‹ Le bien et la loi moraleChapitre 19 sur 19 · DE TROP · texte numérisé non relu

DE TROP

Nous verrons tout à l'heure une conséquence encore bien plus sévère de cette loi dans ce fait

que l'expérience., d'abord sans plaisir, de jouissances qui dépassent les limites des facultés, chez l'être humain, en font peu à peu naître le besoin, qui apporte, avec lui, la privation et la douleur, dès qu'il cesse d'être satisfait. L'acquisition trop rapide de nouveaux besoins, de plus en plus variés et de plus en plus intenses, peut ainsi dévoyer et affoler l'instinct, jusqu'à une sorte d'insatiabilité maladive qui surmène le système nerveux, conduit à l'oubli de tous les sentiments moraux, affectifs et sociaux, et, fréquemment, dans nos sociétés modernes, aboutit à des altérations pathologiques des centres nerveux et jusqu'à la folie.

La loi du bonheur et son antinomie.

D'après tout ce qui précède, nous pouvons formuler la loi du bonheur ou du souverain bien individuel.

Le souverain bien, ou bonheur absolu, consiste, pour chaque individu, dans l'équilibre parfait de ses besoins sentis avec la possibilité de les satisfaire.

Mais, d'un autre côté, nos observations analytiques sur la vivacité relative de la jouissance ont abouti à démontrer l'existence d'une antinomie

à cette loi, qui semble triste et décourageante,

mais qui n'est que trop évidente : c'est que, dans toute la série des êtres organisés, les besoins croissent plus vite que la possibilité de les satisfaire.

Cette loi fatale est vraie pour chaque individu, à travers les phases de son évolution individuelle ; comme pour chaque espèce, dans son évolution spécifique; comme pour la série entière des êtres organisés, suivant les degrés successifs de leur sensibilité progressive et de leur complication organique.

L'enfant a peu de besoins, aisément satisfaits. De la nourriture, du sommeil, de la chaleur, de la lumière; autour de lui du mouvement qui l'excite, de la gaieté qu'il partage; et il est heureux, à moins qu'une douleur physique ne vienne troubler sa quiétude.

Les besoins des peuples sauvages sont fort analogues à ceux de l'enfant, sauf la satisfaction de quelques instincts violents qui ne tardent pas à se développer d'une manière analogue dans la première jeunesse de tous les hommes.

Ces mêmes besoins de l'enfant et du sauvage subsistent encore chez les animaux supérieurs

et s'atténuent à mesure que Ton descend les degrés de la série.

Chez l'adulte, au contraire, les besoins croissent rapidement avec l'âge ; comme avec la sociabilité, l'intelligence, la culture de l'esprit ; avec les sentiments affectifs et collectifs; avec F amour-propre et toutes ses variétés : orgueil, fierté, vanité, susceptibilité, jalousie, envie, ambition, qui se mêlent en quelque proportion à toutes les jouissances de l'être social et constituent, avec ses plus vifs plaisirs, ses peines morales les plus intenses, ses plus insatiables désirs, ses déceptions les plus amères.

Serait-il donc vrai que chez l'adulte civilisé surtout, la somme des biens et des maux donnerait la moindre résultante possible de bonheur, cette résultante devant se déduire d'une grosse somme de jouissances, équilibrée par une somme totale de privations encore plus considérable ?

Il est trop certain qu'à mesure que la civilisation se développe, et surtout lorsque ses développements sont rapides, nos races supérieures souffrent beaucoup plus de privations qui ne seraient pas môme ressenties par des peuples

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sauvages, qu'elles ne jouissent des biens qui' leur sont devenus nécessaires et qui ne seraient pas même appréciés par des races qui, loin d'en avoir acquis l'habitude, n'en ont ni l'expérience, ni le désir, ni même l'idée.

C'est pourquoi une famille, autrefois riche, souffre beaucoup plus de la pauvreté relative à laquelle elle se trouve tout à coup réduite, qu'une famille qui, ayant toujours été pauvre, est restée en réalité plus pauvre que la première ne l'est devenue. L'enfant sorti de nos classes supérieures, qu'un hasard du sort, un revers de fortune, la perte de ses parents, rejette dans les rangs sociaux inférieurs, conserve en lui des instincts, héréditaires ou déjà acquis, que de nouvelles habitudes, péniblement prises, ne domptent et ne corrigent jamais complètement. Il éprouve des besoins inconnus à ceux dont il est devenu l'égal, des privations instinctives que ceux-ci ne ressentent point, des aspirations vers un mieux qui ne lui laissent pas même la jouissance du bien dont il dispose et qui le condamnent à un état constant d'ennui, d'inassouvissement et de mal-être.

Un fils de roi n'est satisfait que s'il règne : toute l'histoire le démontre. Les Turcs, en condamnant à mort tous les frères de l'héritier du trône, n'ont fait, semble-t-il, que consacrer cette loi, en prenant la seule voie possible, quelque cruelle qu'elle paraisse , d'assurer la paix, la stabilité de chaque règne, d'éviter les compétitions des cadets et les discordes civiles qu'elles suscitent. De même, chez les abeilles, une seule reine peut vivre dans chaque ruche; les autres doivent périr ou émigrer.

En effet, l'habitude héréditaire, ou acquise pendant la première enfance, crée très réellement une nature ethnique spéciale, à laquelle l'individu ne peut déroger sans souffrances plus ou moins vives, sans de cruelles luttes contre ses instincts, sans de profondes révoltes de passions intimes, mais intenses, dont il peut longtemps ignorer l'objet. Mais au moment où cet objet, se présente à son expérience ou à son imagination, il provoque en lui une violence de désirs, une impatience de la jouissance qui, étouffant tous les autres mobiles d'action, peut le conduire au crime ou à la folie.

Que d'enfants naturels, déclarés sans père connu, que d'adultérins secrets ont ainsi peuplé les bagnes, à la première ou même à la seconde génération, par la fatalité de ces naissances hybrides qui sont encore plus bâtardes selon la nature que selon la loi; parce qu'elles sont le fruit de deux êtres inégaux, différents de race, d'instinct, d'innéité passionnelle, qui ne peuvent donner que des produits doués d'une résultante psychique mal équilibrée pour les conditions de vie que leur fait la société.

S'il était possible de scruter les généalogies vraies, sous la filiation factice que détermine la loi, on verrait, souvent, chez un criminel, le fruit de deux hybrides sociaux, reproduisant les passions et les besoins, avec les vices et les vertus, de ses aïeuls de haute classe. Si, dans une situation inférieure, il cède aux fatalités de sa nature, qui le rendent impropre aux devoirs sociaux que lui impose sa filiation légale, c'est qu'une résultante fatale d'hérédités convergeantes le condamne à une invincible paresse et à d'inassouvissables envies.

Si, de tous temps, les mœurs ont condamné ces

mésalliances; qui ont toujours fait le désespoir des familles et quelquefois leur honte, c'est qu'en réalité, elles peuvent avoir les effets les plus funestes sur l'équilibre psychique des enfants qui en naissent. Il y a mésalliance ou hybridité sociale , toutes les fois qu'à l'accord purement physique des sens ne se joint pas, chez les époux ou amants, l'accord des instincts moraux et intellectuels; l'identité de race, d'éducation, d'habitudes ethniques; l'analogie harmonique des penchants, des passions, des besoins, des sentiments esthétiques et affectifs, et, dans la conscience, une notion du devoir étroitement corrélative à tout cet ensemble.

La vraie mésalliance, selon la nature, est donc indépendante des conditions de la fortune, mais non des conditions de race, d'éducation, de culture de l'esprit ou même des sens. Il n'y aura pas mésalliance entre nobles d'hier et bourgeois urbains d'aujourd'hui ; tandis qu'elle pourrait être profonde entre les parvenues de la veille et les descendants orgueilleux des barons féodaux du moyen âge, si, déjà bien des fois, ceux-ci n'avaient croisé de bourgeoisie leur vieille

souche, apauvrie et épuisée, dont des éléments plus robustes peuvent ainsi dominer aisément les forces ataviques. Mais la mésalliance existe surtout entre les populations dès longtemps accoutumées aux délicatesses de la vie urbaine et les vieilles familles rurales de nos campagnes, faites à de tout autres conditions de vies.

