livre
« Vous ne parviendrez jamais à faire des sages, si vous ne faites d'abord des polissons. C'était l'éducation des Spartiates. »
« Que faut-il penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable, pour lui préparer, au loin, je ne sais quel prétendu bonheur
20i CONCLUSION.
donl il ne jouira jamais?... Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge , où le rire est toujours sur les lèvres, et où l'âme est toujours en paix ? Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court, qui leur échappe, et d'un bien si précieux, dont ils ne sauraient abuser? »
Victor Hugo :
Enfants, beaux fronts naïfs penchés autour de moi, Bouches aux dents dVmail disant toujours: Pourquoi ? Vous qui, m*interrogeant sur plus d'un grand problème Voulez de chaque chose, obscure pour moi-même , Connaître le vrai sens et le mot décisif, El qui touchez à tout dans mon esprit pensif, — Si bien que vous partis, enfants, souvent je passe Des heures, fort maussade, à remettre à leur place. Au fond de mon cerveau, mes plans, mes visions, Mes sujets éternels de méditation:
Dieu, rhomme, l'avenir, la raison, la démence, Mes systèmes, tas sombre, échafaudage immense. Dérangés tout à coup, sans tort de votre part. Par une question d'enfant, faite au hasard, — Puisqu'enfin vous voilà sondant mes destinées. Et que vous me parlez de mes jeunes années, De mes premiers instincts, de mon premier espoir, Écoutez, doux amis qui voulez tout savoir!
CONCLUSIOIV. 20JS
J'eus, dans ma blonde enfance, liélas! trop éphëniëre. Trois maîtres : — un jardin, un vieux prêtre et ma mèrr.—
Le jardin était grand, profond, mystérieux,
Fermé par de hauts murs aux regards curieux,
Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières.
Et dMnsectes vermeils qui couraient sur les pierres ;
Plein de bourdonnements et de confuses voix ;
Au milieu, presqu'un champ; dans le fond, presque un bois.
Le prêtre, tout nourri de Tacite et d'Homère,
Était un doux vieillard. Ma mère, était ma mère !
Ainsi je grandissais sous ce triple rayon.
Un jour... —Oh ! si Gautier me prêtait son crayon,
Je vous dessinerais d'un Irait une figure
Qui chez ma mère un soir entra , fâcheux auguro !
Un docteur au front chauve, au maintien solennel;
Et je verrais éclore à vos bouches sans fiel.
Portes de votre cœur qu'aucun soqci ne mine.
Ce rire éblouissant qui parfois m'illumine !
Lorsque cet homme entra, je jouais au jardin, Et rien qu'en le voyant je m'arrêtai soudain.
C'était le principal d'un collège quelconque.
Les tritons que Coypel groupe autour d'une conque.
Les faunes que Walteau dans les bois fourvoya,
Les sorciers de Rembrandt, les gndmes de Goya,
Les diables variés, vrais cauchemars de moine.
Dont Callot en riant taquine saint Antoine,
Sont laids, mais sont charmants; difformes, mais remplis
206 COiNCLUSION.
D'un feu qui de leur face anime tous ks plis Et parfois dans leurs yenx jel(« un éclair rapide. — Notre homme était fort laid, mais il élait stupide. Pardon, j'en parle encor comme un franc écelier. C'est mal. Ce que j'ai dit, tâchez de l'oublier ; Car de votre âge heureux, qu'un pédant embarrasse, J'ai gardé la colère et j*ai perdu la grâce.
Cet homme chauve et noir, très-effrayant pour moi, Et dont ma mère aussi d'abord eut quelque effroi. Tout en multipliant les humbles attitudes, Apportait des avis et des sollicitudes:
Que l'enfant n'était pas dirigé; que parfois Il emportait son livre en rêvant dans les bois ; Qu'il croissait au hasard dans cette solitude ; Qu'on devait y songer ; que la sévère étude Élait fille de l'ombre et des cloîtres profonds ; Qu'une lampe pendue à de sombres plafonds.
