‹ Le Bibliographe alsacien (volume 4)Chapitre 41 sur 129 · DEUX LETTRES INÉDITES DE LAVATER · texte numérisé non relu

DEUX LETTRES INÉDITES DE LAVATER

Nous reproduisons deux lettres de Lavater, dont on a bien voulu nous communiquer les originaux.

La première est écrite à un habitant de Strasbourg que Lavater n'avait jamais eu Toccasion de voir. Notre compatriote avait trouvé piquant d'envoyer son portrait au judicieux auteur des Essais physioffnomoniques, en lui demandant de faire le diagnostic moral du personnage représenté par Testampe^ Il laissait ignorer à Lavater que ce personnage n'était autre que le correspondant lui-même.

Sans paraître soupçonner le piège, Lavater formula l'appréciation suivante, à laquelle notre Strasbourgeois ne put, au dire de la tradition, reprocher que sa trop parfaite justesse.

Nous respectons l'orthographe de Lavater.

«Moniiear,

« Le portrait que vous avcE i^onté à votre lettre obligeante, et dont l'original m'est tout i fait inconnu, n'est pas dessiné de façon pour en pouvoir tirer un Jugement digne d*âtre proposé à une société de gens de lettres. Vous sçavex, outre cela, que Je n'aimo pas, et que Je n'ai pas le tems déjuger sur des physiognomies qu'on m'addresge. Néanmoins, Je vous dirai que ce portrait ne m'a pas paru ai mauvais; que le tront est d'un homme ferme, Jusqu'à l'entâtemont le plus dur; l'œ^l, dans l'estampe, est faible, languissant, doux et semble avoir une. teinture de mélancolie, mêlée de génie, non créateur, mais d'observation. — . Le nez, sans être grand, est fort Judicieux ; dans la bouche il y a de la douceur , et un peu do mécontentement. — L'original ne peut pas être taxé de grandeur ni d'ame ni d'esprit, mais pour un homme À grand sçavoir, grands talents et de goût — mais il sera difficile à traiter, par son entêtement, son penchant pour la contradiction, et par une dureté, qui est toujours associée i cet air mélancolique, et ces formes do tête. . . .

«Voilà tout ce que Je peux hasarder sur la physiognomic de cet • Antùage, que Je connais ni par son nom, ni par ses ouvrages.

« J*ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble serviteur.

t Zuric , Sam^dy ce SI Janvier 1789.

f Jban-Oaspar Lavater. •

A Monsieur R. de R. Strasbourg.

La seconde lettre est adressée à uu autre Strasbourgeoîs, qui était secrétaire de Barthélemi , ambassadeur de France en Suisse, en 1794 et 1796, membre du Directoire en 1797. Dans son épître, Lavater fait allusion aux négociations diplomatiques conduites par Barthélemi et qui aboutirent, en 1795, à deux traités de paix conclus Tun avec la Prusse , l'autre avec TEspagnc. On va voir que Lavater se plaSt à rendre hommage au caractère conciliant et modéré de Tambassadeur français, ainsi qu'à ses loyaux efforts dans l'intérêt do la pacification de l'Europe.

■ J'ai bien reçu , mon bon N***, la générosité envers une malade

• inconnue, que vous m'avez eu la bonté d'envoyer par M' — on —

• le citoyen Orelli....

• Je suis votre débiteur — et le bon Dieu sera le payeur.

■ RenonvelleE de tems en tems, s'il vous plait, le souvenir de moi

• dans l'aimable ambassadeur — que je nommerais volontiers inou-

• bliablej si ce n'était pas un terme barbare. — Je plains la situation « pénible et accablante de cet homme excellent. Tout le monde le

• charge — et le porteur de cette lettre vient aussi le charger. Il est

• mon cousin « mon pauvre et bon cousin.

• Je ne peux pas entrer dans son affaire i mais il me dit qu'on lui a « fkit tort , et il espère de la Justice — de . . . qui? par le brave am- « bassadeur, qui se sacrifie tous les jours pour les individus les plus

• inconnus — dont il croit qu'ils méritent d'être écoutés.. ..

• Adieu y ami N*", — faites votre possible pour faire retourner la

• paix, l'ordre et la justice en France. Si dix-mille font leur possible

• pour cet effet) il ne manquera pas. Chaqu'un doit croire, qu'il dé* « pend de lui seul , de rétablir l'ordre. . . . Vous souriez. . . . bon ; qui i sourit, comme vous — > ne fera jamais du mal.