En toutes ces unions, c'est la généalogie naturelle, si difficile à établir, surtout au delà du premier degré, qu'il faudrait pouvoir consulter, non une généalogie légale souvent menteuse. C'est pourquoi la plus urgente des réformes à accomplir dans nos lois civiles, c'est la révision totale du titre qui concerne la filiation et la paternité. Il ne faut pas qu'une famille honnête reste exposée à croiser ses représentants avec les descendants d'un escroc, d'un faussaire, d'un assassin, pas plus qu'avec les enfants d'un phthisique ou d'un fou. Il n'est pas bon qu'un fils de paysan, parvenu à la richesse, mais non pas à la culture de l'esprit et des mœurs, épouse unefille des vieilles civilisations urbaines. Car non seulement ledésaccord des instincts rendra la vie commune difficile

entre eux, mais il en pourra résulter chez les enfants un fâcheux équilibre psychique. Le croisement inverse aurait les mêmes effets, et de plus fâcheux encore ; l'hérédité atavique lointaine étant plus forte chez la femme que chez F homme.

A plus forte raison, tout métissage entre races, si non différentes et équivalentes, du moins inégales en sociabilité et en moralité, ne peut-il donner que des résultats funestes, quant à la gamme passionnelle et instinctive de ses produits. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de l'instabilité sociale et morale de ces nations de l'Amérique centrale ou méridionale, si profondément mélangées d'éléments ethniques inégaux et discordants. Ce n'est nullement le degré d'intelligence qui, en général, est abaissé dans ces produits hybrides; c'est l'échelle des passions, des instincts, des motifs déterminants d'action; c'est le niveau de la moralité, enfin, où prédomine exclusivement un égoïsme puissant, insuffisamment contrebalancé par les sentiments affectifs, et surtout sociaux, et qui entraine la volonté avec la puissance des

actions réflexes, mais avec d'autant plus de sûreté qu'une intelligence plus active et plus cultivée la dirige dans le choix des moyens pour atteindre le but voulu. Les races métisses peuvent donc être très intelligentes, mais elles n'en sont alors que plus immorales. Chez elles on ne voit se manifester qu'une ardeur de jouissance sans frein, des ambitions, des cupidités sans règles, l'impatience de toute loi, de toutes limites à leur égoïsme tyrannique et capricieux. De sorte qu'on pourrait caractériser leurs représentants, en retournant la définition de l'homme par de Bonald et dire d'eux : ce sont des intelligences au service de leurs organes.

Quelle que soit d'ailleurs l'innéité d'un être humain et le rang social auquel il soit parvenu, quelques jouissances que puissent lui procurer le nom, la fortune, la science, le talent, le génie, les hasards de la vie servant son ambition, toujours il arrivera au bout de sa puissance de jouir avant d'atteindre au bout de ses désirs. Chaque satisfaction d'un besoin développera en lui le germe d'un besoin nouveau, la curiosité insatiable d'autres manières d'être heureux

qui sera une source de douleurs, s'il ne peut y satisfaire.

Or, si le mal est la douleur sentie, la privation éprouvée ; si le bien est la satisfaction du besoin, la cessation de la privation, l'être qui aura le moins de besoins aura chance d'être le plus heureux. Celui qui aura les passions les plus ardentes et les plus diverses, les besoins les plus impérieux et les plus nombreux sera fatalement condamné à la souffrance dans une mesure corrélative.

Si donc, comme nous l'avons dit, le souverain bien individuel consiste dans l'équilibre entre les besoins et la possibilité de les satisfaire, l'acquisition, la multiplication, le développement incessant d'instincts nouveaux, qui résulte des progrès rapides de nos civilisations, ne peut que nous éloigner du bonheur. Il y a là quelque chose de profondément désespérant qui doit nous arrêter quelque temps. C'est un problème dont la solution est ardue et complexe et qui touche à tout ce qu'il y a de plus grand et de plus élevé dans l'ordre général de l'univers.

Les plus heureux de tous ne sont pas ceux qu'on pense.

Cette sorte d'antinomie morale, qui tendrait à faire des êtres supérieurs les êtres les plus malheureux, se constate aussi bien dans l'ordre des sensations physiques et des passions animales les plus grossières, que dans Tordre moral et intellectuel le plus élevé. Ce ne sont pas seulement les besoins les plus violents et les plus riulimentaires de l'existence organique qui deviennent plus difficiles à satisfaire à mesure qu'ils s'affinent et se multiplient; il faut constater cette progression surtout dans Tordre des senti-

ments moraux, affectifs ou esthétiques, et des passions supérieures de l'entendement. L'appétit du beau, le besoin du luxe, les suggestions de la vanité, de l'orgueil, les ambitions de la gloire ou du pouvoir, dominent encore plus tyranniquement, dans les conseils de la volonté, que la faim animale ou sexuelle. On peut môme dire que les passions supérieures doivent à la grandeur de leur objet, à la hauteur indéfinie de leurs aspirations, d'être les seules inassouvissables, en même temps que les plus variées dans leurs manifestations, et les plus intenses, quant aux jouissances qu'elles procurent.

Si l'homme civilisé de nos grandes cités ne peut, sans souffrance, se nourrir d'aliments grossiers; s'il ressent des privations réelles, quand lui manquent quotidiennement ces produits supérieurs de notre agriculture et de notre industrie que les peuples sauvages ne soupçonnent même pas, et que les paysans, les ouvriers, qui les produisent, se refusent eux-mêmes stoïquement, et sans vraie privation ; s'il souffre du froid ou de la chaleur, quand les neuf dixièmes des hommes de même race, mais autrement accoutumés,

pourtant sous le môme climat, n'en sont pas incommodés; s'il lui faut les jouissances de l'art, les délicatesses du goût, cette élégance du vêtement et de l'ameublement que nos populations rurales ne seraient pas même capables d'apprécier; c'est par suite d'une sensibilité morale acquise qui, développant chez lui toute une gamme de passions nouvelles, le rend susceptible de souffrances bien plus intenses que celles qui peuvent résulter des privations et des douleurs, purement physiques, auxquelles il reste néanmoins exposé, tout comme un autre, par les fatalités de sa nature organique.

Avec une sensibilité aussi délicatement excitée, où mille cordes vibrent, pour jouir ou pour souffrir, les passions affectives sont plus vives et plus impatientes des obstacles, et, en même temps, arrivent plus vite à la satiété. Ce n'est pas une femme qu'il faut à un tel homme, mais telle femme entre toutes. Puis, après celle-là, telle autre. Ses désirs ont la violence des passions morbides. Les contrariétés de l'orgueil blessé, de la vanité souffrante irritent ses appétitiona purement organiques. Le moindre échec à cet

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orgueil, la moindre déception de cette convoitise est une torture plus vive que celle de la faim. L'insuccès d'une tentative politique, celui d'une œuvre d'art, un échec littéraire ou oratoire causent à certains représentants des classes cultivées des souffrances plus intenses que l'amputation d'un membre et tout aussi réelles. On en voit qui supportent courageusement une maladie aiguë et longue, une opération douloureuse et qui cèdent au découragement et à la tentation du suicide, parce qu'ils ont été trahis, trompés clans leurs affections ou leurs ambitions.

Enfin, chez ces natures, si éminemment sociales, vibrantes surtout des passions intellectuelles, le sentiment sympathique de solidarité est si puissamment développé que le spectacle du mal ou de la douleur, chez autrui, leur cause un insupportable mal-être. Le sentiment de haine contre les auteurs de cruautés inutiles, de délits et de crimes particuliers, ou de désordres généraux dans la communauté sociale, les passionne, lés irrite, peut les rendre, à leur tour, injustes et cruels envers des coupables

dont ils ne comprennent pas les motifs déterminants et dont la nature passionnelle leur est devenue une énigme, parce qu'ils ne jugent pas les choses selon les mêmes normes.

De là, ces émotions violentes causées par le jugement d'un criminel; de là ces puissantes passions politiques qui s'exaspèrent surtout dans nos grandes cités, où, presque toujours, elles ont pour cause profonde, sinon pour prétexte, une guerre, non de famine, mais de jouissances, entre les appétits éveillés, mais inassouvis, des classes populaires, et les sensibilités, plus délicates, rendues plus insatiables de nouveaux plaisirs par satiété même, des classes riches. Les populations rurales, d'un développement plus lent, tenues loin du spectacle excitant des plaisirs urbains et des jouissances du luxe mondain, plus paisiblement attachées aux instincts héréditaires et à leurs calmes satisfactions, et que rien ne trouble dans leur équilibre passionnel, se mêlent rarement à ces conflits, dont, presque toujours, elles condamnent les auteurs, parce qu'elles sont peu en état de comprendre les mobiles qui les dirigent.

