‹ Le BicChapitre 1 sur 28 · C. A. Carbonneau, pire, V. G · texte numérisé non relu

C. A. Carbonneau, pire, V. G

AVANT- PROPOS

Ce fut un temps bien rude et plein d’âpres angoisses, Que les commencements de ces belles paroisses Qu’on voit s’ échelonner aujourd’hui sur nos bords. Quand, du haut du vaisseau qui s’ancre dans nos ports, Le voyageur charmé se pâme et s’extasie Au spectacle féerique et plein de poésie Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris,

Il est loin, oui, bien loin de se douter du prix Que ces bourgs populeux, ces campagnes prospères Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères !

(FRECHETTE. — La légende d’un peuple).

L’état de colon est une vocation véritable. Louis Hémon, l’auteur si apprécié de Maria Chapdelaine, a développé cette thèse avec beaucoup de talent et non moins de succès. Mais, nous de la province de Québec, qu’avions-nous besoin du témoignage d’un étranger pour nous convaincre de cette vérité ? Quand nous voyons les fils de cultivateurs de nos vieilles paroisses se lancer résolûment à l’assaut de la forêt, malgré les difficultés auxquelles ils se heurteront sûrement, n’avons-nous pas l’impression qu’ils obéissent à un secret instinct, un besoin irrésistible, qui s’appelle la vocation ? Ceux qui ne com-

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prennent rien à cette obsession dont nos colons sont les victimes haussent les épaules, en les voyant s’éloigner et sont tentés de les traiter de visionnaires ! Alors que, d’une part, la ville avec ses industries florissantes, son travail facile et ses jouissances variées les invitait; et que, d’autre part, ils ne voyaient, du côté des grands bois, que du labeur pénible et peu rémunéré, une vie ennuyeuse et monotone, des privations, des sacrifices et des souffrances, comment, à moins d’admettre la théorie d’une vocation, expliquer leur noble entêtement à choisir la vie de colon ?

Il y a trois siècles que les fils de la France persévèrent dans cette mission, que leur a confiée la Providence, d’abattre les forêts du Nouveau-Monde. Nous les avons vus à l’oeuvre, à la fin du siècle dernier, dans les plantureuses vallées de la Matapédia, de la Chaudière et du Lac St Jean ; plus récemment, dans les régions moins hospitalières de l’Abitibi et du Témiscamingue ; hier encore, jusque dans le Nouveau-Brunswick, sur le parcours de l’International, où ils ont fondé et développé les plus belles paroisses de la province. Et, parce que nous les y avons vus travailler et souffrir, nous restons convaincus que la vie, toute de privations et de sacrifices, de nos colons est une vocation véritable.

Mais qu’est la vie du colon du vingtième siècle, en comparaison de celle des hardis pionniers qui fondèrent les quelques paroisses échelonnées sur les bords du grand fleuve, il y a une couple de cents ans? Pouvons-nous seulement nous faire une idée de ce que ceux-là eurent à souffrir ?

AVANT-PROPOS

Par quel enchaînement de luttes, de souffrance, Nos aïeux ont conquis ce sol vierge à la France,

En y fondant son culte immortel désormais,

La France même, hélas! ne le saura jamais !

a dit avec vérité un de nos poètes les plus estimés. Et nous, qui “moissonnons dans l’allégresse” là où nos aïeux “ont semé dans les pleurs”, saurons-nous jamais ce que ces paroisses ont coûté de sacrifices, d’actes de dévouement et d’héroïsme, de souffrances physiques et de tortures morales à leurs fondateurs? Habitués que nous sommes à la jouissance sous toutes ses formes, ne nous refusant rien de ce qui ajouter au confort et à l’agrément de la vie, nous représentons-nous bien ce que fut la vie de ceux qui, il y a deux à trois cents ans, quittèrent la bourgade de Québec, pour aller coloniser les rives de notre grand fleuve ? Que de sujets de souffrance ils trouvèrent sur leur route et que d’ennemis contre lesquels ils eurent à lutter !

