Chapitre Deuxième
Au Temps des Découvertes (1497 à 1675)
§ 1. — Les noms géographiques. — Quelques considérations à ce sujet. — Origine du mot Bic. — Trois théories. — La plus acceptable.
Traitant des noms géographiques, Monsieur Eugène Rouillard a dit, avec beaucoup de bon sens et de vérité, que les découvreurs et fondateurs n’ont pas agi à l’arbitraire, quand ils ont donné un nom à leur découverte ou fondation.
En effet, tous nos noms géographiques, quelque étranges qu’ils puissent paraître, ont été inspirés par une circonstance qui a accompagné la découverte ou la fondation. Ici, c’est la conformation du terrain qui a frappé le découvreur, là c’est un incident qu’il a voulu rappeler.
Certains de ces noms nous paraissent parfois inexplicables, et même sans rapport avec la vérité. C’est que les circonstances ont changé depuis l’époque de la découverte, ou que le découvreur a pris pour permanent et habituel ce qui n’était qu’accidentel et passager. Pour ne citer qu’un exemple bien caractéristique, pourquoi Jacques Cartier a-t-il ainsi nommé la Baie des Chaleurs ? Le climat n’y est pourtant pas si chaud ! Quand on sait qu’il y entra un jour de grande chaleur, on comprend mieux la raison de cette appellation qui provoque l’étonnement de tous.
C’est parce que les circonstances ont changé, — et ce n’est pas surprenant quand la découverte remonte à plusieurs siècles — , ou qu’on ne voit pas les choses sous le même angle que le découvreur, qu’on
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discute si âprement sur l’orthographe, la signification ou l’origine de certains noms. Prenons pour exemple le Cap-Chat. Les partisans de cette orthographe veulent que ce cap ait été ainsi nommé, à raison de sa ressemblance avec un chat. Leurs adversaires, nullement frappés de cette ressemblance, aiment mieux croire que ce rocher doit plutôt son nom au Commandeur de Chatte, et que par conséquent on devrait l’appeler Cap-Chatte ou Cap-de- Chatte. Nous n’avons pas à trancher le débat, mais ils nous sera bien permis, sans prendre fait et cause pour les premiers, d’émettre l’opinion que les agents atmosphériques ont pu, depuis plus de trois siècles, modifier très considérablement les apparences de ce rocher. S’il nous était donné de le voir tel qu’il était à l’époque de la découverte, qui sait si les partisans de la première hypothèse ne seraient pas plus nombreux encore ?
Le choix des patrons de nos paroisses et des titulaires de nos églises n’a pas été non plus l’effet du caprice. Presque toujours le fondateur a voulu honorer, soit le pape régnant, soit l’évêque du diocèse, soit le missionnaire ou le pionnier de la nouvelle colonie. D’autres fois, on a voulu reconnaître la générosité du seigneur, en donnant à la chapelle le nom de son patron, celui de son épouse ou d’un autre membre de sa famille. Très souvent encore, il est arrivé qu’on a tenu à donner comme patrons à deux paroisses voisines, deux saints unis pendant leur vie par les liens de la parenté ou de l’amitié, voués au même apostolat ou soumis au même martyre. Tel est le cas des paroisses de St-Simon et St-Mathieu,
dans le diocèse de Rimouski. C’est le cas surtout de celles de Ste-Cécile du Bic et St-Valérien. Et si jamais une autre paroisse vient à se former en arrière de celle-ci, il y aura au moins une bonne raison de la nommer St-Tiburce.
Mais, puisque c’est le sujet du présent article, quel est l’origine du nom sous lequel est connue la belle paroisse dont nous sommes à faire l’histoire ? Il y a trois théories que nous exposerons brièvement.
Comme le mot Bic est inconnu dans notre langue et qu’il ne se trouve pas au dictionnaire, il est naturel qu’on lui ait attribué une origine indienne. C’est la première théorie. On s’explique qu’elle ait rencontré des partisans, quand on sait que les Micmacs venaient au Bic, pour y faire la chasse et la pêche, bien des années avant l’arrivée des Français, et que toute une troupe y périt tragiquement, dans des circonstances que nous raconterons. Mais il parait que le mot Bic, ni rien qui lui ressemble, ne se rencontre dans la langue micmaque.
D’ailleurs, il est facile de prouver que ce nom était inconnu de ces indigènes, en 1535. Cette année là, quand le sachem de Donnaeona raconta à Jacques Cartier l’histoire du massacre, il ne dit pas qu’il se passa au Bic, mais sur une Ysle qui est le travers du Saguenay. Voilà un commencement de preuve. Et comme, après ce tragique évènement, les traditions micmaques veulent que ces sauvages n’aient jamais voulu retourner camper au Bic, on pourrait bien en conclure que, désirant oublier jusqu’au souvenir de ce désastre, ils n’ont pas songé à donner un nom au lieu qui en avait été le théâtre. Il faut donc
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écarter cette supposition d’une origine indienne. Elle n’a d’ailleurs jamais eu de partisans sérieux.
Alors, puisque ce mot n’est pas français, il ne reste plus qu’une alternative : Bic serait la corruption d’un autre mot français. Il y a tant d’exemples de transformations de ce genre ! De lAnse-au-Gris-Fond, n’a-t-on pas fait l’Anse-au-Grifïon? et du Gros-Morne, le Gros-Môle? Et que d’autres encore !
Cette hypothèse étant admise, nous restons encore en présence de deux théories. La première est du Révérend Edmund L. Slafter, annotateur de la traduction anglaise du Voyage du Sieur de Champlain, par Charles Pomery Ottis. L’auteur réclame la paternité de la seconde.
D’après le Révérend Slafter, Bic dériverait du mot français bicoque, nom peu flatteur en vérité, dont Champlain aurait décoré notre beau port de mer. Mais traduisons le texte même du savant annotateur :
“Au lieu de Bic, dit-il, Champlain a écrit Pic, ce qui est probablement une erreur typographique. Il semble probable que Bic vient du mot français bicoque, qui signifie endroit de peu d’importance, petite ville triste et pauvre. Sur les cartes modernes, nous trouvons maintenant, près du site de l’ancien Bic, Bicoque Rocks, Bicquette Lights, Bic Island, etc....”
C’est bien gratuitement que l’auteur de cette note prête à Samuel de Champlain une appréciation si peu flatteuse de l’un des plus beaux sites du St-Laurent, et même de tout le Canada. Aussi, le moins qu’on puisse dire, c’est que le Révérend Slafter a fait de la fantaisie toute pure. Rien ne l’autorisait à
imaginer pareille supposition, alors qu’il ne lui était pas permis d’ignorer et le site enchanteur du Bic, et l’âme d’artiste du noble fondateur de Québec.