Les rapides communications d'esprit à esprit, de conscience à conscience, qui ne sont possibles que dans les grandes agglomérations urbaines, y développent, chez les représentants des dernières castes sociales, des sentiments de solidarité que l'isolement égoïste du paysan ne saurait éprouver. Dans ces fournaises tumultueuses de nos grandes capitales, les intelligences, surexcitées sans cesse par des sensations nouvelles et par des privations douloureuses, qui s'imposent en face de surabondantes superfl lûtes, comprennent vite qu'aucun ordre équitable ne semble avoir présidé à cet étrange partage des biens et des maux dont la loi générale et la linalité leur échappent.

Croyant, trop aisément, sur la foi de leurs tribuns, trop souvent plus éloquents qu'instruits, qu'un ordre très différent pourrait être établi et subsister, elles s'attachent à des doctrines illusoires dont le seul effet immédiat est, le plus souvent, de leur faire sentir plus vivement leurs souffrances et d'exciter en elles, avec le désir douloureux des jouissances dont elles ont le spectacle, des besoins nouveaux, des

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instincts plus multiples, germe de passions que la satiété même ne ferait qu'irriter sans les satisfaire. Car, en face des satisfactions plus grandes qui leur seraient refusées, les satisfactions, toujours incomplètes, que donneraient à ces natures brutes les jouissances qu'elles envient, ne pourraient procurer qu'un court instant de répit à leurs convoitises, promptement croissantes, avec la possibilité de les satisfaire. Presque toutes transplantées violemment des milieux agricoles au sein d'un milieu urbain, dans la durée de quelques générations, elles n'ont pas été préparées à les modérer, par leur culture éducative ou héréditaire.

Ces lois, d'un caractère si fatal, si alarmant pour le progrès, comme pour le repos de nos sociétés, sont vraies dans toutes les classes et dans toutes les races, dans les villages et dans les petites villes, comme dans les grandes capitales ; mais leurs effets sont croissants avec les richesses accumulées dans les grands centres de populations, et avec le spectacle des plaisirs que ces richesses procurent à ceux qui les possèdent, constamment rapprochés des privations navran-

tes de la misère qui côtoie les chemins où le luxe se déploie, comme pour exciter l'envie, faire naître des désirs et des passions inassouvissables.

Aussi voit-on mainte fille de campagne, jusque-là heureuse, dans son village, d'avoir chaque jour à sa sufïïsancé du pain, du lait, des fruits, un peu de viande salée et un bon lit, avec une robe neuve et une coiffe blanche pour les dimanches, une fois domestique à Paris, se trouver très malheureuse de travailler moins qu'aux champs, de se lever deux heures plus tard, mais de ne pas boire le môme vin que ses maîtres, quand elle se contentait si bien chez elle de piquette de pommes. La vue des toilettes de sa patronne, qu'elle voit porter d'ailleurs sur nos trottoirs par d'anciennes payses, ses compagnes, la fait livrer son avenir au premier homme qui lui achète un chapeau; sa première ambition étant toujours de quitter sa coiffe. Et si elle a quelque beauté, que le hasard la lance dans un certain milieu, parfois, en moins d'un an, elle deviendra l'une de ces courtisanes insatiables dont toutes les vanités coûteuses, toutes les recherches du plaisir, du luxe, de la volupté ne

peuvent apaiser les appétits toujours croissants, et qui finissent souvent par périr dans le dénuement, après avoir abusé de toutes les joies les plus coûteuses.

Cette insatiabilité des désirs se manifeste beaucoup plus chez les individus des deux sexes, rapidement parvenus, sinon à la fortune, du moins à la jouissance, que chez ceux qui en ont acquis l'habitude, en quelque sorte, héréditaire. Une fois arraché à son milieu natal, à ses habitudes de famille, d'enfance et d'éducation; à cette vie, presque instinctive, des populations longtemps arrêtées à quelqu'une des stases où nos sociétés se sont successivement attardées; à cette immobilité séculaire où chaque action devient comme réflexe, et où, le besoin étant régulièrement et aisément satisfait dans la juste mesure où il est ressenti, la passion n'est pas irritée par la privation; il semble que l'être humain devienne, par un soudain changement d'habitudes, la proie de passions toujours changeantes, de désirs toujours renouvelés, de besoins déréglés, morbides, inconscients de l'objet qui peut les satisfaire et toujours croissants en inten-

site, en vivacité, en variété. On pourrait dire de ces êtres transplantés dans un nouveau milieu, greffés comme sur une autre race, qu'ils sont métis par les habitudes, comme les produits de races inégales sont métis par les instincts héréditaires.

Une fois que l'individu humain, homme ou femme, déclassé, isolé de ses congénères sociaux, est lancé dans cette voie, avec son imagination toujours inquiète et ses curiosités toujours renaissantes, rien ne semble pouvoir l'arrêter; car rien ne peut plus le satisfaire. La satisfaction même d'un caprice ne fait que l'exciter à essayer d'autres caprices ; à moins qu'une forte culture intellectuelle, un sentiment profond du bien moral, de certaines délicatesses esthétiques ou éthiques dans ses passions elles-mêmes, et, plus que tout, quelque passion affective directrice, ou la conscience d'un certain devoir social ne vienne lui servir de frein. C'est ce frein, d'ordre intellectuel, qui, trop généralement, n'existe pas chez les parvenus du hasard, sortis subitement des classes populaires et surtout des classes

rurales, moins aisément accessibles à la haute

culture de l'esprit, ou aux conseils d'individualités supérieures les dominant par l'affection, le respect ou l'amour.

Les femmes, dont l'enfance et la jeunesse se passent, au milieu des autres femmes, dans les occupations toutes manuelles de la famille, acquièrent, dans ce cadre étroit et monotone, une sensibilité plus vive, parce qu'elle est moins émoussée. En même temps elles y demeurent plus asservies à l'instinct, parce que leur intelligence y est moins développée que celle des hommes, qui reçoivent tous, plus ou moins, une sorte d'éducation rudimentaire dans les mutuels contacts de leur vie plus extérieure. Aussi semblent-elles arriver, plus vite encore que les hommes, à cette insatiabilité de la jouissance, dès qu'on les arrache à ce milieu natal. Quand surtout, se délivrant du frein de la pudeur qui, seul, en l'absence de tout autre, peut les retenir quelque temps, elles rompent la chaîne des habitudes héréditaires et sortent de l'existence réflexe, comme d'une sorte de sommeil fœtal; leur volonté se trouve tout à coup livrée, sans contre-poids, aux surprises de la curiosité, aux

caprices du désir, aux poussées internes de passions nouvelles, nées de sensations inexpérimentées et de besoins jusque-là inconnus, qui germent les unes des autres, par une génération d'autant plus rapide que les émotions qui les provoquent, éveillent en elles l'appétit de la jouissance, avec la faculté de jouir, sans y développer celle de penser et déjuger.

Si l'éducation première des femmes, l'ignorance dans laquelle elles sont tenues à tous égards, la sévérité même des mœurs de leur premier milieu social et l'infériorité de leur culture intellectuelle sont les facteurs de la suractivité passionnelle dont elles se montrent ensuite capables; de même, les jeunes hommes des hautes classes, qui, comme elles, ont, presque tous, une enfance sévère, sous la règle austère des collèges, où, parfois, comptant sur un patrimoine futur, ils travaillent peu, une fois échappés à leurs mentors et tout à coup lancés dans la vie, avec tous les moyens de jouissance que donne la richesse, n'y deviennent, le plus souvent, que les complices et les corrupteurs de ces paysannes transformées en Phrynés. Comme celles-ci,

ceux-là ne sont que des parvenus de la fortune, des échappés du bagne de la privation, qui semblent n'avoir plus d'autre but que de trouver des compensations aux heures qu'ils jugent avoir perdues jusque-là pour le plaisir.

Parvenus de naissance ou parvenus du hasard, sans phases transitoires entre l'extrême dépendance et l'extrême licence, leurs irascibles appétits, jusqu'alors comprimés, sont excités, plutôt que satisfaits, par des jouissances qui n'ont été conquises par aucun travail, aucun effort moral, aucune lutte de la volonté poursuivant, avec persévérance, un but qui ne peut être atteint que par des sacrifices multipliés. De sorte que la moindre privation devient une vive souffrance pour ces natures livrées à l'instantanéité du caprice, et d'autant plus irritables par la contrariété que la culture de l'esprit est moins développée en elles.

C'est sous ce dernier rapport seulement, qu'on peut constater entre nos viveurs et nos viveuses, entre les paysannes devenues Phrynés et leurs complices des hautes castes, certaines différences profondes. Ceux-ci se blasent, s'arrêtent,

après un premier élan fougueux de leurs passions, dans lequel, cependant, ils conservent certaines limites marquées par des préjugés traditionnels de race, qui leur tiennent lieu de frein moral. Chez celles-là, au contraire, la sensibilité brutale semble s'exaspérer par la satisfaction môme. Dans leur affollement passionnel, se perd toute trace de ces sentiments moraux qui, pourtant, leur ont souvent été inculqués dans l'enfance. Pour elles toute tradition héréditaire est effacée; les mœurs de l'espèce ont disparu dans l'évolution , sans contre-poids , de cet égoïsme absolu, dont la maternité même, pourtant le plus puissant des instincts chez la femme, parfois ne peut triompher.