• Zuric, ce M. Y. 1794.

• Jb AN -Gaspard LAVATSR.t

A Monsieur N*** à Baden (Suisse),

chez l'ambassadeur Barthélemi...

REVUE BIBLIOGRAPHIQUE

Histoire d'AUace, depuis les temps les plus reculés Jus~ qu'à nos jours, par X. Boyer, conseiller à la Cour impériale de Colmar; tome I, 1862. Paris ^ Aubry; Coknar, Barth. 648 pp.

M. Boyer vient d'^'outer cinq livraisons de son Histoire d^ Alsace aux cinq publiées en 1855, et de compléter ainsi son premier volume. Son chapitre premier traite

d'uuc tradition alsacienne, selon laquelle tout le bassin encadré par les Alpes, le Jura, les Vosges et les monts de la Forêt-Noire, n'aurait été dans le principe qu'un vajBte lac, une mer intérieure. L'auteur fait venir en aide à la tradition la géologie, « la plus incrédule des sciences » , et il saisit l'occasion de dire son fait < au philosophisme raiUeur du XVIII* siècle » , non moins que de rassurer « les âmes pieuses et fidèles » . E tire de la tradition rapportée la supposition que le nom d'Alsace pourrait être l'expression du premier ^tat de notre contrée, Alt-Sec^ ancien lac, ou All-See, tout lac. H a d'ailleurs plus d'une étymologie de ce nom à nous ofirir : plus loin , il croit que c'est l'appellation d'/Z/ qui a formé celle d'IUcès ou Alsace; plus loin encore il tire la dénomination d'Alsace des Elésyckes, qui, avec les Bébryces, semblent avoir fait la principale force du peuple Ligure.

Dans son chapitre des Origines alsaciennes, M. Boyer essaye de démontrer que dans les veines de nos ancêtres coulait le sang des Sigynnes , peuplade qu'Hérodote place au delà de l'Ister et qui se disait elle-même une colonie des Mèdes. Les noms anciens de notre province, Séquanie, Médiomatricie , réveillent involontairement le souvenir des Sigynnes et des Mèdes. La racine de Sigynne , empruntée au sanscrit, se retrouve presque intacte dans plusieurs langues européennes, notamment dans l'allemand et le slave: cette racine est ffteg, seg, sig, qui signifie vainqueur par Vépée, En Alsace se présentent des lieux , des populations , des contrées qui , par leur dénomination ancienne , accusent la provenance Sigynne : ici

les Sugmtenses, qu'il faut chercher dans le Sundgau, là le StgwcUd où les auteurs les plus accrédités placent le Champ du mensonge , le théâtre de la trahison des fils de Louis le Débonnaire ; sur un autre point les Sedusii de César, qui ne sont que les Segusit, et qu'on retrouve vers Lauterbourg, dans un modeste village, dernière trace de leur nom, à Siegen, enfin Sicker dans le Sebenthal de Massevaux , et les villages disparus de Sehsinfieim et Siegenesheim. Le nom des Vosges mêmes peut ofirir quelque affinité avec celui des Sigynncs; dans les plus anciennes inscriptions ce nom est . Vo - segris , dont la syllabe Vo est synonyme de Gott, Dieu (Dieu-vainqueur), Le nom des Mèdes s'est reproduit dans celui de Médiomatricic. Sans dout<î, cette terre qui reçut la première dans la Gaule ces émigrants fuyant devant de nouveaux envahisseurs, dut à leur reconnaissance l'appellation de mère et s'appela Médiomatricie , la mère des Mèdes. Si des Madgyars on ne veut pas faire des Finnois , on peut trouver un lien entre les Madgyars et les Mages Mèdes ou Ariens {Magi-Arii)^ et le nom de Mages serait la racine de toutes ces appellations de villes qui renferment le mot Mag (Magdebourg, Maguntia, Magetobria, Magstadt). Nous n'interviendrons pas dans cette discussion, nous exprimerons seulement notre surprise de voir citer le Dictionnaire de M. Bouillet, un auteur moins connu par son érudition que par sa complaisance pour la congrégation de l'Index. En général , les origines alsaciennes nous semblent plu» heureusement traitées que les récits des guerres des Césars en Alsace , puis ces récits sont entre-

mêlée de controverses où le prodige a la part bien belle.

