‹ Le Bibliographe alsacien (volume 3)Chapitre 83 sur 138 · SOUVENIRS D'UN AUMONIER · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'UN AUMONIER

Ce journal, d'un très-jeune aumônier protestant, alsacien, qui part au mois d'août 1855 pour assister, en Crimée , les soldats français de sa confession , est d'un intérêt saisissant par la naïveté du récit et par la foi sincère qui anime le narrateur. On reçoit des impressions pour ainsi dire immédiates ; car le jeune ecclésiastique consigne , aussi vite et aussi souvent qu'il le peut, le résultat de ses laborieuses et pénibles journées. Souvent ce sont des lettres, écrites à ses parents, qui nous racontent ses visites sous les tentes des malades et des mourants , ses courses à travers le camp et dans les tranchées ; quelquefois , mais c'est l'exception , le lecteur arrive , avec l'auteur, à jeter un coup d'œil à la dérobée sur quelque point de vue des

1. Erinnerungen eines evangelitehen Feldpredigert m frantôsùehen Loger vor Sebattopol (Souvenirs d'an aumônier évangéliqne dans le camp français sous les murs de Sébastopol), 1855-1856, von Max. Reicbard. Bielefeld und Leipsig, 1867; in-12.

environs de Timmense circonvallation formée par Tannée anglo-française autour de Sébastopol : un couvent grec , un cimetière , une ville délabrée , une oasis d'arbres verts, épargnés par hasard ou négligés par les maraudeurs , reposent un instant l'attention ; puis on revient au milieu du bruit des armes, de la canonnade, au milieu des gémissements des blessés ou des mourants ; et au-dessus de cette gloire ou de ces douleurs s'élève toujours la pénétrante voix du consolateur, qui s'adresse à qui la lui demande , qui prononce une prière même pour ceux qui ne la lui demandent pas et qui se prêche lui-même et ses confrères dans les courts instants qu'il peut donner au repos.

M. Max. Reichard arrive au camp sous les murs de Sébastopol vers la fin d'août 1855 ; il le quitte au printemps de 1866, parce qu'il est dévoré par la fièvre et renvoyé à toutes forces, par les médecins, à Constantinople , où il guérit lentement et difiicilement. Le semestre qu'il a passé en pleine activité de service est rempli d'expériences , les unes douces , les autres amèrcs ; les soufi&ances qu*il a endurées sont grandes ; mais il a l'avantage d'être abrité , tant bien que mal , par une tente d'abord , puis par une mince baraque en bois, et d'être en compagnie de collègues qui deviennent ses amis fraternels. Il sait apprécier son bonheur relatif, lorsqu'il traverse les lazarets, ou qu'il y séjourne momentanément dans une atmosphère empestée, en face de douleurs physiques et morales dont aucune langue ne peut donner une idée ; car les deux hivers , près de Sébastopol , ont reproduit ,

heureusement sur une moindre échelle, les atroces souffrances de la campagne de 1812.

On aime à retrouver dans les souvenirs de M. Reichard les noms de quelques officiers alsaciens dont il a ohtenn un appui sympathique et une inappréciable aasistance au milieu de difficultés souvent journalières et des expédients auxquels il fallait recourir pour se chauffer, se nourrir, se préserver contre les maladies épidémiques. Parmi ces noms, que Taumônier cite avec gratitude, je lis et relis celui de M. de Berckheim, alors chef d'escadron , qui a comblé M. Reichard de soins et d'attentions. Notre aumônier reçoit aussi des visites du colonel Hartung, du lieutenant de- Ttirckheim; il voit assister au service divin , dans une pauvre baraque , le général anglais Sir Hugh Rose; il se loue de la protection du général en chef commandant le éiége ; on devine , en un mot , dans les confidences faites à des amis d'abord , à un public plus nombreux maintenant , que ces bienfaits , ces attentions tombaient sur un bon terrain.

La description d'un dimanche dans le camp est à la fois naïve , originale , saisissante ; on voit se presser dans la chapelle improvisée, sur des banquettes chancelantes, en face d'une pauvre table qui sert d'autel et de chaire, les blessés , les convalescents , les valides , et les rats qui se promènent impunément autour des pieds des assistants ; mais ces derniers sont attentifs, recueillis, malgré les trouble-fetes. Parmi les ouailles improvisées du pasteur alsacien se trouve mentionné un de ses compatriotes, autrefois son camarade de classe ; ce malheureux succombe pendant le

Biége et est enterré par son jeune compatriote. Dans cette même chapelle de bois , nous assistons au baptême d*un enfant, d'une petite fille, Tenfant d'un horloger suisse, établi temporairement à Kamiesch. Les scènes d'intérieur qui précèdent la cérémonie sont empreintes d'une profonde tristesse. L'aumônier, appelé en premier lieu auprès de cet industriel commerçant, le trouve aJité, en proie à une violente fièvre, et, à côté de lui, un enfant de 10 ans qui venait d'expirer ; la mère malade , avec un nourrisson , au pied du lit de son mari et de son enfant mort; elle, résignée, le mari exaspéré contre le sort qui le poursuit. L'aumônier cherche à calmer le malade , à relever les forces morales de la jeune mère ; il enterre le petit défunt, prend les soins nécessaires pour le baptême du survivant. — Les militaires protestants voient, avec un étonnement mêlé d'une douce satisfaction , les apprêts de la cérémonie après le service ordinaire du dimanche; tout cela est d'une simplicité qui peut très-bien rappeler les premiers siècles du christianisme. L'aumônier raconte, avec une émotion que la sincérité rend éloquente, les sentiments qui l'agitent, lui officiant, puis l'attitude des marraines et des parrains, pris dans la population passagère de Kamiesch. C'est un tableau d'une vérité qu'on n'inventerait point; il semble photographié, sauf l'inspiration du pasteur qui ne se commande et ne se traduit point.

Un des tableaux les plus saisissants de ce journal de l'aumônier est celui de l'explosion d'un parc d'artillerie, près des lazarets, et près d'un moulin à vent, qui servait

de magasin à poudre. La détonation prolongée , l'horrible dévastation , le trouble , Tefiroi dans les tentes et baraques serrant d'hôpital, le danger menaçant qui plane pendant quelque temps sur la poudrière, les scènes de sauvetage , le rôle des aumôniers au milieu de ces scènes de terreur, tous ces incidents tragiques sont reproduits par M. Reichard avec un saisissement qui s'empare de lui au seul souvenir de la terrible catastrophe.

M. Reichard ne peut qu'indiquer très-sommairement les événements mêmes du siège; il les suppose connus du lecteur ; il n'a d'autre but que de raconter des faits individuels la plupart du temps ; puis des biographies succinctes de quelques blessés j malades ou mourants qu'il a pu soigner ou rassurer contre les terreurs d'un passage , plus cruel sur un lit de douleur, loin des soins affectueux de la famille, que sur le champ do bataille. On s'intéresse au récit , grâce à sa vivacité , grâce au coloris naturel qui anime ces tableaux à peu près improvisés , et Ton apprend à aimer le peintre et le narrateur.

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