Ces effets de raffollement sensuel sont si peu spéciaux à la nature féminine, qu'on les voit se produire souvent, soit chez certains descendants nulles des hautes classes qui, ruinés par leur folle jeunesse, ne savent plus demander à la vie de plaisirs que de honteux moyens d'en jouir encore; soit chez des hommes qu'un hasard de la fortune a tout à coup favorisés, et auxquels une aubaine imprévue a permis soudain de se jeter

dans la vie à grandes guides. Le plus souvent, non sans exception, ils nous montrent, chez le sexe viril, des faits presque exactement corrélatifs à ceux que nous constatons chez nos courtisanes de basse extraction, avec Ces différences qui résultent seulement de ce que les préjugés sociaux tolèrent à tort chez l'homme des vices qu'ils ne pardonnent pas aux femmes.

En somme, chez tous ces élus de l'aveugle fortune, qui se sont trouvés par hasard au bord de l'ornière que trace capricieusement sa roue, en écrasant trop souvent sur son passage le vrai mérite, on constate,' généralement, avec un arrêt de développement intellectuel, une absence plus ou moins totale de ces passions morales supérieures qui sont la sauvegarde des familles où se perpétue depuis longtemps une éducation héréditaire, et surtout de ces sentiments de dignité personnelle et d'honneur qui sont le frein nécessaire des hautes classes sociales. De sorte que le parvenu, arrivé à la richesse sans travail et sans avoir, subi la discipline d'une certaine culture d'esprit, ne pouvant avoir d'autre mobile d'action que l'ivresse de ses désirs, montrera, contre les

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obstacles qui s'opposent à leur satisfaction, une irritation d'enfant gâté ou de bête fauve. S'il voit s'écrouler sa fortune sous les abus mêmes qu'il en fait, il peut arriver au crime, tout au moins à ces actions malhonnêtes à l'aide desquelles une conscience peu délicate parvient à abuser l'opinion et à tourner la loi. Tour conserver des biens acquis sans mérite et sans droit, ou pour les accroître encore, il ne reculera peutêtre devant aucune de ces hontes, où de plus hautes natures verraient des souffrances plus vives que les jouissances qui en seraient le prix.

Il en est autrement des parvenus du travail, du talent et de l'intelligence, qui savent généralement faire un judicieux emploi des moyens de jouir qu ils ont acquis, et qui sentent, par expérience, que la modération dans les désirs est un art de les mieux satisfaire. C'est que les vainqueurs légitimes et glorieux des batailles de la vie sont presque toujours des natures d'élite, heureusement douées et équilibrées.

Mais, trop souvent aussi, les fils de ces triomphateurs légitimes se hâtent de dévorer la moisson de travail et de gloire de leurs pères dans

les débauches précoces et la vie à courre, où l'on demande à l'usurier de quoi satisfaire les courtisanes, et, oùTon escompte l'héritage paternel, en môme temps que les forces de l'âge viril. Cela ne tend-il pas à prouver qu'il faut plus d'une génération pour fixer la moralité, la noblesse native d'une race; et que, ni l'éducation même, ni le milieu social ne peuvent prévaloir contre les instincts ataviques, résultant de l'entrecroisement sans choix des lignées qui expose le plus digne père à élever les plus indignes fils?

Toute l'histoire des civilisations, de leurs progrès et de leurs décadences, montre que l'influence exercée sur elles par l'insatiabilité inintelligente des parvenus de hasard, arrivés rapidement, sans travail et sans mérite personnel, à la fortune, est essentiellement corruptrice; qu'une sorte d'éducation individuelle et héréditaire est nécessaire à l'exercice légitime et moral de la faculté de jouir; que l'accession, trop rapide et injustifiée, des couches sociales, jusque-là inférieures, aux jouissances du luxe et de l'art a pour effet immédiat l'abaissement des mœurs et des caractères, la corruption du goût et la déca-

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dence de Fart lui-même, sous ses formes les plus élevées.

Ainsi, les riches profits des commerçants, grecs, exploiteurs du travail des esclaves, précédèrent de peu la chute de la puissance d'Athènes, et firent du nom de Corinthe le synonyme de lieu de débauche. L'arrivée au pouvoir des affranchis romains et l'abus des adoptions précipitèrent la décadence de l'empire, où la courtisane prit une place prépondérante sur celle de la matrone. La contagion du luxe latin corrompit la Gaule; les barbares francs et' germains ne prirent à l'empire que ses vices et ses superstitions; les richesses des marchands italiens et flamands payèrent les artisans du xvi e siècle, plutôt que ses artistes ; les abus des financiers du xvm e siècle ont, plus que les abus de la noblesse, rendu la révolution inévitable et préparé ses excès ; enfin, les races, hier encore barbares,- qui donnent aujourd'hui naissance à des peuples qui empruntent de nous nos instruments de civilisation, ne semblent pouvoir les employer qu'à l'abus des jouissances sensuelles, sans arriver au beau, au vrai, au bien.

Le mal, ressort du progrès.

Si l'intensité croissante de la jouissance est toujours corrélative d'une intensité, plus rapidement progressive, de la douleur, il résulte de ce double accroissement en sens divergents une diminution réelle clans la résultante du bien individuel; et la loi du bonheur se pose comme une antimonie fatale.

Cependant, cette sorte d'anomalie logique et de contradiction antinomique, qui, au premier abord, semble monstrueuse, trouve sa raison d'être, sa condition et sa finalité dans l'ordre général des choses.

En effet, chez une minorité, un moment

privilégiée, en apparence, mais, au contraire, desservie par le hasard : puisqu'elle semble condamnée, par l'abus, en quelque sorte fatal, de ses privilèges mômes, à une décadence rapide et douloureuse, faisant suite aux agitations stériles de la poursuite d'un bonheur qui la fuit ; cet accroissement, presque morbide, de la sensibilité individuelle peut, néanmoins, contribuer à l'accroissement du souverain bien général et au progrès total de l'espèce.

Tel paraît être en réalité son effet ultime.

Nos classes populaires vont contre leur but, quand elles se plaignent de la distribution inégale des richesses, qui permet aux uns de folles prodigalités, tandis que les autres n'ont pas môme le nécessaire. Un partage égal de tous les biens aurait pour effet immédiat d'augmenter la pauvreté, de la rendre universelle, sans profit pour personne. Les pauvres d'aujourd'hui ne seraient ni plus riches, ni plus heureux. Ils le seraient probablement moins, et n'auraient que cette consolation de voir tout le monde aussi malheureux. Certaines misères exceptionnelles, dues à des causes physiques d'ordre fatal, à des

accidents biologiques inévitables, à des vices moraux, à des inactivités et à des inaptitudes individuelles, dont il est bon, dans l'intérêt général de l'espèce, de ne pas encourager la multiplication, dans l'hypothèse d'une distribution égale des biens disponibles, ou ne pourraient jouir de leur part, ou, bientôt, l'auraient dispersée.

Une répartition égale de toutes les valeurs créées, aujourd'hui disponibles dans nos grandes sociétés, aurait pour conséquence de les anéantir, comme capital reproducteur virtuel, pour ne leur laisser que leur utilité directe, comme revenu actuel. Cette répartition ne donnerait à personne la possibilité de vivre sans travail, et diminuerait pour chacun la quantité totale de travail disponible, tout en exigeant de chacun une plus grande somme d'efforts et de labeurs pour une même somme de jouissances produites. Qu'on suppose seulement nos chemins de fer devant être exécutés par l'épargne du prolétariat ou de nos propriétaires ruraux, jamais ils n'auraient pu être construits. Qu'on se figure l'Etat obligé de demander

son budget à toute une nation dont le revenu total suffirait à peine à lui procurer le nécessaire; comment assurerait-il tous les services publics sans pressurer affreusement toute la masse des citoyens ?

Dans tous les pays où n'existent pas de grandes fortunes, la misère n'est pas moins grande. Elle y est plus grande parfois; car le travail y manque. Il y est moins rétribué, quoique réparti dans les rangs de populations plus clair-semées. Il ne faut, pour en avoir la preuve, que comparer nos grandes villes à certaines provinces, où presque tout paysan est un petit propriétaire.