Ce fut d’abord la solitude, cette solitude déprimante qui abat les plus fiers courages. Aujourd’hui, grâce aux facilités de plus en plus grandes des communications, le colon n’est plus un isolé. Aux heures de dépression et de découragement, alors que le murmure monotone des grands arbres de la forêt lui souffle la nostalgie du pays natal et des êtres chers qu’il y a laissés, il lui est facile d’aller s’y retremper, chercher conseil et secours, faire ample provision de courage pour les luttes à venir. Mais, à cette époque où il n’existait aucune voirie, pas même la plus rudimentaire, alors que la forêt était infestée

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de fauves, et que les rivières, plus considérables qu’ aujourd’hui, n’étaient pas guéables, pouvait-il seulement songer à aller revoir son village ? Il devait y renoncer et accepter de n’avoir plus de relations sociales qu’avec les voisins les plus rapprochés, distants parfois de plusieurs lieues. Qui dira la tristesse de ces longues années d’isolement, de solitude et d’ennui ?

Dans les premiers temps de la colonie, nos pionniers eurent à lutter contre un autre ennemi, autrement plus redoutable que l’isolement et la solitude : l’Iroquois, toujours à l’affût, qui multipliait les embuscades et ne cherchait que l’occasion de donner libre cours à son instinct de carnage et de meurtre. Aussi quelle surveillance continuelle et le jour et la nuit ! Nombreuses furent ses victimes, malgré toutes les précautions ! Et cela dura près d’un siècle après la fondation de Québec, c’est-à-dire, jusqu’au traité de Montréal.

A cette lutte, souvent fatale, contre la solitude et la barbarie, s’ajoutaient un combat continuel contre les fauves de la forêt, protestant contre l’envahissement de leur domaine, et la menace du feu destructeur sans cesse suspendue au-dessus de leurs têtes. Ces terribles feux de forêts qui, dans quelques heures parfois, consumaient les fruits de nombreuses années d’un travail pénible et laissaient dans les âmes des traces encore plus désolantes de leur passage, quelle tragique histoire ils ont écrite dans la mémoire de tous les pionniers de nos anciennes paroisses !

Enfin, la pauvreté, à son tour, dressait son spectre de misère. On ne lutte pas contre la pauvreté: on

AVANT-PROPOS

l’accepte et on la subit. C’était l’unique alternative du colon des premiers siècles de la colonie. Alors que les feux de forêts avaient tout détruit, que les gelées de l’automne, beaucoup plus hâtives qu’aujourd’hui, avaient anéanti dans un seule nuit, les plus belles espérances, que lui restait-il pour sa subsistance et celle de sa famille ? A cette époque, on ne faisait pas, comme aujourd’hui, le commerce du bois marchand abattu dans les défrichements. Il n’y avait pas alors, à proximité des colonies naissantes, ces puissants établissements d’exploitation forestière, où nos colons que la terre ne peut encore nourrir vont gagner la vie de leur famille, pendant la saison de l’hiver, et de quoi acheter les grains de leurs prochaines semailles. Son unique ressource était donc d’aller s’engager chez le seigneur, ou peut-être chez un compatriote plus fortuné et d’apporter, le soir, pour prix d’une longue journée de travail, quelques livres de farine ou de blé, quand ce n’était pas un

petit pain d’orge gelée .

Faut-il s’étonner si, bien des fois, le pain a manqué dans ces pauvres camps en bois rond, primitives demeures des pionniers de nos vieilles paroisses? Fautil s’étonner si, parfois, le découragement s’est infiltré sourdement dans l’âme de ces martyrs obscurs de la cause de la colonisation ? Faut-il s’étonner encore s’ils ont souvent lutté contre la tentation de fuir la forêt inhospitalière, pour retourner au village natal, où ils avaient tout en abondance ? On est surpris qu’ils ne l’aient pas fait. Et devant leur noble obstination à demeurer sur le champ de leurs souffrances, on comprend que la Providence appelle qui Elle

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veut à la noble mission de défricheur, sans que l’élu puisse se soustraire à son appel.