Si telle eût été la pensée de Champlain, avait-il besoin de cette abréviation ? Etait-il plus difficile d’écrire le mot bicoque tout au long, comme il l’avait fait pour celui de Mantanne ? Et pourquoi le Bic aurait-il été bicoque plus que tous les autres ports du fleuve déjà visités par l’illustre découvreur? Serait-ce parce que le hâvre du Bic est le plus beau et le plus vaste du St-Laurent ? Quant à “l’importance de la place”, le savant écrivain ignorait-il que, rien n’ayant été encore fondé en Canada, en 1603, toutes les “villes” devaient avoir la même importance ?... .
L’auteur n’a qu’une raison qui, à première vue, semble donner un peu de vraisemblance à sa théorie : les noms de Bicoque Rocks et Bicquette Lights, qu’on trouve sur les cartes modernes. Mais, en y réfléchissant, on voit qu’il y a bien autre chose sur les cartes modernes... D’ailleurs, nous n’avons jamais entendu désigner sous le nom de Bicoque, ce rocher du Bic, surmonté d’un phare tournant. On le nomme le Bicquet, dans le langage populaire, le Bicote. Et Bicquet, — ceux qui connaissent le français le comprennent, — est un diminutif de Bic: c’est le petit Bic, par opposition au grand. Voilà la première théorie. Encore une fois, elle est de la fantaisie toute pure, et ne mérite pas qu’on s’y attarde davantage.
La seconde semble avoir plus de valeur et parait généralement admise, parce qu’elle s’appuie sur des textes dont l’interprétation ne laisse pas de doute. Elle veut aussi que Bic soit la corruption d’un mot
français, mais d’un mot qui rappelle mieux sa forme actuelle que celui de bicoque. Elle n’admet pas la supposition gratuite des “erreurs typographiques”, et croit que les éditeurs de Samuel de Champlain ont, tout bonnement, pris le texte même du découvreur, sans lui prêter un sens qu’il était difficile de prouver. Cette seconde opinion prétend donc que Bic est la corruption ou la forme adoucie de Pic, nom que Champlain a trouvé si approprié à la haute montagne surplombant le hâvre dont il était venu “prendre eonnoiffance”. Pourquoi chercher midi à quatorze heures et prendre plaisir à compliquer les choses les plus simples ?
Cette théorie que nous avons exposée en 1906, dans un article de l’Album Universel, nous l’avons retrouvée, un peu plus tard, dans des ouvrages sérieux, et nous croyons qu’elle est la seule admise aujourd’hui. Voyons qu’elle mérite bien un peu de l’être .
Avant l’année 1603, Le Bic avait été connu des navigateurs, sous divers noms. Jean Cabot l’avait appelé Les Ys de St Juan, Jacques Cartier, Les Islots de St-Jehan, Roberval, le Cap de Marbre. Au printemps de 1603, Samuel de Champlain et Pontgravé remontaient le St-Laurent et, le 22 mai, ils entraient dans le hâvre du Bic. Voyons dans quels termes ils signalent ce fait dans leur journal de voyage : “Dudict Mantanne, écrit le fondateur de Québec, nous vinsmes prendre eonnoiffance du Pic, où il y a vingt lieues, qui est à laditte bande du Su”.
Bien des fois encore, dans les années suivantes, jusqu’à l’année 1613, il donnera l’occasion à ses édi-
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teurs de faire de nouvelles “erreurs typographiques”, en écrivant toujours Le Pic. Un jour même, en 1626, il ajoutera: “C’est une montagne fort haute et pointue, qui parait au beau temps de dix à quinze lieues, et elle est seule de cette hauteur, au respect de quelques autres qui sont proche d’elle” .
Le Révérend Slafter n’a sûrement pas lu ce dernier passage, car il n’eût jamais inventé la théorie de la bicoque.... L’évidence saute aux yeux. Champiain, frappé de la hauteur de cette montagne, d’une altitude de 1470 pieds au-dessus du niveau de la mer, la nomme le Pic. Et pour justifier cette appellation, il apporte les raisons que nous venons de lire. N’estce pas suffisamment clair et précis ?
En 1608, Lescarbot publiait son Histoire de la Nouvelle-France. Encore une “erreur typographique”, puisqu’il y parle aussi du Pic.
C’est en 1613, que Champlain lui-même modifie l’orthographe de ce nom, pour lui donner celle d’aujourd’hui. Dans les années suivantes, nous voyons les missionnaires l’écrire : bic, biq, bik, bisq, bisk.
Mais pourquoi cette transformation ? Pour raison d’euphonie sans doute. Il parait que dans certaines provinces de France, — pourquoi pas dans la Saintonge, la patrie de notre découvreur, — on remplace assez souvent, pour raison d’euphonie, la lettre p par la lettre b, dans beaucoup de mots.
Quelle que soit la valeur de cette supposition, il ne reste pas doute que Le Bic a été nommé Le Pic, par Samuel de Champlain, en 1603, à cause de cette “montagne fort haute et pointue”, qu’il avait vue de Matane. C’est ce qu’il fallait prouver.
L,. I. Riot;x, Phot.
L,e Bic, Qué.
§ 2. — Le Bic et les premiers navigateurs du St-Laurent. — Les Basques. — Jean Cabot. — Gaspard Cortéréal. — Jean Denys et Velasco. — Thomas Aubert.
Le Bic, comme presque tout le bas St-Laurent, ne fut colonisé qu’au commencement du siècle dernier, ou à la fin du précédent. Néanmoins, à cause de la beauté de son site et de l’importance de son hâvre, il attira l’attention des premiers navigateurs de notre fleuve, dès l’époque de Jacques Cartier. Plus tard, nous aurons occasion de le voir, il devait inspirer aux premiers gouverneurs français les plus beaux projets pour l’avenir de la colonie naissante. C’est bien pour cela que les annales de notre pays, en particulier Le Journal et Les Relations des Jésuites, en parlent en même temps que de Québec et Tadoussac.
Bien plus, s’il faut en croire le témoignage d’historiens sérieux, le Canada n’était pas encore découvert que Le Bic avait déjà été visité par plusieurs navigateurs européens.
Les premiers blancs à pénétrer dans le fleuve St- Laurent furent les Basques et les Bretons. Il est amplement prouvé, en effet, que des pêcheurs basques et bretons entrèrent dans le golfe et même dans le fleuve, bien des années avant la découverte officielle de l’Amérique, par Christophe Colomb, en
D’autres auteurs vont encore plus loin, et veulent que les Basques aient découvert le Canada, plusieurs
siècles avant Jacques Cartier. Un texte d’un vieux manuscrit, découvert à la Bibliothèque Royale de Versailles (1), donne un témoignage de grande valeur en faveur de cette opinion. On y lit le passage suivant : “Les Basques et les Bretons sont, depuis plusieurs siècles, les seuls qui se soyent employez à
la pesche des Baleines et des Molues . sur les côtes
du Labrador”. Rien d’étonnant donc si, dès 1497, Jean Cabot trouvait, à Terre-Neuve, des traces de leur passage et de leur séjour dans cette contrée.