Si tous les pays très peuplés sont aussi des pays où existe une grande inégalité des fortunes, c'est qu'en somme cette inégalité des fortunes est utile à la multiplication de la quantité de vie humaine possible et à la somme des biens dont elle dispose. A quantité égale de capitaux, évalués à leur valeur relative d'usage, et non à leur cours nominal, qui dépend de leur rareté, la répartition la plus égale, qui en serait faite, serait la moins favorable à l'accroissement de la richesse publique et de la population même.

274 QUATRIEME PARTÎE.

Si chaque famille , dans un Etat, avait juste de quoi vivre sur son sol, supposant que cette répartition put être durable, chacun ne travaillant que pour soi, juste dans la mesure de ses besoins, n'augmenterait jamais sa fortune, ou ne l'augmenterait qu'au prix de toutes les privations. Même en ce cas, elle augmenterait bien plus lentement que la division des héritages ne la diminuerait à chaque génération, et chaque famille serait ainsi conduite à ne mettre au monde quejuste le nombre d'enfants qui pourraient vivre en se la partageant. Ce serait la dépopulation à court délai. Ce serait, de plus, l'arrêt fatal de la grande industrie et de toute puissante action collective. Ce serait le retour inévitable aux procédés économiques et aux conditions sociales de Tétat barbare. Avec la diminution de l'échange des services, ramené à se faire surtout en nature et seulement entre voisins, disparaîtrait cette division du travail et cette localisation des fonctions qui, dans toute collectivité sociale, comme dans l'individu biologique, est la norme absolue de la supériorité organique.

Le ressort du besoin, du désir non satisfait,

Fambition d'accroître, avec sa fortune, la possibilité de jouir en repos, avec sécurité, du travail accompli, du profit réalisé, a toujours été l'éperon enfoncé aux lianes de l'humanité pour la pousser en avant. Elle s'arrêterait le jour où les besoins cesseraient de se multiplier, de s'accroître; où toutes les ambitions seraient bornées par une limite infranchissable. Elle s'arrêterait, encore qu'on put supposer tous les instincts satisfaits, toutes les passions arrivées à la satiété, toutes les ambitions possibles réalisées. La douleur est le vrai moteur du monde et l'humanité heureuse cesserait d'être l'humanité. Si c'est son malheur, c'est aussi sa grandeur et sa gloire.

Cette fatalité antinomique, qui la conduit à la poursuite d'un souverain bien total qu'elle ne réalisera jamais complètement, bien qu'elle en approche sans cesse de plus en plus, lui est commune avéc toute la nature; puisque nous avons montré, déjà précédemment, que, sans un sentiment de gêne de la matière même, son mouvement est inexplicable et que, sans le mal, c'est le monde physique tout entier qui se tomberait dans l'immobilité inconsciente et dans

le néant apathique de la volonté et de la sensibilité.

Nous avons déjà montré ailleurs 1 que chaque passion, quelque folle qu'elle soit, chaque besoin qui naît chez les riches prodigues, chaque caprice de l'imagination, de la sensibilité, de la satiété vicieuse elle-même, est un champ nouveau à exploiter, sur lequel peuvent vivre un certain nombre de travailleurs qui, sans cette extension nouvelle de la quantité de travail disponible, n'auraient pu trouver place au banquet de la vie, toujours trop étroit pour les convives qui s'y présentent.

Que les richesses soient entre des mains dignes ou indignes, que des avares les accumulent ou que des dissipateurs les dispersent, il suffit que, fatalement, ces richesses passent aussitôt en d'autres mains, par échange, ou à la génération suivante, par héritage, pour que leurs effets heureux soient les mêmes sur le bien-être total de la population. La richesse accumulée par les uns féconde le travail, rend possible la

1 Voy* la Justice et les inégalités sociales, journal des Économistes, \Z décembre 1870.

LA LOI DU BONHEUR ET SON ANTINOMIE. c 277

grande industrie, le progrès de son outillage, l'application des nouveaux procédés découverts ; la richesse prodiguée fait vivre cette industrie en payant ses produits, et son rôle n'est pas moins utile que celui de la richesse avare. Que les fils des grandes familles se ruinent à combler de luxe de courtisanes avides; que les richesses passent à travers ces folles mains, comme dans un crible, ou s'accumulent en des mains économes, comme capital ou comme revenu; elles n'en sont pas moins répandues entre les rangs des travailleurs qui en vivent, et qui, sans elles, ne vivraient pas; parce qu'après tout, chaque bouche ne mange que pour un, comme quantité, sinon comme qualité. Toute valeur des choses se réduit, en somme, à un certain nombre de portions alimentaires quotidiennes, qui la représentent en dernier ressort, et qui vont, se distribuant de rang en rang, à travers toute la population active, sous forme d'échanges de valeurs ou de services, jusqu'au dernier qui T absorbe.

L'on peut regretter, il est vrai, au point de vue moral, au point de vue éthique et émineni-

ment social, que les plus grandes jouissances, comme qualité et variété, soient momentanément le partage des plus immondes et des plus nuisibles représentants de l'humanité mâle ou femelle ; mais ce rapide passage de la richesse dans récumoire des vices sociaux n'en diminue, ni la valeur active, ni la quantité utile , au point de vue du bien-être matériel de tous les travailleurs, et n'en change môme pas sensiblement la distribution finale.

Le seul effet réellement fâcheux qui en résulte est la contagion du vice par le mauvais exemple; c'est la multiplication de ces existences parasites qui peuvent gangrener, plus ou moins profondément, les divers rameaux d'une race et en atteindre le tronc lui-môme; quand elles ont pour conséquence d'apporter dans les relations et les affections de famille un trouble qui, toujours, a pour résultat une diminution de natalité éthnique, ou, tout au moins, de bonheur domestique. Heureusement, ces parasites malsains, avec les rameaux sur lesquels ils s'attachent, sont eux-mêmes atteints d'une stérilité relative ou absolue qui ne tarde pas à les

faire tomber d'eux-mêmes, comme les branches mortes d'un arbre. C'est donc un mal qui tend à s'extirper, à se guérir de lui-même. Mais, si tout l'arbre est atteint, c'est tout l'arbre qui périt, et la mort des nations n'a guère d'autre cause.

C'est donc à la conscience publique de sauver les mœurs, gardiennes du salut de l'espèce, par ses légitimes anathèmes contre ces bourgeons stériles de nos vieilles civilisations, contre ces phalanges de courtisanes, et celles de leurs courtisans, qui déplacent la jouissance et la détournent de son but qui est de récompenser le travail utile et les actions méritoires.

Cette plaie de nos mœurs, d'ailleurs, tient à un état, évidemment transitoire, de nos sociétés, mal équilibrées sur des principes éthiques faux et sur des erreurs de jugement séculaires. Elle disparaîtra progressivement, sous l'influence d'une culture intellectuelle plus haute, plus universellement répandue, et d'une éducation publique fondée sur des principes d'une moralité plus solide, à base plus large et plus scientifique, qui développera dans les masses sociales, des sentiments plus élevés, des instincts plus logi-

ques, des passions plus nobles et le goût de jouissances plus délicates et plus pures.

Le jour où les jouissances supérieures du luxe seraient l'apanage exclusif de ceux qui les méritent le mieux par leurs talents utiles, leurs vertus civiques ou privées ; où les grandes fortunes seraient le juste salaire des services rendus; où les fils des inventeurs, des révélateurs scientifiques ou industriels, des grands artistes créateurs et des grands citoyens pourraient étaler avec orgueil le patrimoine si justement acquis par leur père, en se faisant honneur de les égaler, tout serait pour le mieux dans la distribution sociale des biens et des maux.

Lors même que les descendants de ces grandes et fortes unités humaines dissiperaient follement l'héritage de leurs pères en plaisirs aussi coûteux qu'insensés, qui auraient pour effet de faire bien vite retomber en d'autres mains méritantes des richesses ainsi prodiguées, au point de vue, sinon de la justice, du moins de l'économie sociale, nul ne saurait s'en plaindre.

Le mouvement des temps nous mène vers ce but. Il suffit d'attendre. Si jamais il ne doit

être absolument atteint, nous en approcherons sans cesse, et l'effort de tous doit tendre à nous en approcher de plus en plus vite. C'est le grand desideratum social, celui auquel tous les autres sont subordonnés, comme des moyens à une fin unique.