Dans la question de la croix dé Constantin , pourquoi M. Bojer n*a-t-il point imité la modération et la sobriété de M. Albert de Broglie ? Eusèbe , le narrateur du miracle , est un écrivain flatteur aussi peu scrupuleux qu^orthodoxë. On relève dans ses assertions des contradictions et des incohérences. Ainsi il parle des enfants de l'Empereur, qui n'avait encore à cette époque qu'un fils de son premier mariage , puisque son premier enfant de sa femme Fausta ne naquit qu'en 316. De plus la vision n'avait nul besoin d'être expliquée par un songe. La croix était devenue un symbole assez connu pour que le sens de l'apparition fïït clair dès le premier moment , et Lactance, autre contemporain, ne parle que d'un songe qu'il place à une époque postérieure à l'expédition , et qui décida seulement Constantin à faire mettre le monogramme du Christ sur le bouclier de ses soldats. Au lieu de déclamer contre le libre examen , M. Bojer, qui aime la science étymologique , aurait mieux fait de nous donner l'origine du mot Labarum, qui est encore à trouver.

Pour ce qui concerne l'exécution typographique de ce

premier volume, elle laisse beaucoup trop à désirer, elle

ne fait honneur ni à l'auteur, ni à l'imprimeur, ni aux

éditeurs. Il est impossible de publier un ouvrage dans

des conditions aussi déplorables : broché et rogné et deux

sortes de papier!!!!

On peut devenir historien , mais l'on naît bibliophile !

CURIOSUM. (LATIN D'ÉGLISE.)

Dans son numéro de février, la Eevue catholique cf Alsace, publiée par la maison Leroux, prend à partie le Bibliographe et dit « qu'il est démontré aiyourd'hui que < le parlement de Toulouse a justement condamné Jean «Calas». A cette assertion étourdie nous nous contenterons d'opposer l'extrait suivant des Causes célèbres de Fouquieri.

« L'opinion générale est fixée aujourd'hui sur ce procès tristement célèbre. Joseph de Maistre, M. du Mège, M. Mary-Lafon, et M. Hue, professeur à la feu^ulté de Toulouse , ont en vain essayé de s'inscrire en faux contre l'arrêt de réhabilitation. Leurs discussions ont été aussi impuissantes à casser l'arrêt d'un siècle , que la tragédie de M. J. Chénier ou le drame de Y. Ducange l'ont été à ridiculiser la victime qu'ils prétendaient honorer. Sans doute , il est encore , à Toulouse , des personnes qui croient à la culpabilité de Calas ; dans cette ville de passion , les passions sont vivaces. Mais dans la révision de ces grands procès, la passion n'a pas droit de vote. A Toulouse même, un magistrat, un procureur général , M. Plougoulm, avec moins de passion et plus d'autorité que Voltaire , a examiné toutes les pièces de la procédure et formulé son opinion en ces termes : « Dans toutes ces pièces , dans tons « ces témoignages, ces monitoires , je n'ai rien découvert, « pas un fait, pas un mot, pas l'ombre d'une preuve, d'un «indice, qui explique cette épouvantable erreur; reste le « fanatisme qui explique tout, il est vrai. »

<A l'autorité de ce magistrat éminent, nous voulons ajouter encore celle de Thomme qui a le mieux élucidé cette affaire par son érudition patiente , qui , bien que protestant lui-même, a su garder sa critique de toute passion religieuse : nous voulons parler de M. Athanajse Coquerel fils....»

Un mot encore, la Revue dit que P. R. cite telles et telles paroles de M. Leblois. Quelle est cette façon de parler des gens? On ne supprime le Monsieur qu'à propos de personnes avec lesquelles on est familier ou qui ont acquis de la célébrité. Nous ne sachions pas que les rédacteurs du Bibliographe soient vis-à-vis de ceux de la Revue catholique dans l'une ou l'autre de ces situations.

VARIÉTÉS

Parmi les objets précieux qui composaient la célèbre collection Demidoff, dont la vente vient de se faire à Paris avec un si grand retentissement, se trouvaient deux ouvrages d'un artiste strasbourgeoisi l'orfèvre ciseleur Kirstein. Voici , d'après le catalogue rédigé par M. Manheim fils, la description de ces deux pièces d'orfèvrerie ; la première a été adjugée sur l'enchère de 1,205 fr. , la seconde, moins importante, n'a atteint que le prix de 860 fr.

N* 66. — Boîte en or {Jtahatiiré), de forme carrée , à coins arrondis, montée à cage, à ornements ciselés. Elle est ornée de six panneaux ciselés sur or, par Kirstein de Strasbourg. Le couvercle et lo fond présentent deux sujets de kermesses, en haut relief. Les panneaux, de style Louis XVI, présentent aux deux grands côtés des fleurs et des ornements avec des boucs et des griffons, et aux deux petite côtés, des vases de fleurs, et Vénus et l'Amour.