Les pêcheurs basques ont aussi pénétré dans le fleuve. La tradition, et même de vieilles ruines de fours à chaux qu’on y a retrouvées, attestent qu’ils ont eu des établissements sur une île qui porte leur nom, au large des Trois-Pistoles. Ils ont dû aussi connaître Le Bic ; mais, comme ils n’y ont laissé aucun vestige, il faut nous contenter de suppositions.
Après eux, devait venir l’illustre compatriote de Christophe Colomb et célèbre découvreur comme lui, Jean Cabot. Brûlé, comme son rival, de la fièvre des voyages et du désir des découvertes, il avait d’abord offert ses services aux rois d’Italie, d’Espagne et de Portugal. Ses offres ayant été accueillies défavorablement, il s’adressa au roi d’Angleterre, Henri VII, qui, jaloux de la gloire que Christophe Colomb venait d’attacher au royaume d’Espagne, accepta ses propositions avec empressement et, le 5 mars 1496, le chargea d’une mission de découverte et de prise de possession.
Jean Cabot se mit en mer, le 2 mai 1497, accom-
(1) Cf. B. Suite: Histoire des Canadiens-Français.
pagné de ses trois fils, Louis, Sébastien et Sancius. Le 24 juin, à cinq heures du matin, il débarquait à Terre-Neuve et en prenait possession au nom du roi d’Angleterre. De là, il se rendit à l’Ile du Prince- Edouard et, vraisemblablement, visita tout le golfe St-Laurent. (1)
Pénétra-t-il jusque dans le fleuve ? Il ne faut pas en douter, si l’on concède que la carte de son voyage, publiée quelques années plus tard, par son fils Sébastien, est authentique. Et, dans cette hypothèse, Jean Cabot se serait même rendu au Bic, qu’il aurait nommé les Ys de St- Juan, en l’honneur de son patron. Notons cependant que Jacques Cartier, visitant le même groupe de petites îles du hâvre du Vieux-Bic, en 1535, l’a nommé, lui aussi, les “Islots St-Jehan”, parce que, dit-il, “nous y entrasmes le jour de la décollation du dict sainct”.
Rien n’est plus discuté que le voyage de Jean Cabot, en 1497. Si ce rival de Jacques Cartier a de fervents défenseurs, il a aussi des adversaires sérieux. La fameuse carte de son voyage, publiée, dit-on, cinquante ans plus tard, est elle-même l’objet de bien des controverses. Si Sébastien Cabot a voulu travailler à la gloire de son père et à celle de l’Angleterre, il lui était bien facile, en se servant de la carte de Jacques Cartier, éditée alors, et de sa Seconde Navigation, de faire découvrir à son père les Ys de St- Juan .
Elle a eu plus de conséquences qu’on ne pourrait le croire, cette controverse au sujet du véritable dé-
(1) Cf. B. Suite: Op. cit.
couvreur du Canada, au commencement du dix-septième siècle. C’est elle qui nous a valu les guerres sanglantes que se livrèrent les colons de la Nouvelle- France et ceux de la Nouvelle-Angleterre, depuis la sommation des Kertk, en 1629, jusqu’à la capitulation de Montréal, en 1760. L’Angleterre, s’autorisant de la découverte de Jean Cabot, réclamait ce territoire que la France prétendait être sien, en vertu de la prise de possession de Jacques Cartier. Une proclamation trouvée parmi les papiers de l’amiral Walker, naufragé dans le golfe St-Laurent, en 1711, au moment où il se préparait à aller bombarder Québec, fait bien ressortir cette vérité. Il y était écrit en toutes lettres que le Canada appartenait à l’Angleterre, par droit de découverte et de prise de possession de Jean Cabot, et que, par conséquent, les Canadiens avaient le devoir de rentrer dans la soumission due à leur roi. (1)
Mais si le voyage de Jean Cabot et sa prise de possession du Canada, au nom du roi d’Angleterre, sont des faits contestés, il est d’autres voyages qui ne le sont pas. Ainsi, il est certain que Gaspard Cortéréal, des marchands de Bristol, portugais d’origine, entra dans le fleuve St-Laurent, en 1500, et se rendit au moins jusqu’aux Sept-Isles. Après lui, en 1506, ce fut le tour de Jean Denys et de Velasco. “Ils parcoururent, dit Benjamin Suite, les abords du golfe St-Laurent, appelé golfe des Trois-Frères, peutêtre en mémoire des trois fils de Cabot”. En 1508, vint Thomas Aubert, navigateur de Dieppe, qui sui-
(1) Cf. B. Suite: Op. cit.
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vit la côte du St-Laurent, jusqu’au Bic. (1) Enfin, le prédécesseur immédiat de Jacques Cartier fut le marquis de Léry qui, en 1518, fit un premier essai, de colonisation, sur l’île de Sable. On en sait la malheureuse issue.
Donc, bien des explorateurs étaient entrés dans le golfe et dans le fleuve St-Laurent, avant Jacques Cartier. Mais c’est à cet illustre navigateur qu’il appartenait de pénétrer assez loin dans notre pays, pour attacher son nom à l’honneur de cette découverte. En attendant que nous citions le passage de sa Seconde Navigation qui a trait au séjour qu’il fit au Bic, relatons un autre fait qui eut le même théâtre: la tragédie de l’Ilet-au-Massacre.
(2) Cf. B. Suite: Op. cit.
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§ 3. — La tragédie de FIlet-au-Massacre. — Fantaisie de feu Char les- Auguste Gauvreau. — Nouveaux Vandales.
Qui n’a pas entendu parler de l’Ilet-au-Massacre ? Quel voyageur, de passage au Bic, ne s’est pas fait une fête d’aller visiter ce rocher sauvage qui retentit, il y a bientôt quatre siècles, des gémissements des martyrs micmacs et des cris de démons des Iroquois, leurs meurtriers ? Il y a quelques années, alors que la caverne du massacre était encore dans son état primitif, les visiteurs ne manquaient pas de pénétrer au moins dans l’embrasure de cet antre, si le coeur leur manquait pour aller plus loin, et de reconstituer dans leur imagination la scène du drame.
La tragédie de l’Ilet-au-Massacre est trop connue pour que nous nous attardions à en faire un long récit. D’ailleurs, l’histoire ne nous ayant laissé que le canevas de cet évènement dramatique, tout ce que nous pourrions ajouter ne serait que de la fantaisie. Jean-Charles Taché, un de nos écrivains les plus goûtés, a bien pu, dans ses Trois légendes de mon pays, broder longuement sur ce fond historique et nous donner une centaine de ses plus belles pages; mais il n’a pas fait autre chose qu’une belle oeuvre d’imagination, qu’il a qualifiée lui-même de légende. Cependant, pour l’avantage de nos lecteurs qui ne connaîtraient pas ce livre intéressant, nous croyons à propos de résumer, en quelques lignes, les circons-
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tances dont l’auteur décore si agréablement le bref récit de Jacques Cartier.