En attendant, il suffit de savoir que, si les grands appétits de jouissances, rapidement excités et rapidement satisfaits, n'ont d'autre effet que de surexciter des appétits nouveaux, les victimes de cette antimonie de la loi du bonheur ne peuvent être considérées comme les vrais heureux du monde, comme ceux qui réalisent le mieux l'idéal des fins humaines et des fins de toute vie ; mais comme des moyens sociaux temporaires, comme des ressorts dont la tension est nécessaire au mécanisme social, et qui sont destinés à s'user vite en raison de leur tension même. A ces ressorts, certainement imparfaits, mal conçus, l'avenir pourra en substituer d'autres, qui fonctionneront avec une moindre perte de force vive, et seront mieux combinés pour mettre d'accord l'utilité économique et l'utilité

monde ; mais il importe de bien comprendre que,

285 QUATRIÈME TARTIE.

s'ils peuvent être remplacés avec avantage, ils ne sauraient être supprimés sans ralentir ou arrêter la vie sociale elle-même.

Dès aujourd'hui, il faut constater qu'aux seuls appétits modérés, sages, réguliers, légitimes, sont réservées les satisfactions durables, le calme des instincts assouvis sans satiété, et le juste équilibre des besoins et des moyens de les satisfaire qui seul peut constituer, pour chaque individu, le souverain bien réalisable.

Le jour où, dans l'ordre général du monde, chaque être aurait atteint cet équilibre, toujours cherché, toujours détruit, entre les besoins et leur satisfaction, entre les instincts et les conditions de vie, entre la volonté et la puissance, le bien absolu serait réalisé. Tel est, en somme, l'idéal à poursuivre, le but vers lequel l'organisme social doit tendre, pour corriger l'antinomie qui résulte de l'organisme biologique et passionnel.

Pouvons-nous espérer d'atteindre bientôt ce but idéal? Non. Nous traversons évidemment une phase de progrès rapides, de constantes transformations, qui est contradictoire avec

tout état d'équilibre et de repos, puisqu'elle implique le mouvement. Tout change trop autour de nous; nous changeons trop nous-mêmes; et nous ne changeons que sous l'impulsion de cette conscience que nous avons de nos imperfections et de celles de notre état social, qui en sont la conséquence. Jusqu'ici, on a cru qu'il suffisait de changer les institutions; il faut aujourd'hui nous dire qu'il faut surtout changer l'homme lui-même ; que nous gardons encore une trop grande part des instincts, des passions, de l'état de conscience des époques antérieures à la nôtre; état de conscience, passions, instincts qui ont eu leur raison d'être dans les phases que l'humanité a traversées dans sa constante évolution, mais qui sont en contradiction avec son état actuel. L'espèce humaine, qui n'est qu'un développement, une forme supérieure d'un type organique, essentiellement animal, ne fait que d'arriver à l'état réellement humain, qu'elle est loin de réaliser dans toute sa perfection possible. Sa transformation d'être instinctif en être intelligent n'est pas complète; elle n'a pas atteint le niveau définitif le plus

ï>84 QUATRIÈME PARTIE.

élevé de la sociabilité ; la conciliation de ses besoins et de la possibilité de les satisfaire n'est pas faite.

C'est justement parce qu'elle n'a pas achevé la phase de ses transformations, d'être individuel, instinctif, vivant tout au plus en familles ou en troupes, en vertu d'actes réflexes, comme les autres primates, ses congénères organiques, en être social, intelligent, délibérant ses actes avec réflexion d'après des séries opposées de mobiles; c'est surtout parce que cette évolution a été trop rapide, et, de nos jours, semble se précipiter plus encore, que l'influence héréditaire atavique n'a pas le temps d'entrer en jeu, k chaque génération successive, pour opérer sa pacification, pour lui rendre doux et faciles les devoirs dont elle comprend déjà la nécessité, sans les aimer encore assez pour trouver de la jouissance à les remplir, et pour lui rendre odieux et pénibles les plaisirs, les biens, les actes qu'elle sait déjà devoir se refuser. Nous traversons un temps de luttes et d'efforts, où le vieil homme, avec ses préjugés intellectuels, ses erreurs d'esprit , ses écarts d'imagination , ses instincts

dévoyés, ses passions d'un autre âge, héritées d'un autre monde, entrave sans cesse l'homme rationnel nouveau qui naît en lui, qui germe au fond de sa conscience, en quelque sorte dédoublée, et sans cesse tiraillée, comme le Robert-le- Diable de la légende, entre les réalités du passé qui ne veut pas mourir, et l'idéal qui veut devenir et être.

De là, ces contradictions constantes entre nos . actes et nos désirs, entre nos volontés et notre pouvoir, entre nos résolutions générales et nos déterminations particulières, entre nos devoirs et nos goûts, entre nos théories et nos croyances, notre foi et notre conduite. Quand nous réfléchissons, nous sommes des êtres humains ; et, le temps de la réflexion passé, nous agissons en vertu de l'action réflexe, comme la bête qui survit en nous. La raison dicte nos discours; l'instinct dirige, conduit notre vie. La science ouvre nos yeux, les éblouit, nous montre le chemin à prendre pour arriver au vrai, au bien ; l'habitude nous fait lui tourner le dos et nous conduit à l'erreur et au mal.

11 faut donc que nous prenions notre parti de

reconnaître que notre transformation, non seulement sociale, mais spécifique, ne sera complète et achevée que lorsque l'individu-humain se sera transformé lui-même. Toutes nos révolutions politiques et législatives seront vaines, tant que ne se sera pas opéré une révolution corrélative dans nos mœurs, d'après de nouveaux principes éthiques plus rationnels.

Mais cette révolution des mœurs ne peut résulter elle-même que d'un nouvel équilibre passionnel et instinctif, plus conforme aux nouvelles destinées humaines et qui ne sera définitivement fixé que par l'action héréditaire.

L'éducation peut modifier nos habitudes; mais si l'hérédité n'agit pas, si la sélection n'accomplit pas son œuvre, si à chaque génération l'homme nouveau croise sa jeune race avec des femmes qui continuent d'appartenir au vieux monde, jamais l'habitude ne deviendra instinct : chaque siècle aura à recommencer l'éternelle toile de Pénélope que l'humanité tisse depuis les premiers essais de sociabilité intelligente.

La révolution qui s'accomplit n'est donc pas seulement intellectuelle; elle est et doit être

surtout morale. C'est une nouvelle forme de la conscience qui tend à s établir, grâce aux incitations de l'esprit; plus éclairé sur les vraies lois du monde et sur la place que l'homme y occupe, au sommet de la série organique terrestre. Sous cette influence interne, comme sous l'action externe de conditions de vie nouvelles et d'un milieu social différent, de nouvelles passions germent dans l'organisation morale humaine. De nouvelles cordes s'ajoutent chaque jour à cette lyre, déjà si riche en harmonies. Telles sont les nobles passions du vrai, que les progrès de la science tendent à développer en vivacité, en intensité; du juste, qui devient une aspiration instinctive de la volonté et un frein aux passions égoïstes; du beau, enfin, qui tend à transformer l'amour du luxe individuel, dont profite un seul possesseur, en amour désintéressé et généreux de l'art dont tout le monde jouit.

A mesure que se développeront ces instincts, ces besoins supérieurs, la volonté, soutenue par ces nouveaux mobiles d'action, pourra lutter plus aisément contre les sollicitations des vieilles

passions animales qui Font, presque fatalement, dominée jusqu'ici, assurant ainsi à la conscience un équilibre plus stable, dans un bonheur fondé sur des jouissances intellectuelles dont l'objet, en quelque sorte infini, n'admet jamais de satiété.

Solution de l'antinomie de la loi du bonheur.

Nous pouvons donc entrevoir déjà une solution théorique de l'antinomie que renferme la loi du bonheur et prévoir un moment où cette solution deviendra pratique.

Si nous avons dû reconnaître qu'une certaine proportion de mal et de souffrance, relativement à la somme totale du bien, est nécessaire à l'existence môme du mouvement, du changement et de la vie dans l'univers; qu'elle en constitue le ressort, comme, dans l'humanité, elle sert d'éperon au progrès; cependant on peut

admettre que cette quantité négative peut tou-

jours décroître par une loi de progression indéfinie.

Si, d'un autre côté, nous avons vu que la sensibilité pour le mal augmente dans ses manifestations actives ; tandis que la sensibilité pour le bien, sans diminuer peut-être d'intensité réelle, ne se traduit que par une tendance au repos : c'est-àdire à la conservation de l'état d'équilibre atteint, qu'il n'y a point lieu de changer, puisqu'il est jugé agréable et bon; on peut en conclure, qu'une moindre somme de mal, plus Vivement, plus spontanément, bien que peut-être moins douloureusement sentie, suifira à conserver le mouvement du monde, sa variété, ses changements, et servir d'excitation suffisante au progrès organique et social. De sorte, qu'une moindre somme totale de mal, répartie sur une série d'êtres, croissante en nombre, en variété, en degré, et jouissant d'une somme de biens et de jouissances progressivement croissante, donnera une valeur positive bien plus élevée à la formule du bonheur total de chaque être individuel.