Qui de cent écoliers guide la plume agile, Éclairait mieux Horace et Catulle et Virgile, Et versait à l'esprit des rayons bien meilleurs Que le soleil qui joue à travers l'arbre en fleuri:, El qu'enfin il fallait aux enfants, loin des Inères, Le joug, le dur travail et les larmes amères. Là-dessus, le collège, aimable et triomphant, Avec un doux sourire offrait au jeune enfant Ivre de liberté, d'air, de joie et de roses.
Ses bancs de chêne noirs, ses longs dortoirs moroses. Ses salles qu'on verrouille et qu'à tous leurs piliers Sculpte avec un vieux clou l'ennui des écoliers.
CONCLLSÏON. i07
Les magisters qui font, parmi les [opérasses, Manger l'heure du jeu par les pensums voraces, Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mtirs, Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.
L'homme congédié, de ses discours frappé<>, Ma mère demeura triste et préoccupée.
Que faire? que vouloir ? qui donc avait raison ? Ou le morne collège, ou Theureuse maison ?
Qui sait mieux de la vie accomplir l'œuvre austère : L'écolier turbulent, ou l'enfant solitaire?
Problèmes ! questions ! Elle hésitait beaucoup. L'affaire était bien grave; humble femme après loui, Ame par le destin, non par les livres faite, De quel front repousser ce tragiqne prophèîe Au ton si magistral, aux gestes si certains.
Qui lui parlait au nom des Grecs et des Latins ? Le prêtre était savant sans doute ; mais, que sais-je ? Apprend-on par le maître ou bien par le collège? Et puis enfin — souvent ainsi nous triomphons ! — L'homme le plus vulgairea de grands mots profonds ! — «Il estindispensabîe! — il convient!— il importe!» — Qui troublent quelquefois la femme la plus forte. Pauvre mère ! lequel choisir des deux chemins? Tout le sort de son fils se pesait dans ses mains. Tremblante, elle tenait cette lourde balance, Et croyait bien la voir par moments, en silence. Pencher vers le collège, hélas ! en opposant Mon bonheur à venir à mon bonheur présent.
Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trêve.
C^était Tété. Vers Theurc où la lune se lève, Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour, Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour. Dans son parc où jouaient le rayon et la brise. Elle errait toujours triste et toujours indécise. Questionnant tout bas Teau, le ciel, la forél. Écoutant au hasard les voix qu'elle entendait.
C'est dans ces moments-là que le jardin paisible,
La broussaille où remue un insecte invisible.
Le scarabée, ami des feuilles, le lézard
Courant au clair de lune au fond du vieux puisard,
La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse,
Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce,
Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor ,
Les marronniers, la verte allée aux boutons d'or,
La statue où sans bruit se meut Tombre des branches.
Les paies liserons, les pâquerettes blanches.
Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau.
Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau.
Se mirent dans la mare, ou se cachent dans l'herbe.
Ou qui, de l'ébénier chargeant le front superbe.
Au bord des clairs étangs, se mêlant au bouleau.
Tremblent en grappes d'or dans les mares de l'eau ,
Fa le ciel scintillant derrière les ramées,
Et les toits répandant de charmantes fumées;
C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis.
Que tout ce beau jardin, radieux paradis ,
Tous ces vieuxmurs croulants, toutes ces jeunes roses
Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses.
COxNCLUSION. 209
Parlèrent à ma mère avec Fonde et le vent
Et lui dirent tout bas : — « Laisse-nous cet enfant !
M Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée; Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée.
Celle lèle au front pur qu'aucun deuil ne voila, Cette àme neuve encor, mère, laisse-nous -la ! Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.
La foule est un torrent qui brise ce quMI roule. Ainsi que les oiseaux, les enfaats ont leurs peurs. Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs, A nos soupirs, légers comme Taile d^un songe. Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge, Ce sourire naïf que sa candeur défend !
O mère au cœur profond, laisse-nous cet enfanl ! Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées.
Nous changerons en jour ses lueurs commencées, Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés ; Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clarlé». Nous sommes la nature et la source éternelle Où toute soif s'épanche, où se lave toute aile ; Et les bois et les champs, du sage seul compris, Font l'éducation de tous les grands esprits ! Laisse croître Tenfant parmi nos bruits sublimes. Nous le pénétrerons de ces parfums intimes Nés du soufile céleste épars dans tout beau lieu, (^ui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu, Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'un vase, L'espérance, l'amour, la prière et l'extase ! Nous pencherons ses yeux vers Tombre d'ici-bas, Vers le secret de tout enlr'ouvert sous ses pas.