Mais, avec le temps, voilà que la situation s’est quelque peu améliorée. D’autres colons sont venus à la rescousse, qui ont fait, eux aussi, leur part de trouée dans la forêt séculaire. Maintenant, ils sont une cinquantaine, s’excitant mutuellement et s’encourageant de la voix et de l’exemple.

Les débuts prometteurs de la colonie naissante réjouissent l’âme du seigneur, qui rêvait depuis longtemps le développement de son domaine, et une belle couronne de vassaux autour de son manoir féodal. Encouragé par ces premiers succès, il a déjà construit le moulin seigneurial, tant pour la commodité de ses féaux sujets, que pour se créer à lui-même une source de revenus bien légitimes.

Puis, mû toujours par le désir d’attirer de nouveaux censitaires et d’augmenter d’autant l’influence du roi, il a résolu de donner une vie propre, religieuse et civile, à cette petite agglomération qui s’est développée sur son fief. Les archives des paroisses de notre province, taillées dans les seigneuries, sont là pour prouver que c’est bien en effet le seigneur qui, presque toujours, a pris cette initiative.

Il réunit ses censitaires auprès de son humble manoir de gentilhomme campagnard, ou profite de la traditionnelle cérémonie de la plantation du mai, pour leur soumettre un projet, dont ils avaient rêvé eux-mêmes comme d’un bonheur trop grand pour être possible, et auquel ils donnent aussitôt leur adhésion. C’est encore lui qui prépare la requête à l’autorité ecclésiastique, qui la fait couvrir de signa-

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tures et la présente à l’évêque, en l’appuyant de tout le poids de son influence considérable.

La demande est trop juste pour n’être pas entendue favorablement. Après les longues formalités d’usage en pareil cas, procédures qui n’ont guère varié, depuis une couple de siècles, un décret épiscopal, reconnu officiellement par l’autorité civile, vient donner la vie à une nouvelle paroisse. C’est un sujet de vive allégresse, tant pour le seigneur que pour ses loyaux sujets. Le premier pas est fait.

Mais à quoi leur servira d’avoir vu leur mission se muer en paroisse, s’ils n’ont pas une église et un curé bien à eux ? N’est-ce pas pour réaliser cet idéal que, de nos jours encore, les colonies sorties de la première enfance, se détachent de la paroisse-mère? Jusqu’ici, nos braves colons sont allés accomplir leurs devoirs religieux à une distance de quinze à trente milles, souvent même davantage. Comme il fallait de foi robuste et de courage héroïque, tels qu’on en trouve peu d’exemples de nos jours, pour s’imposer de pareils sacrifices dans l’accomplissement des actes de la religion ! On bravait tout pour ne pas manquer au devoir de la messe dominicale : distances, intempéries, chemins impraticables, rivières ou ruisseaux gonflés à traverser. Et on ne murmurait pas.

Mais, maintenant que leur paroisse est érigée, nos pionniers rêvent d’une église qui sera bien leur, dans laquelle, après les rudes tâches de la semaine, ils trouveront tant de bonheur à se rencontrer, le dimanche, pour s’acquitter en commun du devoir de la prière et de l’action de grâces. Ils voudraient bien

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voir s’élever, prè3 de leurs humbles chaumières, un temple comme celui de leurs premières émotions religieuses et dont le souvenir des ors et des fresques flotte encore dans leur mémoire ; mais ils n’oublient pas leur pauvreté et la nécessité de borner leurs désirs. Ce qu’ils souhaitent maintenant, c’est une humble chapelle de bois, sise sur la colline dominant les blés murs, et dont la croix de fer étendra ses bras sur ce hameau naissant, en gage de protection et de salut.

