LE SOLITAIRE CAMPAGNARD
M. FbiiI Lacroix nous adresse une très -intéressante lettre an siQet d'une virulente diatribe publiée en Allemagne lors de la soumission de Strasbourg à la France. Ce volume, qui est atgourd'hui très-rare, se trouve cependant à la bibliothèque de la ville de Strasbourg et dans la précieuse collection de M. Heitz.
£n parcourant ce curieux pamphlet si violent et si
( 86 ) passiouné, attribué par Herrmann au professeur Schrag, on peut se faire une idée assez juste de Tirritation et de la haine qui régnèrent en Allemagne au moment de la capitulation de Strasbourg.
M. Paul Lacroix, le savant et infatigable bibliophile, a bien voulu nous promettre une série d'articles de bibliographie tout alsacienne. C'est une bonne fortune pour le Bibliographe et cette nouvelle sera accueillie, nous n*en doutons pas, avec le plus grand plaisir par tous nos lecteurs. **
A M. le Directeur du Bibliographe alsojcien. Monsieur et cher bibliophile,
Je vous ai promis de vous envoyer quelques notes bibliographiques sur des livres qui concernent ou intéressent spécialement notre ancienne Alsace , cette belle province allemande qui est devenue si française , et qui tient maintenant par des liens de famille indissolubles au cœur de la patrie commune. Mais ces li^TCs-là sont peu nombreux, et vous êtes d'ailleurs à la source pour les connaître mieux que moi.
Cependant je vais vous en signaler un qui n'a été décrit, à ma connaissance du moins, que dans un seul catalogue , celui de La Vallière-Xyon , et qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de l'Arsenal avec tous les livres compris dans les six volumes de ce catalogue beaucoup plus important, à mon avis, que le premier catalogue en trois volumes, rédigé par Guillaume de Bure et Van Praet. Le livre en question se trouve placé sous le
( «7 ) u* 23,923 dudit catalogue , et quoique son titre 7 ait été reproduit en partie , je crois devoir le donner ici intégralement, en ayant soin d'indiquer les chronogrammes qu'il contient:
Prodigium et elogium perfidise et ignaviœ Strasburgensis, olim civitatis imperialis, nunc municipii gallici, a Rurali Solitario C. F. à K., in campis Silesise habitante, céleri calamo concinuatum; nec non perpétuas recordationi , Orbi germanico, Germaniseque posteritati publicatum : cum annexa parsenesi ad Teutonicam gentem : ac voto ad augustissimum imp. Leopoldum I : anno quo non solum AVara GaLLIa DenVo nItItVr erigere InstablLe RegnVM AYstrasIsB, sed etiam insuper CaLaMItosa et EXItlaLIs BeLLI TVrCICI repVLLV- LiBt sstaa. Schtoidnicti , typts Christtani Okeh'i^B, a. (1682), in-4 de 207 p. , y compris le titre.
Aucune bibliographie historique (ni celle de la Méthode pour étudier Vhistoire^ de Lenglet du Fresnoy, ni la Bibliothèque historique de la France, du père Leloug et de Fevret de Fontette , ni la Bibliotheca hiaiorica , de J. G. Meusel , etc.) ne fait mention de cet olivrage singulier, qui n'a peut-être jamais été mis en vente et dont les exemplaires sont, sans doute, plus rares en France que partout ailleurs. Le Bucher-Lexicon de Théophile G^orgi n'indique pas même de livre imprimié à Schweidnitz, ville de la Silésie prussienne. Au reste, ce n'est pas à Schweidnitz même que résidait l'auteur anonyme , qui prend le titre de Solitaire campagnard^ et qui vivait retiré dans quelque château ou quelque grande propriété
rurale. Nous avons cherché sans succès le nom que pouvaient représenter les initiales C. F. à K. , et nos conjectures ne se sont arrêtées que sur Charles Frédéric de Kranewitter, qui a fait imprimer en Prusse plusieurs dissertations archéologiques et littéraires, écrites en latin, au commencement du XVIII* siècle , entre autres la suivante : DiêserU de BacchimaHbtis GentUrum ( Vitemb. , 1710,in-4'>).
Le Solitaire campagnard était, il est vrai, nourri de l'antiquité classique, car son recueil d'invectives, en style lapidaire , contre la perfide et lâche cité de Strasbourg, n'est qu'un amas de citations empruntées à tous les écrivains latins, et appliquées bon gré mal gré au sujet que ce furieux épigraphiste s'était proposé de traiter dans une longue série d'iii^criptions. Ce siget, comme le titre du livre permet de le deviner, c'est la réunion de Strasbourg à la monarchie française. L'Alsace avait bien été cédée à la France en 1648 par le traité de Westphalie; mais Strasbourg conserva cependant une existence indépendante jusqu'en 1681. Le 4 octobre de cette année-là, les magistrats et officiers de la ville prêtèrent serment de fidélité à Louis XIY, qui fit son entrée solennelle peu de jours après. Voilà comment s'échaufia tout à coup la verve du Solitaire campagnard, qui lança son style lapidaire contre Strasbourg et ses habitants , en les accusant de s'être déshonorés par ce serment indigne, comme par l'abandon de leurs antiques franchises.
Dans sa préface à un ami , lequel habitait Strasbourg , m wrhe habitantem , le Solitaire , qui devait être également
originaire de cette ville, raconte qu*il a improvisé cet ouvrage , en apprenant que la vieille cité impériale avait consenti à n*être plus qu'une ville municipale sous le gouvernement du roi de France. Il 8*excuse néanmoins d'avoir, dans un premier mouvement d'indignation, donné à son livre le ton et le caractère d'un libelle , car il vit loin des cours et des agitations politiques , satisfait des occupations agricoles qu'il s'est faites, et il espère que la paix ne tardera pas à renaître , à la suite des longues et horribles guerres qui ont ensanglanté l'Allemagne. Cette dédicace se termine ainsi : Scripsi m domo mea campestri, calendts januarii anno 1682. Suivent cinq autres préfaces ou allocutions : ad Lectorem eruditum et humanum; ad Criticum; ad Invidum; ad Saiyrieum et obtrectcUorem , et ad Zoilum.
L'ouvrage se compose de dix chapitres; chacun est précédé d'épigraphes tirées des auteurs latins et modernes. L'épigraphe principale du recueil , fournie par Salluste , donnera une idée des autres : Nemo unquam ignaviàfae- (us est tmmortnlis, y oïci les titres des chapitres :