C’est en 1533, deux ans avant la découverte officielle du Canada, que se déroula ce drame dont les paysages calmes et paisibles du hâvre du Vieux-Bic furent les muets témoins. Une bande d’Iroquois, mortels ennemis des Algonquins et des Hurons, en furent les auteurs ; et deux cents Micmacs, de la nation souriquoise et de la race algonquine, en furent les victimes.
Les Micmacs vivaient sur les bords du fleuve St- Laurent et du lac Témiscouata, qu’ils atteignaient par la rivière Bouabouscache (Trois-Pistoles). On les trouvait aussi sur les bords des rivières Matapédia et St-Jean. On peut même dire que leur pays comprenait tout le sud-est du St-Laurent, jusqu’à Gaspé, qu’ils nommaient Honguedo. Pendant l’été, ils voyageaient par troupes nombreuses, avec leurs femmes et leurs enfants, car c’était un peuple essentiellement nomade.
Un soir de l’été 1533, une de ces caravanes, composée d’environ deux cents personnes, hommes, femmes et enfants, arriva au Bic, à la tombée de la nuit. Partie du lac Témiscouata, ou peut-être de la rivière St-Jean, elle était en route pour Gaspé. La consternation se lisait sur le visage de ces malheureux qui, exténués de fatigue, cherchaient un asile pour se dérober aux coups d’une armée iroquoise qui les poursuivait. On sait, en elîet, la haine séculaire qui tenait constamment les Iroquois armés contre les Hurons et leurs fidèles alliés, les nombreuses familles de la race algonquine. Ce n’est que deux siècles plus
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tard que cette guerre d’extermination entre ces races, les plus fortes du monde, devait se terminer par l’imposante démonstration du traité de Montréal.
Nos deux cents Micmacs avaient fui devant leurs ennemis, et avec d’autant plus de rapidité qu’ils comptaient trouver au Bic un asile assuré. Ils savaient, pour y être venus camper bien souvent déjà, que, sur un des îlots du havre, à quelques perches du rivage, il y avait une caverne naturelle, taillée dans le rocher, capable de donner refuge à quelques centaines de personnes. Aller se blottir dans cet abri que leurs ennemis devaient ignorer, c’était leur seule chance d’échapper à un trépas d’autant plus certain, que leurs forces étaient de beaucoup inférieures à celles des assaillants.
On conçoit donc leur hâte d’arriver à l’îlet sauveur et la précipitation qu’ils durent mettre dans leur fuite, malgré les plaintes des vieillards, des femmes et des petits enfants. Enfin leurs voeux sont réalisés: les voilà rendus au Bic et entassés misérablement dans la large fissure du rocher. Mais ils ne sont pas encore tranquilles. Leurs pas ont laissé, sur le sable du rivage, des empreintes qui vont peutêtre les trahir ? Aussi, pour plus de prudence, pendant que les vieillards, les femmes et les enfants s’installent dans ce précaire abri, les hommes valides recueillent des troncs de bois mort et des branches d’arbres, et construisent, à l’entrée de la caverne, une haute palissade qui en dérobera la vue à 1 ennemi et les protégera contre les flèches, dans 1 éventualité d’un combat à soutenir.
Ces préparatifs sont maintenant terminés. La vue
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de ce fort improvisé ramène le courage et l’espoir dans l’âme des fugitifs. D’ailleurs les Iroquois ne paraissent pas encore, et rien, à ce moment, ne laisse soupçonner leur présence dans le voisinage. La confiance fait place à la crainte et à l’anxiété. Qui sait? C’était peut-être une fausse alerte? Peut-être aussi, les Iroquois, craignant d’avoir affaire à une armée considérable, ont-ils renoncé à leur projet d’agression et continué leur route. Un peu rassurés par ces suppositions, et d’ailleurs exténués de fatigue, les Micmacs se laissent aller au sommeil, non sans avoir laissé quelques sentinelles monter la garde.
Mais non, les Iroquois n’ont pas renoncé à leur projet d’agression. Avec l’assurance du fauve, qui voit sa victime s’épuiser dans les fatigues d’une course et d’une défense inutiles, ils ont laissé les Micmacs s’éloigner, bien sûrs qu’avec leurs vieillards, leurs femmes et leurs enfants, ils ne pourront aller bien loin et devront fatalement tomber entre leurs mains, sans pouvoir opposer de résistance. Leur chef a eu un rictus de démon, quand il les a vus traverser la batture que le reflux de la mer a laissée à sec, et se réfugier sur cet îlot que les eaux du fleuve environnent maintenant de toutes parts. Ils se sont emprisonnés eux-mêmes, aussi rien maintenant ne peut les sauver.
Cependant le phénomène du reflux s’est produit encore une fois, pendant que la troupe ennemie s’est approchée en silence et dans un ordre parfait. Les Micmacs reposent avec sécurité, rêvant sans doute aux chasses fructueuses du lendemain et à la joie de revoir bientôt le beau pays d’Honguedo. Tout-
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à-coup, un cri déchire les ténèbres de la nuit : c’est le chant de guerre du chef iroquois, auquel sa troupe répond par un hurlement. Un douloureux gémissement lui succède : c’est la plainte des assiégés qui, se voyant découverts et cernés de toutes parts, donnent libre cours à leur frayeur.
Alors il dut se passer une scène terrifiante. Pendant que les Iroquois, armés de torches enflammées, mettaient le feu à la palissade de bois sec et de branches résineuses, les guerriers micmacs vendaient chèrement leur vie. Le bruit mât des tomohaks, fracassant les crânes, se mêlait au sifflement des flèches, aux crépitements de la flamme et aux cris d’agonie des mourants. La résistance des assiégés dut être vive, mais comment vaincre un ennemi si supérieur en nombre et armé jusqu’aux dents ?
Quelques heures plus tard, l’iniquité était consommée. Toute la troupe micmaque était annéantie, à l’exception de cinq de ses guerriers qui avaient pu échapper à l’horrible massacre et prendre la fuite à travers la forêt. Les assiégeants eux-mêmes avaient subi des pertes considérables et laissé bien des cadavres sur le champ de bataille.
Le lendemain, le soleil se leva sur une scène de désolation indicible. L’Iroquois, repu de sang, avait quitté la scène du carnage. Le sol de la caverne, qui désormais s’appellerait la Caverne du Massacre, était jonché de cadavres à demi calcinés, dont les renards et les oiseaux de proie se disputaient les restes.
