DE COLMAR
Le musée de Colmar a reçu dernièrement la visite de M. A. Eigner , conservateur du musée d'Augsbourg , accompagné de M. Ed. His-Heusler, l'un des membres les plus éclairés de la commission du musée de Bâle. Nulle visite ne pouvait être plus utile pour les collections de Colmar. Les curieux qui aiment savoir comment le beau s'est peu à peu dégagé des profondeurs de l'âme humaine et qui s'occupent de l'histoire de l'art, connaissent les difficultés que présente l'étude des origines de l'art allemand , représenté à Colm&r par tant d'oeuvres remar-
quableâ. Ainsi que feu M. L. Hugot Ta fait observer avec tant de justesse dans son Livret-indicateur du musée de Colmar, que , par parenthèse , il serait bien à désirer de voir réimprimer, les écoles primitives de l'Allemagne sont pour ainsi dire restées indépendantes de toute tradition; car elles n*ont pas connu Tantique et s* étaient dégagées de Tinfluence byzantine. Leurs œuvres sont donc jusqu'à un certain point, pour me ser\'ir des expressions mêmes de M. Hugot , de véritables créations spontanées de l'Europe occidentale , bien propres à caractériser 6on génie. A ce titre on peut considérer les plus anciens maîtres comme de vrais révélateurs. Tel est, entre autres , Martin Schœngauer. L'un des premiers représentants de l'école de Souabe , il date d'une époque où la technique à ses débuts n'avait pas encore créé ces types nécessaires qui donnent aux diverses écoles leur caractère et leur originalité. Lui-mcmc se montre hésitant : il tâtonne , il essaie , il cherche à serrer de plus en plus la forme qui rend le mieux sa conception de Tidéal. De là, dans son œuvre cette inégalité qui a dérouté les hommes les plus compétents , et qui a suggéré sur le même tableau les opinions les plus divergentes.
Je le répète, la visite de M. Eigner était une véritable bonne fortune. Indépendamment de sa position au musée de la ville d'où les Schœngauer de Colmar tiraient leur origine, M. Eigner est lui-même artiste et peut-être le plus habile restaurateur de tableaux de notre temps. Comme tel il a eu entre les mains un nombre considérable de tableaux de l'école de Souabe, et mieux que
personne au monde il a pu se rendre compte du faire et de la manière de chacun de ses artfstes. M. His , de sou côté, formé par la contemplation journalière des incomparables richesses du musée de Bâle et par de nombreux voyages, s'est fait connaître par la restitution à Thistoire de la peinture d'un des meilleurs disciples de Martin Schœngauer, Hans Fries, qu'une notice publiée dans les Curiosités d'Alsace a suffisamment fait connaître parmi nous, n faut le tact et les connaissances spéciales de ces messieurs pour saisir le fil qui permet de suivre un vieux maître dans l'évolution de son talent , de reconnaître son dessin , sa couleur, sa touche dans les productions les plus énigmatiques de son pinceau.
Pour M. £igner, Schœngauer se trahit par sa manière de modeler le front et les tempes, de dessiner la bouche, de fendre les yeux , de rendre les mains , de former les plis. Si une peinture où Ton peut constater ces signes se recommande en même temps par la noblesse et la simplicité particulières aux compositions du maître de Colmar, son origine est incontestable.
Guidé par l'observation la plus attentive, M. Eigner a marqué du doigt les tableaux de Schœngauer que possède le musée de Colmar , et qu'il a trouvés plus nombreux qu'on ne pensait. Il était étrange, en effet, de croire que les collections de la ville où l'artiste a passé sa vie, où il a formé une école qui ne parait pas lui avoir survécu de beaucoup , fussent réduites à n'avoir de lui que deux ou troiç tableaux plus ou moins authentiques. H se peut que , pris isolément , tel de ces panneaux ne révèle pas
du premier coup la main du maître , mais je crois que pour dissiper les douces il suffit de classer chronologiquement rœuvre entière que le musée renferme.
Ainsi il faut placer en tête , en suivant les numéros et les indications du Livret :