Si nous avons dù constater que, chez l'être

LA LOI DU BONHEUR El bON ANTINOMIE. i91

organique et, plus évidemment encore, chez l'homme, les besoins croissent plus rapidement que la possibilité de les satisfaire ; s'il paraît résulter de cette antinomie de la loi du bonheur, que les êtres supérieurs sont en somme, les plus malheureux, étant condamnés à des privations d'autant plus vives que leur faculté de jouir est plus développée; on peut admettre que cet état d'équilibre, toujours instable, a été une condition môme de l'évolution organique qui, après avoir été progressivement précipitée de l'animal à l'homme , peut se ralentir progressivement, chez la forme supérieure définitive qui doit établir son règne [intelligent sur le monde terrestre. Il suffirait, en effet, d'un équilibre passionnel un peu différent, d'une atténuation de la sensibilité pour certains biens, et de sa surexcitation pour certains maux, pour diminuer la tension excessive de ce ressort qui semble précipiter sans trêve la volonté vers des jouissances égoïstes, continuellement variées, qui surmènent la sensibilité elle-même et changent en sensations douloureuses ou indifférentes la sensation des plaisirs.

De même que les appétits sexuels, les besoins affectifs, les sentiments d'amour conjugal, maternel ou paternel, filial ou fraternel, sont devenus pour l'individu humain, ou même pour tous les êtres organisés supérieurs, la source des plus vives jouissances individuelles, des plaisirs les plus accessibles et les conditions les plus nécessaires du bonheur, en même temps que ces instincts assuraient la conservation de l'espèce; de même que les sacrifices imposés à l'égoïsme par leur satisfaction, sont devenus faciles et sont accomplis partout avec une sorte de joie et d'entraînement réflexe qui ne laisse pas même prise à la délibération; de même, aussi, on peut croire que des sentiments, des besoins, des appétits analogues se développeront dans l'être humain pour lui rendre facile, agréable, nécessaire, l'accomplissement de ces devoirs sociaux que l'être collectif réclame de l'égoïsme.

Si Ton considère que, chez l'homme, le sentiment de l'honneur, l'amour de la patrie, le dévouement, tout spontané, qui lui fait risquer sa vie pour secourir son semblable, ont déjà toute

f,A LOI DU BONHEOlt ET SON ANTINOMIE. 20?»

la force des sentiments et des affections de la famille ; s'ils déterminent chez lui des actes réflexes qui ont toute l'instantanéité de ceux qui lui sont commandés par le soin de sa propre conservation ; il semble naturel d'espérer que, de plus en plus, les combats de la conscience entre le devoir collectif et l'intérêt égoïste, qui n'est qu'une autre forme moins large du devoir, se termineront toujours fatalement et sans douleur sentie, au profit de la sociabilité et de l'espèce. Des sacrifices qui ne seraient plus douloureux, cesseraient d'être des souffrances. Accomplis avec bonheur, ils deviendraient des plaisirs. En somme, tout acte que la conservation de notre individu nous impose, n'est devenu une source de jouissance qu'afin d'assurer mieux son accomplissement. On peut retourner la formule, et dire : Toute race chez laquelle les actes nécessaires à sa conservation sont devenus des sources de jouissance a mieux accompli ces actes et, par conséquent, a été favorisée et conservée à l'exclusion des autres, dans la suite des générations. Il n'est pas douteux aussi que les nations chez lesquelles l'instinct social sera

assez fort pour joindre une certaine somme de plaisirs aux actes qu'il détermine, l'emporteront sur toutes les autres dans la concurrence des peuples. C'est ainsi que, jusqu'ici peut-être les races guerrières ont presque exclusivement dominé sur les autres. Mais les races guerrières peuvent à l'avenir être vaincues elles-mêmes par les races travailleuses, industrielles, artistiques, et surtout morales; par celles qui auront un sentiment plus profond de la solidarité sociale et des devoirs qu'elle impose ; et qui, en même temps, trouveront les formes de la famille les plus propres à multiplier leurs représentants, ainsi qu'à élever leur niveau de conscience et leur équilibre passionnel. L'avenir appartient aux peuples qui auront les meilleurs mœurs et non à ceux qui auront le plus de soldats et d'armes.

Nous venons d'étudier, avec les conditions possibles d'une diminution du mal senti, celles d'un accroissement possible du bonheur, dans la transformation des sacrifices de l'égoïsme en plaisirs égoïstes. Mais nous avons vu aussi qu'il existe déjà pour l'humanité des sources de

LA LOI DU BONffÉTJR ET SON ANTINOMIE. 29$

jouissances qui, étant illimitées comme quantité, peuvent également croître sans cesse comme qualité et intensité. Ce sont les jouissances d'ordre intellectuel qui ont pour objet ces grandes abstractions morales dont l'humanité, par un secret instinct, a dès longtemps fait les attributs de ses dieux.

Telles sont les grand concepts supérieurs du vrai, du bien, du juste, dont l'ensemble constitue, en réalité, le bien lui-même, dans sa totalité, avec ses sous- catégories, le bon et Futile.

A mesure que ces passions supérieures se développeront chez l'être Immain; à mesure qu'il sera plus susceptible de s'éprendre d'amour pour ces notions abstraites, qui, en somme, ne sont que la généralisation de toutes les qualités positives des choses; ses sentiments sociaux trouveront à en faire une application pratique journalière qui deviendra une source continuelle de joies et de plaisirs très intenses, de l'ordre le plus élevé.

Ces passions ne sont point des nouveautés absolues dans l'organisme psychique. Elles existent déjà à un état plus ou moins rudi-

mentaire, chez tous les représentants bien doués de nos races supérieures et même chez beaucoup d'individus des races inférieures.

Il suffit donc qu'elles se développent, évoluent, se renforcent, se généralisent, deviennent aussi puissantes, et même plus puissantes, que les autres instincts, sentiments ou passions, auxquels elles doivent faire équilibre, pour transformer en jouissances les sacrifices de l'égoïsnie, qu'elles conseillent ou commandent déjà, mais sans joindre à leurs ordres impératifs la sanction d'une récompense suffisante pour qu'après les avoir accomplis, l'état de conscience soit un état d'équilibre heureux.

C'est donc dans cette évolution des instincts sociaux et des passions intellectuelles supérieures que réside surtout la solution pratique de cette antinomie de la loi du bonheur, qui n'existe, que comme un fait transitoire de la conscience, et qui doit se résoudre par suite de ce progrès organique lui-même, dont elle a été, dont elle est, dont elle restera le principal ressort; jusqu'au moment où ce progrès, ayant atteint son dernier ternie., il ne restera, pour l'être totale-

ment équilibré et complètement heureux, que la conscience de la possession actuelle du souverain bien réalisé.

L'antinomie du bonheur spécifique ou la loi de Malthus et sa solution.

Ce qui est vrai de l'individu, est aussi vrai de l'espèce, et cette progression des besoins, toujours plus rapide que la possibilité de les satisfaire, prend encore ici une forme plus rigoureuse et plus mathématique. La progression des besoins de l'espèce, croissants avec le nombre des individus, en raison géométrique, comme les générations successives, les quantités des substances alimentaires, nécessaires à la satisfaction de leurs besoins physiologiques, ne croissent qu'en proportion arithmétique. C'est la loi de Malthus. On

l'a déjà reconnue. Elle est fatale et s'impose dans toute sa rigueur aux vieux peuples dont tout le sol cultivable est occupé. Dans les pays très peuplés, c'est seulement par l'émigration, ou par l'importation des substances nutritives, produites dans les contrées dont la population humaine est insuffisante, que cette loi peut momentanément se corriger. Mais le jour où toute la terre serait envahie par des populations compactes, ses sévérités seraient absolues et sans remède.

Même avec le secours des importations et des émigrations, un remède à la loi de Malthus n'est aujourd'hui possible, que parce que les quantités de produits, industriels ou naturels,qui correspondent à d'autres besoins que les besoins alimentaires , sont pour ainsi dire illimités, comme les passions et les instincts qu'elles ont pour but de satisfaire. Ainsi, l'industrie humaine, d'ici bien longtemps, tout au moins, trouvera toujours, dans l'écorce, du globe autant de métaux qu'elle voudra pour assurer son outillage, c'est-à-dire ses moyens de productions et ses moyens d'échange. Si le combustible naturel

venait à lui manquer, la chimie saurait bientôt y suppléer par la découverte d'autres forces motrices. L'humanité aura toujours suffisamment de matières textiles pour vêtir tous les hommes qu'elle parviendra à nourrir. Les jouissances de l'art peuvent se multiplier sans limites, de même que les jouissances intellectuelles. Jamais les couleurs ou les toiles ne manqueront aux peintres, le marbre ou le bronze aux sculpteurs. On pourra toujours imprimer autant de livres que le besoin l'exigera. Quant aux plaisirs affectifs, ils sont d'autant plus illimités qu'ils gagnent en intensité par leur concentration et diminuent, au contraire, quand ils se dispersent.