Les Micmacs durent user de représailles et se venger d’une façon éclatante. C’était dans les tradi-
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tions de ces races qui, ne connaissant pas la loi du pardon, s’épiaient sans cesse, pour se venger. En effet, deux ans plus tard, en 1535, le sachem de Donnacona montrait à Jacques Cartier les scalpes de cinq des assaillants de la troupe malheureuse. Mais cette vengeance ne leur suffisait pas. Les Micmacs se plaignaient encore de cet acte de monstrueuse barbarie, ajoutait le chef sauvage, et juraient de s’en venger.
Voilà, en quelques pages, l’histoire de ce massacre célèbre dans les fastes de l’histoire du Bic. Nous le rappelons, nous lui avons prêté, avec Jean-Charles Taché, des circonstances qui sont de pure imagination, mais que la courte narration du sachem de Donnacona fait au moins supposer. Qu’on lise en effet le récit de Jacques Cartier, et on verra la vraisemblance de ces suppositions. Voici du reste ce récit, tel qu’on le trouve consigné au Neuvième Chapitre de la Seconde Navigation de Jacques Cartier.
“Nous fut par le dit Donnacona monstré les peaulx de cinq testes d’hommes, estendues sur des bois, comme peaulx de parchemein. Lequel Donnacona nous dist que c’estaient des Trudamens devers le Su, qui leur menaient continuellement la guerre, et nous fut dict qu’il y a deux ans passez que les ditcz Trudamens les viendrent assaillir jusque dedans le dict fleuve à une Ysle qui est le travers du Saguenay, où ils étoient à passer la nuict tendans aller à Honguedo leur mener guerre, avec environ deux cents personnes tant hommes, femmes qu’enfants. Lesquels furent surpris en dormant dedans
Cliché
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un fort qu’ils avoient faict, où mirent les dicts Trudamens le feu tout à l’entour et comme ils sortaient, les turèrent tous, réserve cinq qui échappèrent. De laquelle destrousse se plaignoient encore fort, nous montrant qu’ils en auroient vengeance”.
L’auteur des Trois légendes de mon pays nous montre en effet les cinq Micmacs échappés au massacre, poursuivant ces barbares, leur tendant des embûches, et les annéantissant jusqu’au dernier. Il y a peut-être là, comme dans tout le reste du récit d’ailleurs, beaucoup de légende, mais les “peaulx des cinq testes d’hommes estendues sur des bois” et la menace qui termine la narration du sachem nous prouvent qu’il y a aussi un grand fond de vérité.
Terminons par une dernière citation de Jean- Charles Taché :
“Longtemps, disent les récits populaires, on a observé les ombres des massacrés errer le soir autour de l’îlet et mêler leurs gémissements aux bruits de la mer. Souvent on a vu, au sein des nuits sombres, des fantômes armés de pâles flambeaux, danser, avec des contorsions horribles, sur les galets de la baie du Bic.
“C’est en harmonie avec ces traditions qu’on a désigné les deux caps qui limitent l’entrée de la baie du Bic par les noms lugubres de Cap-Enragé et de Cap-aux-Corbeaux. Il n’y a pas encore bien des années que les restes des os blanchis des Micmacs tapissaient le fond de la caverne du massacre. Encore aujourd’hui, ce n’est pas le premier venu qui s’en
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irait visiter ces lieux, par une nuit obscure, alors que le vent gémit à travers les sapins et les crevasses des rochers comme une âme en peine”.
Il y a quelques mois, la brochure de feu Charles- Auguste Gauvreau, Au bord du St-Laurent, a fait litière de cette respectable tradition, en donnant pour théâtre à l’Ile-Verte, la tragédie du massacre du Bic. Mais personne n’a pris au sérieux cette fantaisie. Toute la thèse de feu Charles- Auguste Gauvreau prétendait s’appuyer sur ces mots du texte de Jacques Cartier, “une Ysle qui est le travers du Saguenay”. C’était là d’ailleurs la seule raison du chambardement proposé.
Si l’Ile-Verte était la seule île “en travers du Saguenay”, cette prétention serait au moins discutable; mais comme il y en a bien d’autres, suivant le point de vue où l’on se place : soit que l’on considère l’embouchure ou la direction moyenne du cours de cette rivière, il n’y a plus même lieu de discuter. D’ailleurs, dans le texte de Cartier, s’agit-il de la rivière ou du royaume du Saguenay ? On serait bien en peine de préciser la pensée du sachem de Donnaconna.
Et, à défaut de plus de précisions de la part du premier narrateur de ce récit, il y a tant d’autres raisons qui militent en faveur du maintien du statu
quo ! . Il y a la tradition des Micmacs de Risti-
gouche, que Jean-Charles Taché a consultée scrupuleusement, ce que l’auteur de ces lignes a fait luimême. Il y a le témoignage, jamais contredit jusqu’à la brochure de feu Charles- Auguste Gauvreau,
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de tous les historiens et chroniqueurs de cette région intéressante. Il y a une tradition, vieille déjà de deux siècles, et qui remonte à l’arrivée des premiers colons du Bic. Il y a la découverte faite, autrefois, de nombreux ossements calcinés et blanchis, dans le fond de la caverne, qui fût le théâtre de cette hécatombe. Il y a enfin le témoignage de ce nom suggestif d’Ilet au Massacre porté par ce rocher, depuis si longtemps, en même temps que ceux de Cap-Enragé et de Cap-aux-Corbeaux qu’on a donnés, en harmonie avec la tradition, aux deux caps qui ferment l’entrée de la baie du Bic. Tant qu’on n’aura pas réussi à faire taire toutes ces voix, qui protestent contre la tentative de feu Charles- Auguste Gauvreau ; et qu’on n’aura pas apporté d’arguments plus décisifs, en faveur d’un chambardement qui répugne au bon sens, il faudra accepter de bon gré ce que l’histoire et une longue tradition nous apprennent sur le théâtre de cet évènement.
Nous ne saurions terminer cet article, sans protester, de la façon la plus énergique, contre le vandalisme dont le rocher et surtout la caverne historique ont été l’objet, de la part des constructeurs du quai à eau profonde, il y a quelques années. Rien ne légitimait un massacre, plus odieux peut-être, que celui des Micmacs eux-mêmes. Il y avait tant de pierre de même qualité dans le voisinage, qu’il est impossible de trouver une excuse aux Vandales qui ont presque détruit ce vestige d’un passé si plein de souvenirs. Il faut regretter que d’énergiques protestations n’aient pas été faites, en temps opportun, pour engager nos gouvernants à épargner ce monu-
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ment historique. Au moins, espérons qu’on prendra les mesures nécessaires, pour conserver ce qui reste encore de ce témoin du premier évènement connu dé l’histoire du Canada. Pourquoi “La Société des Sites Historiques” ne serait-elle pas invitée à ériger, sur l’Ilet-au-Massacre, une plaque commémorative qui rappellera cette douloureuse histoire aux générations futures ?