N* 67. — Bofte carrée en or, à coius arrondis; le pourtour et le fond aont ciselés à rinceaux en relief. Le sujet supérieur représente un cheval assailli par un lion et défendu par un guerrier, le tout en haut relief finement ciselé sur or, et signé Kirstein, à Strasbourg. Le sujet Inférieur présente saint Georges, combattant le dragon, haut relief ciselé, entouré de la Jarretière, avec la devise : • Honi soit qui mal y pense ■ , en relief bruni.

Une vente d'antiquités. — M. Kl...., propriétaire, décédé à Strasbourg le mois dernier, passait pour être possesseur d'un très-grand nombre d'objets antiques plus ou moins précieux, patiemment amassés durant sa longue carrière, et sans qu'il eût Jamais consenti, disait-on, à céder à aucun prix le moindre bibelot do sa collection.

Mais l'attente dos curieux a été grandement déçue en présence de la minime quantité de débris informes, livrés il y a quinze jours aux enchères. Toutefois le goût de l'archéologie et des curiosités est tel aujourd'hui, que quelques articles ont atteint des prix fort élevés.

Nous citerons : une chope en verre émaillé, de Nuremberg, 1678, avec deux personnages A cheval et deux inscriptions, vendue 45 fr. ; — une arbalète à rouet garnie d'ivoire niellé , 150 fr.; — une épéo de parade à deux mains, haute de cinq pieds, 80 fr. ; — une pendule, style Louis XVI, d'exécution médiocre, 285 fr. ; — enfin une armure de chevalier, ornée d'une gravure de peu d'importance, assez fine, mais incomplète, sans le casque notamment et dans un état déplorable d'oxydation , 765 ft*.

Quant à tons les autres lots, évidemment surpayés, la convoitise qu'ils ont excitée, ne peut s'expliquer que par l'absence d'objets de comparaison d'une valeur positive et la rareté dans notre ville des épaves de cette nature. H -t.

Naistanee du Dauphin. — Extrait d'une lettre de Strasbourg du 10 décembre 1781....

La nation juive d'Alsace a cru devoir célébrer avec éclat la naissance du Dauphin; en conséquence, les préposé» généraux ont

écrit aux rabbins do la province pour les inviter à composer un cantique en actions de grâces, et à indiquer les psaumes et prières analogues à la circonstance.

Sur leur réponse t ils ont été , ainsi que les préposés particuliers et aatres députés des communautés juives de la province, invités à so rendre à Bischheim au Saum, près Strasbourg, pour le mardi 20 novembre.

Je passe sur les préliminaires de cette fête, sur ce qu'elle eut de commun avec toutes les autres, sur les charités qu'elle occasionna en faveur des étrangers et mémo de nos moines catholiques, contre les mœurs et les pratiques religieuses de cette nation, et j'en viens aux cérémonies particulières qui la caractérisent.

Les rabbins, préposés généraux, accompagnés des préposés particuliers et députés des communautés juives de la Province, précédés des Jeunes gens et enfants Juifs de la communauté de Bischheim, rangés sur deux lignes avec deux drapeaux , accompagnés de musique et au bruit d'une décharge de douze petits canons et de nombre de boites, partirent de la maison où ils étaient assemblés, et su rendirent en corps à celle du sieur Cerfbert, l'un des préposés généraux, où est la Synagogue, laquelle se trouva décorée des plus riches ornements, illuminée d'un grand nombre de bougies, et remplie de monde que la curiosité avait attiré. Le tabernacle fut ouvert, et, ce qui ne se pratique que dans les circonstances les plus extraordinaires, les tables do Moïse furent exposées à la vue, an bruit d'une nouvelle décharge de canons et de boîtes. On commença les prières ordinaires, suivies de celles usitées tous les samedis pour le roi et la famille royale, puis on chanta le cantique en actions de grâces, composé pour la circonstance.

Ensuite, repas, bal, illumination. Bntre les devises on distinguait celle-ci en latin, au-dessous du portrait du roi en médaillon.

Si mora longs fait, nimios nunc dotine quseitus Gsllis, Borbonides parturieodas orat.

(Extrait des Mémoire* geeretê [Bachaumont] , tome XVIII. Londres . John Adamton, 1788; page 230.)

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