210 CO.NCLUSION.
D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poëie.
Pour former de ses sens ia corolle inquiète,
C'est nous qu'il faut choisir ; et nous lui montrerons
Comment, de l'aube au soir, du chêne aux raouclieroes.
Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, h»leiiies,
La vie aux mille aspects rit dane les vertes plaines.
.Nous te le rendrons simple et des cieux ébloui ;
Et nous ferons germer de toutes parts en lui
Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes,
Cette pitié qui naît d» spectacle des choses }
Laisse-nous cet enfant ! nous lut ferons un. cœur
Qui comprendra la femme ; un esprit non moqueur.
Où naîtront aisément le songe et la chimère.
Qui prendra Dieu pour Hvre et les champs poargpanmiaîrc,
Une àme, pur foyer de secrètes faveurs.
Qui luira doucement sur tous les fronts rêveurs,
Et, comme le soleil dans les fleurs fécondées,
Jettera des rayons sur toutes les idées ! »
Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait, L'aslre, la plante et l'arbre, — et ma mère écoulait.
Enfants ! ont-ils tenu leur promesse sacrée?
Je ne sais. Mais je sais que ma mère adorée Les crut, et m'épargnant d'ennuyeuses prisons, Confla ma jeune àme à leurs doures leçons.
Dès lors, en attendant la nuit, heure où Tétade Rappelait ma pensée à sa grave attitude, Tout le jour, libre, heureux, seul sous le firmament, Je pus errer à l'aise en ce jardin charmant,
Contemplant les fruits dW, Peau rapide ou stagnante, I/étoile épanouie et la fleur rayonnante, Elles prés et les bois, que mon esprit, le soir, Revoyait dans Virgile ainsi qu'en un miroir.
Enfants! aimez les champs, les vallons, les fontaines,
Les chemins que le soir emplit de voix lointaines.
Et Tonde et le sillon, flanc jamais assoupi,
Où germe la pensée à côté de Tépi.
Prenez- vous par la main et marchez dans les herbes,
Regardez ceux qui vont liant les blondes gerbes ;
Épelez dans lu ciel plein de lettres de feu.
Et, quand qn oiseau chante , écoutez parler Dieu.
La vie avec le choc des passions contraires
Vous attend : soyez bons, soyez vrais, soyez frères.
Unis contre le monde où Tespril se corrompt,
Lisez au même livre en vous touchant du front.
Et n'oubliez jamais que Tâme humble et choisie.
Faite pour la lumière et pour la poésie.
Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux
Pour tous les bruits qu'anime un sens mystérieux.
Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure ,
Entendent les conseils de toute la nature!
Collin :
Ah! quel plaisir lorsque T^n baise Deux ou trois marmots gros et gras, De sa façon ! ... J'en mourrais d'aise !
— Allons! mariez- vous, Colas.
•^ Mais, si ma femme, trup féconde.
En mettait dix ou douze au monde, Dieu ! quel serait mon embarras!
— Alors ne vous mariez pas.
XGV
Cependant, vous savez ce que prêche la Bible : Crescite et mulUplicamini, croissez et multipliez.
Le vicaire de Wakelield :
ff J'ai toujours regardé Thonnéte homme qui se marie, et qui élève une nombreuse famille, comme plus utile que celui qui reste garçon et se contente de disserter sur la population. »
(( Mes enfants devaient à notre tempérance, et à une éducation sans mollesse, une bonne constitution et une bonne santé; mes iils étaient vigoureux et actifs, mes filles étaient belles et fraîches.
» Quand je me voyais au milieu de ce petit cercle qui me promettait un appui pour ma vieillesse, je ne pouvais m'empêcher de redire la fameuse histoire du comte d'Abensberg. Dans le voyage de Henri 11 au travers de l'Allemagne, quand les autres courtisans venaient déposer leurs trésors aux
pieds de leur empereur, il lui amena ses trente-deux enfants, et les lui présenta comme le plus beau cadeau qu'il pût faire à son souverain.
» Moi aussi, quoique je n'en eusse que six, je les regardais comme un beau présent fait à mon pays, un présent pour lequel je le croyais mon débiteur. »