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4. — Voyages de Jacques Cartier, Roberval, Samuel de Champlain et Lescarbot.
C’est ainsi que se traitaient les peuples barbares du Nouveau-Monde, encore plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie. Ce massacre, qui ensanglanta l’îlot sauvage du Bic, ne fut pas hélas! le seul de ces temps préhistoriques canadiens. Que d’autres tragédies nous pourrions raconter, si nous pouvions soulever le voile mystérieux qui dérobe à nos investigations les siècles antérieurs à l’histoire de notre pays !
Mais l’heure était venue où la civilisation et la bonne nouvelle de l’Evangile allaient enfin être apportées à ces sauvages enfants des bois. Depuis la découverte de l’Amérique, en 1492, par Christophe Colomb, de nombreux navigateurs avaient fait des explorations dans le sud du nouveau continent, pendant que le nord restait encore inexploré. Sans doute, on connaissait bien l’existence de Terre-Neuve; mais, la carte de Jean Cabot n’ayant pas encore été publiée, on était communément sous l’impression qu’au-delà de cette terre, c’était l’océan sans fin.
Cependant les Espagnols et les Portugais fondaient des colonies dans l’Amérique du Sud, au grand déplaisir de François I, roi de France, qui s’écria un jour i “Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam, qui leur lègue l’Amérique !” Aussi, en 1533, il chargea l’intrépide malouin, Jacques Car-
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tier, d’aller s’assurer s’il n’y avait pas d’autres terres à l’ouest de Terre-Neuve.
Après avoir assisté à une messe solennelle, célébrée à son intention, dans la vieille cathédrale de St-Malo, et reçu, avec tout son équipage, la bénédiction de l’évêque du diocèse, l’habile navigateur s’embarqua, à Honfleur, au printemps de 1534. Quelques mois plus tard, il revenait auprès du roi de France, pour lui faire part de l’heureux résultat de son voyage de découvertes.
Au-delà de Terre-Neuve, il avait trouvé une terre, dont il avait suivi le littoral jusqu’au fond de deux superbes baies, qu’il avait nommées, l’une la baie de Gaspé, l’autre la baie des Chaleurs. Sur le rivage de la première, il avait planté une croix, décorée des armes de France, au grand ébahissement des naturels du pays qui, comprenant parfaitement la signification de cet acte, avaient senti le besoin de parlementer. Des races fortes habitaient cette contrée, l’illustre découvreur en avait eu plusieurs preuves. Pour en convaincre aussi la cour, il présentait au roi deux enfants amenés avec lui : Taiguragny et Domogaya, fils de Donnacona, sachem de Stadaconé. De Gaspé, il était entré dans le fleuve St-Laurent, qu’il avait jugé d’une beauté et d’une ampleur sans égales, et dont il avait suivi le littoral sud, jusqu’à Ste-Anne des Monts. Puis il était retourné en France.
François I, ravi du rapport de son explorateur, lui donna le titre de Capitaine Royal et de Pilote Général de France. Et, pour lui permettre de continuer ses découvertes et prises de possession dans un pays si
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prometteur, il lui donna trois petits navires : la Grande-Hermine, la Petite-Hermine et rEmérillon.
Jacques Cartier se remit en mer Tannée suivante, c’est-à-dire pendant Tété 1535. Cette fois, au lieu de doubler la péninsule de Gaspé, comme à son premier voyage, il pénétra plus avant dans le fleuve St- Laurent, dont il côtoya encore la rive sud, faisant escale dans les principaux ports.
Le dimanche, 29 du mois d’août, en la fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste, il entrait dans le havre du Bic, qu’il nommait “Hâble aux Ysleaux Sainct-Jehan”, en l’honneur du grand saint dont l’Eglise faisait la fête, ce jour là. Voici comment ce fait est rapporté dans la Seconde Navigation.
“Le hâble deuant dict où posasmes qui est à la terre du Su, est hâble de marée et de peu de valleur, nous le nommasmes les Ysleaux sainct Jehan, parce que nous y entrasme le jour de la décollation dudict sainct. Le dict hâble des Ysleaux sainct Jehan assèche toutes les marées et y marine l’eau de deux brasses : le meilleur lieu à y mettre navires est vers le Su d’ung petit yslot qui est au parmy du dict hâble bort au dict yslot”.
Nos lecteurs ont compris que c’est du petit hâvre du Vieux-Bic qu’il s’agit dans ce passage. Cartier avait en effet toutes les raisons d’affirmer qu’il est “hâvre de marée et de peu de valeur”. Il n aurait pu en dire autant du véritable hâvre du Bic, le plus beau, le plus vaste et le plus sûr de tout le bas St- Laurent. Cet îlot qui offrit au découvreur un mouil-
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lage satisfaisant est sans doute Filet Brûlé, ou bien celui du Massacre.
Le découvreur du Canada n’a pas fait que s’arrêter au Bic, il y a passé quelques jours. Arrivé chez nous le dimanche, 29 août, il en partit le mercredi suivant, premier jour de septembre. De là, il se rendit à Québec (Stadaconé), puis à Montréal (Hochelaga), où il passa l’hiver. Puis il retourna en France, pour rendre compte de sa mission au roi.
Les éloges enthousiastes qu’il lui fit des terres nouvellement découvertes, de leur beauté, de leur fertilité prodigieuse et de la salubrité de leur climat, engagèrent la cour à y faire des essais de colonisation. On le sait, les premiers furent désastreux. Pendant plus d’un siècle, on n’essuya que des revers.
Le premier fut tenté, en 1542, par Roberval qui fit la traversée de l’Océan avec Jean-Alphonse de Xantoigne, à titre de premier pilote. Marchant sur les brisées de Jacques Cartier, comme lui, de Xantoigne s’arrêta au Bic. Voici comment il le décrit dans son Routhier.
*‘L’Isle de la Raquelle est par les 48 et 2/3. L’Isle de la Raquelle est une isle très basse et proche de la côte du Su, et près d’un Cap de Marbre où il n’y a aucun danger; et entre l’Isle Raquelle et le Cap de Marbre, il peut y passer navires. Et depuis l’Isle jusqu’à la côte du Su, il n’y a pas plus d’une lieue, et depuis l’Isle jusqu’à la côte du nord, environ quatre lieues”.
Ce texte seul est bien loin d’indiquer que Jean- Alphonse de Xantoigne a voulu désigner ici Le Bic. C’est en relisant son itinéraire et en suivant l’explorateur sur le fleuve, qu’on découvre que la Raquelle est Pîle du Bic, et le Cap de Marbre très probablement le Cap-Enragé. Sans doute, les distances données par le Routhier sont un peu inexactes, — on sait en effet que l’île du Bic est à deux lieues de la côte sud et à cinq lieues environ de celle du nord, — mais il semble que le pilote de Roberval n’a voulu donner ici qu’un à peu près. Pourquoi ce nom de Raquelle donné à l’île du Bic ? La réponse n’est pas facile. Le mot raquage est un ancien terme de marine, qui désignait certaine pièce d’un navire à voiles. Y aurait-il des rapports entre ce mieux mot et le nom propre Raquelle ? C’est possible et même probable.