Pour l'espèce, la question est donc essentiellement, exclusivement alimentaire, et on ne voit de solution au problème que dans une diminution, lentement progressive, de la fécondité et de la raison géométrique d'accroissement de la population, à mesure que la terre se peuplera davantage. Or, ce qui se passe dans nos sociétés civilisées, surtout dans nos sociétés urbaines, et dansleurs classes supérieures, tend à montrer que cette diminution de la loi d'accroissement de

la population se fait naturellement, sous l'influence de certaines passions sociales qui contrebalancent et limitent l'intensité des besoins sexuels. Ce qu'il faut craindre même, c'est que cette dimunition soit trop rapide, au point de menacer d'infériorité numérique, à court délai, nos races civilisées supérieures, au profit des races inférieures, prêtes à prendre les places vides que leurs aînées en progrès ne rempliraient pas suffisamment.

Pour le moment, donc, il n'y a pas péril d'encombrement humain à la surface terrestre, à condition que des courants émigrateurs, nombreux et en tous sens, servent de déversoirs à nos peuples industriels qui, seuls, peuvent arriver à l'exubérance de la population, parce que, seuls, ils possèdent de suffisants moyens d'échange.

Pendant bien longtemps encore, la loi morale spécifique de l'humanité devra encourager la fécondité, pousser par d'intelligents mobiles passionnels au renouvellement rapide des générations et à une raison géométrique d'accroissement de la population aussi élevée que possible. C'est le seul moyen d'assurer, pour l'avenir, à la

race blanche européenne la suprématie numérique qui appartient encore aujourd'hui à la race jaune, sa rivale possible, dont l'accroissement numérique est une sérieuse menace pour les destinées des types humains supérieurs.

On voit doac qu'au fond ces deux antinomies de la loi du bonheur, sous sa forme individuelle et sous sa forme spécifique, tendent à s'équilibrer, à se résoudre, et à se corriger l'une l'autre. Il faut que les races supérieures humaines peuplent rapidement la terre, pour l'emporter contre la concurrence de certaines races inférieures. Mais, pour peupler, elles doivent se nourrir et ne peuvent se nourrir que par l'importation et l'émigration qui, l'une et l'autre, exigent de puissants moyens d'échange et des capitaux disponibles considérables. Ces capitaux, ces moyens d'échanges, ne peuvent être produits que par un accroissement des échanges industriels, par une augmentation incessante de la quantité de produits qui répondent à d'autres besoins que les besoins alimentaires, quels qu'ils soient. Il est donc utile en ce moment à l'espèce qu'il y ait chez elle une sorte de surexcitation de ces

jouissances du luxe et de l'art que l'industrie seule peut produire. Car c'est grâce à la satisfaction de ces jouissances que les races humaines supérieures peuvent multiplier, en raison progressive rapide, le nombre de leurs représentants et les répandre de plus en plus sur le globe. Ainsi peut s'augmenter la quantité d'existence humaine possible sous ses formes les plus élevées, en même temps que la quantité de jouissances disponibles à partager entre les représentants des races humaines supérieures; ainsi peut s'accroître d'autant, comme nombre, qualité et intensité, la somme totale du bien au profit de l'humanité.

Le Bien est la somme des jouissances senties par la totalité des êtres conscients; le Mal est la somme de leurs souffrances.

Le bien moral, remède ou palliatif du mal, a pour fin d'en diminuer la somme, en augmentant celle du bien par une série de sacrifices des intérêts individuels ou spécifiques à l'intérêt général ou universel. Le mal moral est ce qui diminue la somme du bien et augmente celle du mal, par l 1 empiétement des égoïsmes individuels et spécifiques sur l'intérêt général ou universel.

Le Bonheur absolu ou souverain Bien, pour

chaque sujet conscient, réside dans la plus grande somme possible de jouissance sentie, avec une somme nulle de souffrances.

Le bonheur relatif est la somme des jouissances senties, moins la somme des souffrances. Il peut être positif ou négatif, et dans ce cas devient le malheur relatif.

Le Malheur absolu consisterait dans une somme nulle de jouissances en corrélation avec une somme quelconque de souffrances.

Une somme nulle de souffrances et de jouissances serait le néant de Vexhtence consciente, infirmant la notion de l'existence elle-même comme sujet substantiel et individuel. Or, l'existence consciente étant le premier des biens et la condition de tous les autres, s'il existait dans le monde des êtres inconscients, le monde serait imparfait, et s'ils y existaient en majorité, le monde serait en majorité mauvais.

La loi morale universelle a pour fin le bonheur ou elle n'existe pas. Elle ne peut donc consister que dans l'accroissement total du bien et dans la diminution du mal sentis dans le monde.

Donc, tout ce qui multiplie, dans le monde, par les plus grands facteurs possibles, le nombre des existences conscientes et leurs variétés, avec la diversité, l'intensité et la somme des jouissances qu'elles peuvent se partager, est moral.

Tout ce qui diminue ces quantités est immoral.

Tout ce qui ne les augmente ni ne les diminue est indifférent.

Pour chaque espèce d'êtres conscients, en particulier, tout ce qui est utile à la multiplication de ses variétés, de ses races et de ses individus; tout ce qui accroît la diversité et l'intensité de leurs facultés, avec la somme des biens dont ils peuvent jouir, est conforme à sa loi morale, qui a pour fin son utilité spécifique.

Tout ce qui diminue ces quantités est contraire à cette loi. Tout ce qui ne les augmente ni ne les diminue lui est spécifiquement indifférent, bien que pouvant avoir dans l'ordre universel ou dans un ordre général plus étendu, une fin utile ou nuisible, c'est-à-dire une valeur, comme moralité ou immoralité.

Enfin, pour chaque variété, chaquerace, ou chaque individu, ce qui lui est utile, ce qui accroît la

nomme de ses jouissances, la diversité et Vintensité de ses facultés; ce qui, dans l'ordre organique, lui assure la postérité la plus nombreuse et lapins heureuse, est conforme à sa loi morale particulière, dans la juste lim ite où l'expansion de son égoïsme n'empiète pas sur Végoïsme légitime des autres représentants de la race, de la variété ou de l'espèce.

En cas de conflit entre ces diverses lois morales subordonnées à des catégories d'êtres conscients de plus en plus étendus, c'est la loi lapins étendue qui doit l'emporter et qui impose aux égoïsmes génériques, spécifiques ou individuels subordonnés, les sacrifices exigés par l'utilité de collectivités supérieures ou plus générales.

Le moyen naturel de multiplication des existences conscientes hiérarchiques, de plus en plus diversifiées comme facultés et modes de jouissances conscientes, c'est le Progrès organique effectué de génération en génération par l'hérédité des facultés acquises.

De cette loi du progrès résulte l'antinomie de la loi du bonheur.

En effet, le bonheur absolu, pour tout représen-

tant d'une espèce hiérarchique, consistant dans une somme quelconque de jouissance avec une somme nulle de souffrance, ne peut être réalisé que par un parfait équilibre entre ses besoins sentis et la possibilité de les satisfaire.

Or, chez toute espèce hiérarchique en progrès, les besoins croissent plus vite que la possibilité de les satisfaire, et d'autant plus vite que l'espèce progresse plus rapidement.

Cette antinomie est résolue seulement le jour où l'espèce, ayant atteint son plein développement organique et le plus haut degré de son évolution, arrive à l'équilibre entre ses besoins et la possibilité de les satisfaire, c'est à-dire au bonheur spécifique. Alors, ses instincts étant exactement corrélatifs à ses conditions de vie, elle peut et doit cesser de varier, jusqu'à ce que ses conditions dévie, variant elles-mêmes, lui imposent le devoir de nouveaux changements et de nouveaux progrès, sans lesquels elle entrerait en décadence.

La loi antinomique du bonheur est donc le ressort m 'me de tout progrès spécifique, ce qui lo

détermine, le règle, le précipite ou le ralentit. Comme telle, sa réalité s'explique comme une des nécessités les plus impérieuses et comme une des conditions d'existence du monde organique dans sa totalité.

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