X. MOSSMANN
AUGUSTE STCEBER».
n y aura bientôt trente ans qne j*ai , pour la première fois, salue dans «rAIbum alsacien t le début de deux
1. Oedichte von Auguêt Staber, — Poésies d'Auguste Stœber, nourelle édition, revue et augmentée. Mulhouse, chez Riêler, 1867; 1 vol. in-8o de i57 p.
jeunes poètes, MM. Auguste et Adolphe Stœber. Les deux frères, fils d'un père adonné an culte des muses alsaciennes, avaient, en 1838, confondu leurs inspirations lyriques dans un seul et même volume; ils marchaient, les bras entrelaces et les mains jointes, à la conquête de la gloire , d'une gloire locale d'abord , mais qui a franchi le Rhin et qui a trouvé des critiques bienveillants, môme de l'autre côté des Vosges.
M. Auguste Stœber, voué par devoir à l'enseignement public, a consacré ses loisirs à collecter les traditions alsaciennes, à étudier les curiosités de notre province et à consigner ses recherches , avec quelques collaborateurs, tels que feu Louis Schnéegans, dans une revue annuelle qui porte le titre d'Alsaita, Depuis quelques années (de 1856 à 18()6), il a publié, en commun avec M. Zetter, plus connu sous le pseudonyme d'Otte , une feuille hebdomadaire , le Samstagsblatt , consacrée à un but analogue à celui que remplissait VAhalia de 1850 à 1861. Nous apprenons, en ce moment même, que le Samstaysblatl a cessé de paraitre avec l'année 1866. C'est une lacune dans les publications périodiques de notre province rhénane. Cette feuille intéressante répondait, ce nous semble, aux besoins intellectuels d'un groupe de lecteurs alsaciens et suisses ; il y a lieu de s'étonner que le succès matériel n'ait pas répondu au zèle des éditeurs. Toutefois M. Stœber doit se souvenir de l'horoscope que nous avons tracé en mai 1838. On nous en a beaucoup voulu des paroles que, à cette occasion, nous avons adressées au jeune poëte et à son frère. Sans prétendre décourager
( 120 ) les deux chantres , nous leur disions que se faire poètes allemands en Alsace, c'est-à-dire en France, c'était prendre le rôle de l'oiseau des bois; c'était, à l'avance , renoncer à un auditoire considérable ; c'était chercher et trouver sa récompense dans l'exercice même de la poésie , sans arrière-pensée. Nous ne croyons pas que, depuis trente ans , le cercle des amateurs de la littérature allemande se soit étendu en Alsace ; à en juger d'après la statistique de la librairie , il semble même que ce cercle s'est rétréci ; et tandis que, à Paris, au siège même du grand mouvement intellectuel, les études allemandes gagnent tous les ans du terrain et que beaucoup de littérateurs se créent une réputation à l'aide de récoltes , ou tranchons le mot , à l'aide du maraudage exercé dans les champs de la poésie et de la science de l'Allemagne, on tourne de plus en plus, en Alsace, les yeux vers l'Occident, et non vers l'Orient et le Nord.
Est-ce un mal? est-ce un bien?... Il ne nous appartient pas de blâmer le mouvement qui pousse nos enfants à se fondre dans le grand tout de la nation française ; mais , à notre gré , c'est renoncer u un précieux privilège que de renier totalement la langue de nos pères; à ce compte , nous déplorons la clôture d'une publication destinée à entretenir le feu sacré de la littérature allemande en Alsace.
Après ce détour, nous revenons, par une pente naturelle, vers le volume de poésies que M. Aug. Stœber vient de livrer au public ; c'est en partie la reproduction des vers de sa jeunesse^ ; mais bon nombre de morceaux
( 121 ) voient le jour pour la première fois. M. Stœber approche peu à peu de l'époque de la vie où Ton sent le besoin de se recueillir et d'abriter dans une serre commune les âeurs confiées pendant Tété au plein air et à des cantons séparés.