L’essai de colonisation de Monsieur de Roberval fut malheureux. Il en fut de même de ceux du marquis de la Roche, de Monsieur de Chauvin et de Monsieur de Chattes. C’est à Samuel de Champlain qu’il appartenait de fonder le premier établissement sur les bords du fleuve, et d’apporter aux peuples barbares du Nouveau-Monde, avec le bienfait de la civilisation, la bonne nouvelle de l’Evangile.
Accompagné de Pontgravé et de Lescarbot, 1 illustre saintongeois faisait, en 1603, sa première cioisière dans le St-Laurent. Ayant mouillé dans le port de Matane, où il séjourna quelque peu, il se remit en route, pour ne s’arrêter qu’au Bic. Lisons en effet
son journal :
“Dudict Mantanne (Matane), nous vinsmes prendre connoiffance du Pic, où il y a vingt lieues, qui est à la ditte bande du Su”.
C’est la première fois qu’on rencontre le mot Bic, sous une forme qui. rappelle beaucoup celle d’aujourd’hui. En 1613, Champlain publiera sa Carte de la Nouvelle-France sur laquelle on peut lire : bic. Lescarbot, qui accompagnait le fondateur, lors de sa première croisière, édite lui aussi, en 1608, son Histoire de la Nouvelle-France dont il consacre tout un chapitre à la description des hâvres du fleuve St- Laurent. Faisant allusion au voyage de Jacques Cartier, il dit en parlant de celui du Bic : “Les Isleaux Sainct-Jehan que je prens pour le Pic . ”
C’est en 1626, que Samuel de Champlain explique ce qui l’a déterminé à choisir l’appellation de Pic, en 1603; et qu’il parait vouloir accepter celle de Bic, déjà consacrée par l’usage, mais contre laquelle il semble protester.
En 1626, en effet, il faisait une nouvelle croisière dans le fleuve St-Laurent qu’il remontait jusqu’au golfe. En revenant, il s’arrête à l’île St-Barnabé, au large de Rimouski, et de là se rend au Bic. Mais lisons son journal :
“De Sainct-Barnabé au Bic, il y a quatre lieues, c’est une montagne fort haute et pointue, qui paraît au beau temps de douze à quinze lieues, et elle est seule de cette hauteur, au respect de quelques autres qui sont proche d’elle”.
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Avec ce dernier texte, il nous semble que tout doute doit disparaître sur Torigine si discutée du nom de notre paroisse. Aussi n’appuyons pas davantage sur cette question, que nous avons déjà traitée assez longuement d’ailleurs, et racontons, — parce que le nom du Bic y est quelque peu mêlé — l’histoire douloureuse de la première capitulation de Québec.
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§ 5. — Prise de Québec par les Kertk et mission de Desdames, à Pile du Bic.
Cependant Samuel de Champlain avait réussi à fonder une colonie en Canada. Des établissements assez considérables s’élevaient déjà sur le promontoire de Québec, et les forêts du Nouveau-Monde étaient entamées. La petite colonie donnait des espérances au roi de France, qui s’empressait d’y envoyer des recrues : de bons agriculteurs, enrôlés dans la Normandie, la Bretagne, le Maine, l’Anjou, le Poitou et la Saintonge.
Ils sont injustes les dénigreurs de notre race, qui nous accusent de descendre d’une troupe d'aventuriers et de repris de justice. Non, pour quiconque connaît son histoire ou ne veut pas être systématicuement malhonnête, nous sommes les descendants de travailleurs honnêtes, intègres, laborieux et chrétiens dans toute la force du terme. Champlain voulait voir se perpétuer dans la Nouvelle-France les gesta Dei per Francos, aussi il ne pouvait s accommoder de sujets non désirables. D’ailleurs les documents historiques sont là, pour prouver qu’il renvoyait impitoyablement en France les frelons qui i efusaient de cultiver, ou les colons dont la conduite et les moeurs étaient un sujet de malédification poui les habitants de la colonie naissante.
Québec était donc prospère. Mais un seul jour suffit pour faire perdre à la France ce joyau qu’elle possédait au-delà des mers. Bientôt, devait com-
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mencer, entre la Nouvelle-France et les colonies anglaises, cette lutte qui se termina tragiquement, en 1760, par la capitulation de Montréal.
En 1629, les trois frères, Louis, David et Thomas Kertk, huguenots français, passés au service du roi d’Angleterre, venaient sommer Champlain de leur livrer Québec. “Je ne connais pas George III, avait répondu l’intrépide fondateur, je ne sais que notre bon roi Louis XIII”. Cette fière réponse fit reculer les agresseurs. Ils avaient néanmoins la force qui, trop souvent, prime le droit.
Aussi devaient-ils revenir à la charge. Pour empêcher Champlain de se ravitailler, ils commencèrent par brûler l’établissement de Tadoussac. Puis, voulant forcer les assiégés à capituler, pressés par la famine, ils décidèrent d’arrêter, dès leur entrée dans le golfe, les vaisseaux chargés de vivres et de munitions que Champlain pourrait recevoir de France. David Kertk fut chargé de cette mission, plus dangereuse que la destruction des établissements de Tadoussac. Il la remplit avec succès néanmoins.
A peine arrivé au bout de la péninsule de Gaspé, il rencontra une escadre française, commandée par le sieur de Roquement, qui venait approvisionner Québec. Celui-ci, se voyant cerné par les vaisseaux de Kertk, alla se réfugier dans la baie de Gaspé. Puis, prévoyant un combat inévitable et redoutant une issue malheureuse, il envoya, à la faveur des ténèbres de la nuit, un canot monté pai dix matelots, chargé de vivres et de munitions, et fit avertir Champlain du danger
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qui menaçait la colonie. Desdames était à la tête de cette expédition.
Pendant que celui-ci se rendait en toute hâte à Québec, pour accomplir sa mission, un combat meurtrier se livrait entre l’escadre française et la flotte de David Kertk. Les vaisseaux français, criblés de boulets, amenèrent pavillon et se rendirent à l’amiral.
Desdames avait pu cependant se rendre à Québec, auprès de Champlain, qui le renvoya à l’île du Bic, pour y attendre le sieur de Roquemont. C’est là qu’il apprit le sort funeste de l’escadre française.
Ce désastre amena la capitulation de Québec. Champlain, se voyant sans vivres et sans munitions, accueillit les frères Kertk, plutôt comme des libérateurs que comme des ennemis, et capitula le 19 juillet 1629.
