbres par le secours de son imprimerie , il sacrifiait l'autre à combattre Tîmpiété de ses collègues par des fondations religieuses. Il consacra les premiers essais de ses presses à la publication des bulles d'institution du pape Paul II , sur trois feuilles in-4°, imprimées à deux colonnes en lettres rondes , sans chifi&cs ni réclames. Cette première impression annonce l'enfance de l'art. Au verso du dernier feuillet y Lud a écrit ce distique sur son nom , selon l'esprit du temps :
Poêt bU quinque sedenê aller quem quinqve aecuntur , — Et tuba cum Ludo («i caret orbe) voeor. —
(Waltor Lud.)
A la suite de ce dbtique est écrit de la même main le cérémonial observé dans la fête de 1494. Il parait n'avoir été réglé qu'après l'impression des bulles.
Dès la fin du XV® siècle le chanoine Lud donnait une grande activité au perfectionnement de ces procédés typographiques; ce qui le distinguait surtout, c'était le choix des ouvrages et la netteté des caractères. Nous voyons sortir de ses j^resacsFlutarqtie, Sénèque, Pétrarque,
qui , tour à tour , furent mis à contribution , et qui fournirent un choix de morale que Lud répandit avec profusion comme pour répondre à un besoin du siècle.
Nous voyons , dans une note fournie par M. Gravier, qu'en 1507 il fit paraître un ouvrage dédié à l'évêque de Toul , intitulé GrammaUca figwraia, à la fin duquel on lit ces deux vers :
Hie Gualtheruê Lud née non Fhileêiuê ipte — Prcêstrunt mirit hee elementa typis.
Anno Dominl MDIX , Kalen. Janii.
Lud était un homme remarquable pour son temps: doué d'une imagination vive qui produisait chez lui des idées neuves , solides et nobles , il découvrait et saisissait dans les objets ce vrai beau que les esprits ordinaires n'y voient pas ; on ^mirait surtout chez lui l'élévation des pensées , la noblesse et la grandeur des sentiments. Le champ qui s'ouvrait à ses yeux était d'une étendue immense , il voyait dans l'invention de l'imprimerie les progrès de l'histoire embrassant toutes les actions des hommes célèbres, tous les événements dont l'univers a été le théâtre. 11 voyait l'historien s'annoncer aux siècles à venir pour être l'organe de la vérité , et il s'écriait déjà avec l'enthousiasme du poëte : « A vous qui voulez présenter aux siècles futurs le tableau des siècles passés, mes presses sont à vous. »
Voyons maintenant comment M. Beaupré, dans ses Recherches historiques et bibliographiques sur les commencements de l'imprimerie en Lorrame, s'exprime sur Tira-
primerie qui existait à Saint-Dié au commencement du XVI* siècle. U nous permettra de citer quelques passages de sa notice que je considère , à juste titre , comme le trayail le plus consciencieux sur la typographie en Lorraine. € L'imprimerie de Saint-Dié, nous dit M. Beaupré, créée par un chanoine de Tinsigue et antique Église que les noms de Blarru , d'Herculanus , de Pilladius , de B.nyr et de Riguet ont rendue célèbre dans les annales littéraires de la contrée , est remarquable , et le premier livre qu'elle a produit est du plus haut intérêt pour l'histoire de la géographie. »
Comment se fait-il que Dom Calmet n'en ait pas fait mention , ni dans la Bibliothèque lorraine , ni dans sa Notice, où pourtant un article de plusieurs pages est consacré à la ville et à la collégiale de Saint-Dié? Pas un mot du livre, pas un mot des presses, qui, en le mettant au jour , ont publié eu Lorraine la découverte du nouveau monde , et il est question pour la première fois , de la typographie de Saint-Dié , dans un ouvrage publié en 1785 ; je veux parler du texte historique que l'abbé Grandidier a joint aux Vues pittoresques de TAlsœe , dessinées, gravées et terminées au bistre par Walter. (Strasbourg , grand in-4°.)
< Ce fut, dit cet écrivain, aux environs de l'abbaye de Pairis , dans un village de la vallée d'Orbey , que prit naissance, en 1482, Mathias Ringmaun , plus connu par le surnom de Philésius des Vosges.
« Disciple de Wimpheiing à Schlestadt et du fameux Jacques Lefèvrc d'Étaples à Paris , il fut un des premiers
( 184 ) qui osèrent secouer les entraves de la barbarie scolastique et s'élever au-dessus du pédantisme de Técole. Ses maîtres lui inspirèrent le goût des belles-lettres , des études solides et , en particulier , celui des anciens auteurs dans leur langue originale. Bingmann s'établit à Saint-Dié où , de concert avec Gauthier Lud , qui en était chanoine , il forma une imprimerie qui se distingua par le choix des ouvrages et par la netteté des caractères. Les piiesses de Strasbourg doivent aussi aux soins de Ringmann le texte des quatre évangélistes sur la passion de Jésus-Christ , orné de belles figures , supérieurement gravées sur bois , une vie allemande de Jides César y les Comédies de Plante y etc., ouvrages dont il ne fut pas l'imprimeur, mais l'éditeur. Plusieurs de ses vers latins ont été conservés , et on doit regretter son pocme sur l'Alsace , dont il ne reste que quelques fragments. Ce savant compatriote mourut en loi 1 à la fleur de son âge. Beatus Rhenanus composa son épitaphe qu'on voit encore à Schlestadt dans le cloître de la commanderie de Saint-Jean. >
Saboubin de Nanton.
(Seracootione.^