Le seigneur, qu’il soit catholique ou protestant, seconde ce désir et veut même s’associer à cet acte de foi chrétienne. L’histoire est là pour prouver qu’il est admirable de générosité. Non content de céder gratuitement la terre qui servira à l’érection des premiers édifices religieux et à la subsistance du curé futur, il veut contribuer largement, soit en argent, soit en matériaux, à la construction de la première chapelle. Il sait déjà d’ailleurs — et il en est très flatté — que cette humble chapelle sera dédiée à son patron ou bien portera le nom de son épouse ou celui de sa fille. Et, fût-il protestant, il y aura son banc bien en vue, à la place d’honneur: le banc seigneurial.

Enfin, il est accompli ce miracle dont la merveilleuse et féconde union du prêtre et du colon a produit des fruits si merveilleux dans notre province de Québec, depuis trois siècles. Une nouvelle paroisse, bien organisée au point de vue religieux et civil, se développe avec rapidité et donne déjà les plus consolantes promesses d’avenir. Il ne se passera pas bien des années avant que la colonisation y ait pro-

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gressé, au point que les limites de la seigneurie seront devenues insuffisantes et qu’il faudra attaquer les forêts du canton voisin. L’industrie elle-même y fera tant de conquêtes que bientôt un florissant village s’élèvera à l’endroit où, quelques années plus tôt, on ne voyait que des camps en bois rond. Une vaste église en pierre sera construite sur le site de la chapelle primitive ; de belles écoles, remplies d’enfants, remplaceront l’humble maisonnette d’autrefois ; des services d’utilité publique se créeront : l’organisation sera parfaite, la paroisse à son apogée.

Voilà l’histoire de toutes nos paroisses de la province de Québec. Voilà, en particulier, — au moins dans les grandes lignes, — celle de Sainte-Cécile du Bic, dont nous avons entrepris de faire connaître les fastes à nos bienveillants lecteurs. Le charme qui s’attache au passé de cette petite patrie, qui est un peu la nôtre, le pittoresque ravissant qui fait de cette station balnéaire du bas St-Laurent une des villégiatures les plus recherchées, comme aussi son importance au milieu des autres paroisses de la région, donnaient au Bic le droit d’avoir un historien qui le fît mieux connaître à ceux qui s’intéressent aux choses du passé. Les circonstances ont voulu que nous assumions cette tâche. Heureux serons-nous, si nous ne lui restons pas trop inférieur. Si notre modeste travail a l’avantage d’empêcher quelques faits de se perdre dans la poussière de l’oubli, et de fournir quelques matériaux à ceux qui écriront la grande Histoire, nous serons amplement dédommagé des pénibles investigations et des longues heures de labeur qu’il nous a coûtées. C’est l’unique récompense et

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la seule ambition de ceux qui se passionnent pour les recherches historiques.

Pour faire de cette monographie une oeuvre sérieuse, que l’on pourra consulter avec profit, nous avons voulu éviter toute fiction. Aussi, avons-nous banni de notre récit les hypothèses et les suppositions, qui ne peuvent avoir leur place que dans les romans ou autres oeuvres d’imagination. Dans les pages qui vont suivre, — nos nombreuses citations en seront la preuve, — nous n’avons fait que nous inspirer des récits de voyage des premiers navigateurs du St-Laurent, des Archives du Canada et de la Province, et des documents publics des plus vieilles paroisses de la région. Si, parfois, nous avons tenu compte des traditions conservées dans les familles, nous n’avons pas voulu cependant user plus que de raison de cette source moins sûre de renseignements. C’est dire que notre travail aura au moins le mérite de l’authenticité et de la vérité. Ce doitêtre l’essentiel, croyons-nous, dans une oeuvre historique.

JOS. D. MICHAUD, prêtre.

Val-Brillant, le 1er février 1925.

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