On le sait, le traité de Saint-Germain-en-Laye restitua, deux ans plus tard, le Canada à la France ; mais la colonie souffrit longtemps de cette premièie guerre suscitée par l’Angleterre, l’ennemie séculaire de notre mère-patrie. Les missionnaires, Récollets et Jésuites, que Champlain y avait appelés, en 1615 et en 1625, durent retourner en France. C’était une des conditions imposées par les vainqueurs. Mais ils ne devaient pas tarder à revenir : nous le verrons dans l’article suivant.
§ 6. — Rôle de l’île et du havre du Bic, sous le régime français. — L’aventure du Père Ciquart. — Le havre du Bic et les projets magnifiques du baron d’Avaugour.
L’île du Bic a joué un rôle important, dans l’histoire de notre pays, sous le régime français. Sa situation, à l’entrée du fleuve St-Laurent et dans le voisinage du grand havre du Bic, en faisait une station navale de première importance pour la marine militaire. Aussi voit-on des escadres entières y faire escale, à l’époque de toutes les guerres, depuis celles de la conquête, jusqu’à l’invasion fénienne, en 1861. Nous en trouverons maintes preuves dans le cours de ce récit. Les vaisseaux marchands eux-mêmes venaient y ancrer. C’est l’opinion de M. J. Edmond Roy :
“Sous le régime français, les vaisseaux, en entrant dans le fleuve, venaient reconnaître ITsle du Bic, puis cinglaient vers Tadoussac”. (1)
Les missionnaires semblent, eux aussi, 1 avoir choisie, dès l’origine de la colonie, pour leur poste de ralliement dans leurs nombreuses missions au milieu des tribus sauvages des deux rives du St- Laurent. Placée à peu près à mi-distance entie Tadoussac, la première et la plus considérable de leurs missions, et la rive sud du fleuve, elle offrait sûre-
(1) Notes historiques sur la famille de Réné de la Voye
ment un lieu des plus propices de halte et de rendezvous. Là ils attendaient peut-être des instructions de leurs supérieurs, avant de se transporter à d’autres postes. En tout cas, dès 1635, d’après le Journal des Jésuites, on voit des missionnaires à l’île du Bic.
En 1656, lisons-nous dans les Relations, le père Albanel, supérieur de la maison de Trois-Rivières, y était de passage. En effet le père Ducreux, à la date du 17 novembre de cette année, écrit au journal : “Kahi8han (Kahikohan), qui était venu de l’isle du bic, le 17 au soir, s’en retourna au mesme lieu. Il avait apporté lettres du p. Albanel”. Kahikohan était un messager algonquin, au service des Jésuites de la maison des Trois-Rivières. Contentons-nous de cette citation cueillie entre cent autres qui, dès les premiers temps de la colonie, donnent à l’île du Bic une importance plus que secondaire.
Plus tard, sous Haldimand, l’un des gouverneurs anglais qui a laissé le plus triste souvenir dans notre histoire, le fameux abbé François Ciquard, prêtre sulpicien, y fut fait prisonnier et laissé sous bonne garde. L’abbé Ciquard, comme tant d’autres prêtres français, avait émigré au Canada, malgré la défense du gouvernement impérial. Le 22 mai 1793, il arrivait à Montréal, déguisé en marchand. Arrêté par les officiers d’émigration, il fut envoyé à la Malbaie, où le premier bateau devait le prendre et le repatrier. Mais le zélé missionnaire ne l’entendait pas de cette façon. Voulant à tout prix rester dans ce pays, il trompe la surveillance de ses gardes, prend la fuite à travers le forêt et retourne à Montréal. Il y est arrêté de nouveau, le 13 juillet, sur l’ordre
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du gouverneur, et déporté sur File du Bic, où un peloton de policiers le garda jusqu’au 20 août de la meme année. Alors, on le renvoya en France d’où il fut exilé en Angleterre, par la Révolution Française. Mais l’abbé était d’une ténacité peu ordinaire. En 1791, on le retrouve à Frédéricton, Nouveau- Brunskick, où il exerça son ministère pendant quelques années. Il décéda à Montréal, en 1824.
Mais si l’île du Bic jouait un rôle aussi important, sous la domination française, le hâvre du même nom était lui-même considéré à cette époque, comme un des plus avantageux du fleuve St-Laurent. Entouré de toutes parts par File et les montagnes du Bic, abrité contre tous les vents, assez vaste pour donner refuge à la flotte la plus considérable, il méritait bien cette réputation. Et l’on comprend que les premiers gouverneurs de la colonie aient caressé, pour son avenir, les projets les plus magnifiques. On prête à Monsieur de Montmagny l’intention d y établii un poste pour l’échange des pelleteries, entres les Français et les sauvages des deux rives du fleuve. (1)
Mais son successeur, le baron d’Avaugour, avait des vues encore plus enthousiastes. Plein de confiance dans l’avenir de la colonie, qui donnait déjà de si belles espérances, il projetait d’en faire un hâvre de refuge pour les vaisseaux marchands,^ venant de France, et la flotte royale elle-même. Citons F Album du Touriste, de Sir James Lemoine .
“Le baron d’Avaugour, en 1663, prêtait au Bic un rôle important dans ses plans de défense, pour con-
(l) Ferland: Histoire du Canada.
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solider la puissance française en Canada. D’Avaugour demandait pour Québec des fortifications et un envoi de 3,000 hommes et 300,000 écus pour rendre cette place forte, la clef et la capitale d’un grand empire. Au Bic devait être le port destiné à recevoir les effets venant de France et les vaisseaux du roi, maîtres du fleuve”.
Nos lecteurs nous permettront d’ajouter à cette citation un extrait de la lettre adressée au roi de France, par le baron d’Avaugour, à l’expiration de son terme d’office, comme gouverneur du Canada.
“Selon moi, la première démarche est ce que j’ai dit ci-dessus au regard de Québec; à quoi j’ajoute au Bic un port pour recevoir plus sûrement les choses qui nous viennent de France, et y retirer le nombre de vaisseaux qu’il plaira au roi ; pour être non seulement maîtres de la rivière, mais aussi pour aller vers le nord chercher divers avantages que l’on assure s’y trouver” .
“L’idée française, dit Sir James Lemoine, ne devait se réaliser qu’un siècle plus tard pour Québec. Mais le hâvre du Bic, tout attrayant, tout sûr qu’il soit, n’est pas encore devenu un hâvre de refuge pour la marine marchande ni pour la marine royale. Le sera-t-il plus tard ?”
L’Anse de la Rivière du Sud-Ouest.
AU TEMPS DES DECOUVERTES
Cette question, que se posait l’auteur des Maple Leaves, est devenue d’actualité bien des fois depuis cette date, notamment en 1855, 1901 et 1905. Il sera intéressant de rappeler, dans un autre volume de cette monographie, les polémiques acerbes qui se livrèrent à ce sujet.