Les vers de M. Stœber se distinguent par une simplicité , une naïveté charmantes. Comme poëte , il appartient à récole d'Uhland et de Schwab ; il ne renie point son origine. Des vers touchants sont consacrés à leur souvenir.
Traduire les vers de M. A. Stœber, c'est enlever le parfum de ces fleurs sauvages; c'est effacer, c'est confondre leur coloris ; c'est faire œuvr§, de traître ; cependant je ne puis me dispenser, pour donner une idée de son faire l3Tique, d'indiquer quelques contours.
La pièce intitulée : les Pillards nous montre le pocto couché sur les bords d'un ruisseau. Je dirai en passant que la plupart de ses promenades aboutissent aux « eaux et forêts > , et qu'il aime à s'y retremper au sortir des classes. Le voilà donc couché sur les bords d'un ruisseau , et dans cette attitude contemplative et paresseuse , il maudit la race des pillards.
Qu'entend-il par là ?
« Oh ! quel ennui ! quel ennui de les voir envelopper de filets les ondulations du ruisseau , à les voir attirer le poisson agile hors du cristal des ondes !
« Oh ! quel ennui de voir les pharmaciens , aux regards avides , se baisser et cueillir, sous mes yeux , à ma barbe , les fleurs des prairies et mettre au pillage les plantas de la vaste forêt.
« Oh ! quel ennui ! lorsque j'entends retentir le cor de
chasse; lorsque j'enteuds les coups de fusil, et que je vois tomber lièvres et perdrix , et que la biche et le cerf 8*eufuient suant des gouttas de sang.
<0h! quel euuui ! mais quel bonheur que vous, mes ëtoiles chéries, vous poursuiviez votre marche bien loin au-dessus de leurs têtes; car volontiers Jls mettraient au pillage le ciel même ! »
£t cette autre inspiration printanière :
«Les boutons enveloppent encore le calice et le sein des fleurs. Il faut que Féclat du soleil les délivre... La terre elle seule no le peut ... il faut que le ciel donne sa bénédiction et qu'il brise le scellé de la mort par Tattouchement d'un saint amour. »
La partie saillante des poésies de M. Stœber est contenue dans les ballades , les romances , les légendes alsaciennes. Au pied des Vosges, dans les vallées, sur les sommets, dans les vieux châteaux et jusqu'en plaine, le poëte a recueilli de la bouche du peuple les souvenirs locaux et leur a prêté une forme animée. Dans ces productions épiques, il reste fidèle à son talent primitif; il est simple ; j'y reconnais le genre 4'Uhlaud ; jamais la pompe et l'exquise élégance de la ballade ou romance de Schiller.
Il se complaît plutôt dans les indications écourtées que dans les développements. Je vais plus loin ; je dirai que les développements, lorsqu'il s'y livre, ne lui réussissent qu'à demi ; et, à ce propos, au risque de blesser la prédilection personnelle de l'auteur, je suis médiocre* ment ému de ses fantaisies vinicolcs et nocturnes dans le château de Ilohkœuigsbourg. M. Stœber, au surplus,
peut se passer démon assentiment; bien sûr, il a pour J ni l'estime de tous les dégustateurs des bons crus de TAlsace.
Je ne puis quitter ce volume de poésies sans rappeler au souvenir de mes lecteurs quelques-unes des publications de M. Auguste Stœber ; par exemple , les pages charmantes sur Saltzmann , le commensal et Tami de Goethe ; la description du canton de Kochersberg , celle de la vallée de rill ; la notice sur le? diplomate Pfeffel ; sur Frédérique de Sessenheim ; sur l'école militaire de Colmar '.
M. Stœber n'a pas encore atteint Tâge fâcheux où l'on ne produit plus.
Je ne pense pas que lui , que son frère Adolphe , que son ami Otte aient dit leur dernier mot. Je désire vivre assez longtemps pour souhaiter encore la bienveinie h toutes les productions de ce groupe de chantres alsaciens ; cela me mènerait peut-ctre aussi loin que si j'étais un membre de la famille de Méthusalem. L. Spach.