L'ÉCOLE LYRIQUE DE COLMAR AU XWV SIÈCLE
Cette école a été fondée par George Wîckram , qui fut greffier de la ville de Tttrckheîm au milieu du seizième siècle. La feuille 16 du manuscrit dont M. Karl Bartsch vient de publier une partie contient une observation de Wickram ainsi conçue : « L*an du Seigneur 1546 , le jour
1. MeiêterlUder der Colmarer Handêchrift, herauêgegeben von Karl BarUch. Stnttgart , 1862. Oedruekt at^/Kosten des litterarieehen Vereins, naeh Beschlusê des Atuêchusêee vom NovemJber 186Î. 68* volume de la collection. Cet ouvrage n'est pas dans le commerce, les membres de la Société littéraire seuls le reçoivent. Le prix annuel de la cotisation est de S.5 fr. 7ft c. Cinq à six ouvrages sont publiés chaque année.
de Tapôtre suiut Thomas, moi, George Wiekram, j'ai acheté ce livre k Schlcstadt d'un marinier nommé Phior, en présence de Cyrîaque Rapp; à la Xoël suivante j'ai tenu mon premier cours et l'ai, avec l'aide de Dieu, heureusement achevé. Ont chanté dans ce cours Cyriaque Kapp, Balt Klitsch, Thomas Meyer de Vecklamark, Conrad de Wolfach; Dieu fasse prospérer une école spirituelle pour laquelle seulement j'ai acheté ce livre! »
L'activité de cette école est attestée par plusieurs petits manuscrits qui se trouvaient à la suite du grand et qui , comme celui-ci, appartiennent aujourd'hui à la Bibliothèque royale de Munich. Un de ces manuscrits contient la tablature de nos poètes , c'est-à-dire les règles d'après lesquelles toute composition , vers et mélodie , devait être combinée , écrite et chantée. Un autre renferme la copie par Wiekram d'un li%Te de chants autographe de Hans Sachs, ainsi que de Lieder d'autres poètes de l'école de Nuremberg. Un troisième contient des Lieder des poètes colmariens : Sébastien Wild, Kaphaël DiOer, Caspar Wirt d'Augsbourg, Martin Giimpel, Pierre Pfort, diacre à Saint-Pierre-le -Jeune à Strasbourg (1591), Onophrius Schwartzenbach (1591). Aucun de ces noms ne s'accorde avec ceux des poëtes cités par Wiekram comme présents à la fondation de l'école. Il en résulte que le troisième manuscrit appartient à la seconde génération des chanteurs colmariens. M. Wageuseil a rapporté de Wild deux airs : Pair de la 2suU et l'air de la Vierge; de Schwartzenbach l'air de la Fleuraison et l'air du Trtfle.
Le manuscrit de Colmar a été écrit au quinzième siècle
par différentes mains. Le premier rédacteur, duquel fait mention la fouille 478 et qui était lui-même poëte, a laissé certaines feuilles vides, qui furent remplies plus tard, mais dans le même siècle. La première strophe de chaque rhjthme nouveau est généralement accompagnée de notes de musique. Le trente-cinquième morceau traite de la vanité de la puissance et présente des rapports curieux avec la Ballade des seigneurs du temps jadis : Où est le roi qui s'appela David? — Où est le juge Josué qui — s'acquit bien de la gloire par sa justice? — Où Judas Macchabée le premier des chevaliers? — Où le roi Charles qui pratiqua la justice? — Où le roi Artus et tous &Q& hommes? — Où le noble prince, le seigneur de Bouillon — qui s'appela Godefroi et voyagea loin? — Où le roi Salomon le sage! • — etc. Une différence entre les deux pièces consiste en ce que les seigneurs de Villon sont presque tous des contemporains du poëte, tandis que les seigneurs du maître allemand sont des anciens parfois très-anciens.
M. Bartsch a aussi analysé des manuscrits de Donaucschingen , Wilten , Munich , Hcidelberg et Trêves , qui ont plus ou moins de rapport avec celui de Colmar. Le recueil de Colmar est le plus riche non-seulement quant au nombre des chants, mais aussi «quant à celui des rhythmcs; il est, abstraction faite de celui de Donaueschingen , le seul qui groupe systématiquement les rhythmes d'un poëte et qui fasse se suivre les chants d'un seul et môme rhythme. Le groupement de plusieurs strophes isolées en un corps de chanson est généralement ,
dans ce recueil comme dans les autres, assez arbitraire. Les anciens maîtres composaient des dits dont chacun formait un tout indépendant; c'était hasard si le même 6i\jet était traité en plusieurs dits , et le poëte ne prenait nullement la peine d'unir dans un chant des strophes qui 86 ressemblaient par le fond traité. Ainsi procèdent encore Reinmar de Zweter, Marner, Conrad de Wtirzbourg. Frauenlob semble avoir été le premier qui appliqua audit le nombre impair des strophes du chant lyrique et qui composa du coup trois strophes sur un seul et même styet. Ce qui chez lui est un aiîcident, ses successeurs en firent une règle , et ainsi s'explique la tendance des manuscrits à former un tout de trois, cinq ou sept strophes dans le genre dudit.
Le rédacteur du manuscrit de Colmar fut en même temps poëte ; il a inséré ses rhythmes entre ceux de Marner et donné à la même place une notice où il raconte avoir trouvé les quatre-vingt-douze noms de la Vierge dans le dôme de JEtatisbonne sur un tableau. Il ne s'ensuit pas que le copiste ait été originaire de cette ville. La langue indique plutôt comme sa patrie l'Allemagne centrale , et comme l'assertion faite au commencement du recueil : que celui-ci se trouvait à la bibliothèque de Mayence , doit , bien qu'erronée , re]y)ser sur un fonds réel , il est vraisemblable que le copiste a vécu et chanté à Mayence.
L'histoire des maîtres-chanteurs a beaucoup à gagner à la publication du manuscrit de Colmar; ainsi est comblée une lacune dans le développement de la poésie gnomique allemande. Le plus grand nombre de ces poésies
traite de sujets spirituels ; elles célèbrent la Vierge , la mort du Christ, le mystère de la Trinité. £2iiBieurs fois revient la question : où était Dieu avant qu'il ne créât le ciel et la terre? Le manuscrit contient aussi mainte satire à l'adresse de ceux qui, ignorant les règles, se permettent de pratiquer la poésie. Parmi les noms des poëtes, nous devons encore mentionner celui de Dankbrotsheim de Haguenau. Dankbrotsheim , connu par son Namenbuch ^ est cité dans la table du manuscrit comme auteur d'un Lied composé sur le rhythme nouveau de Muscatblut, Lied qui traite de la création et qui a été attribué par M. Groote à Muscatblut lui-même.
M. Bartsch n'a pas reproduit ce chant, par contre il a mis sous le n® 68 trois strophes d'un inconnu, vraisemblablement d'un Strasbourgeois, qui respirent la meilleure humeur alsacienne , ou flamande , au choix , et dont nous allons tâcher de donner une idée :
1** Puissé-je me trouver à une table entourée de bons Strasbourgeois qui restent solides à leur poste ! Puissé-je rencontrer des choux et de la viande , une miche de pain de froment bien blanc et une mesure de vin dont, ce premier jour, je me donnerai à gogo ! Puissé-je trouver une poule grasse qui, le matin, ait été bien rôtie au feu; puissé-je trouver un veau gras d'un an , puissé-je trouver un saumon d'imposante apparence, puissé-je jouir de tout cela et puissé-je trouver au logis une femme tendre : point qu'il ne faut pas négliger!