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Le Bien paternel [microforme]

C'est l'heure du couchant. Le s9leil, en ce beau soir de novembre, semble vouloir disparaître trop vite derrière la crête empourprée des l’aurentides. L'immense étagère au’est la ville de Québec, vue du pont Dorchester, est inondée de !uinlière. Toutes les fenêtres flamboient. L'église Saint-Jean-Baptiste, le Patronage, je pensionnat des Soeurs de la Charité et l'Université paraissent être devenus la proie d’un gigantesque incendie. La rivière Saint-Charles, pleine jusqu'aux bords d'une de ses plus fortes marées d'automne, est en ce moment étale. Avec sa surface presque doublée depuis la marée basse, elle ressemble vraiment à un fleuve. On dirait qu'elle est fière de pouvoir otfrir aux regards des flâneurs invétérés, que la brise plutôt froide de cette fin de jour de novembre n’a pas encore réussi À chasser du vieux pont, le spectacle magnifique de ses eaux rougies par les derniers feux du couchant. Maintenant, c'est la

brunante : grisaille où tout se confond et où l'on commence à n’entrevoir plus que des ombres.

On est au samedi. Les charreites des habitants de Charlesbourg, de Beauport et de L'Ange-Gardien avaient fini de défiler depuis une bonne demi-heure, la route de la Canardière aliait reprendre son calme de la nuit, lorsque l'on entendit une voix crier un ‘bonsoir !’’ retentissant au gardien de la barrière, et 'e roulement d'une voiture S’engageant sur le pont fit bientôt résonner le pavé. Contrairement à l’attente des promeneurs attardés, ce fut encore une charrette d’habitant dont les inélégants contours se dessinèrent vaguement à leurs yeux, blasés de cet interminable défilé. L'absence de capote permit, tout de suite, aux connaisseurs de distinguer dans la nouvelle venue une voiture de L’Ange-Gardien. Une lanterne, placée au fond de la charrette, permettait aux curieux de voir assez nettement les traits du conducteur de la voiture, un homme d’une soixantaine d’années qui semblait tenir les guides d’une main plutôt nonchalante, pendant qu’à côté de lui, disparaissant presque complètement sous les plis d’une épaisse couverture de laine,

une femme paraissait comme écrasée sous le poids d'une fatigue très grande.

Quand la voiture , t arrivée à la partie mobile du puat qui s'ouvre pour livrer passage aux bateaux, l'homme tourna lentement la tête vers sa compagne. Ceile-ci, toujours abîmée dans des réflexions qui paraissaient être pénibles, à en juger par les longs soupirs qu'elle laissait échapper de temps à autre, ne parut prêter aucune attention au mouvement de son compagnon. Tous les deux semblaient hésiter à rompre le silence, qui régnait entre eux depuis qu'ils avaient quitté le march Jacques-Cartier.

Jérôme Michel et «a femme avaient.

le coeur plein, ce soir-là. Après de rudes commencements sur le bien du père, qu’il avait reçu, avec de lourdes dettes, en héritage, Jérôme Michel, par un travail opiniâtre de tous les jours et grâce à la sage économe d'une femme profondément dévouée, avait réussi enfin à libérer sa terre des charges nombreuses fui la grèvaient depuis la mort du père Etienne Michel, de L’Ange-Gardien. Jérôme venait j ‘tement de payer, ce jour-là, 12 novembre, {a dernière hypothèque. Très fier de ce superbe résultat, il aurait bien voulu causer

ua peu avec sa femme du grani événement. 11 sentait un besoin profond de se réjouir avec celle qui avait eu une part si grande dans l'oeuvre du relèvement,

Malheureusement, ce soir-là, Marie Latour ne semblait pas en veine de causer Plusieurs fois déjà, depuis le départ du marché, Jérôme avait essayé de la tirer de sa sombre rêverie, sans y réussir. ‘Pourquoi cette tristesse ? Pourquoi ce silence obstiné ?’’ ne cessait de se domander Jérôme Michel.

11 ignorait, le malheureux, que sa femme était au courant, depuis 'e matin, grâce à l'indiscrétion d'une commère du marché, des visites que son mari faisait chez un médecin de Saint-Roch chaque fois qu'il venait en ville. Bien plus, elle en connaissait le résultat mieux que Jérôme lui-même. Prétextant, en effet, quelques emplettes à faire, elle s'était échappée, vers le milieu de la matinée, pendant que son mari restait À garder la voiture, pour courir chez le docteur Loïzeau, dont Jérôme était Je patient, dans le but de savoir ‘‘ce que son mari avait.”

Deux fois déjà, dans le temps des foins,—Marie Latour avait appris des voisins,—Jérôme avait eu une

de

‘faiblesse’ dans son champ, Il s'était remis assez vite cependant et, après quelques minutes de repos, Ii!

avait pu, chaque fois, retourner à sa faucheuse. Seulement, depuis la dernière attaque, Jérôme ne manquar jamais de se rendre, tous les samedis, chez le do.teur Loizeau.

Marie savait tout cela, depuis une heure. Profondément inquiète, elle s'était rendue chez le médecin, rue de l'Eglise, et là, à travers toutes les sinuosités d’une explication médicale extrêmement prudente et savamment dosée, son coeur d'épous avait compris, mieux encor’ que sa raison, la gravité de la mal e dont Jérôme était frappé. “Il a trop truvaillé, avait dit le docteur Loizeau.

Le coeur est un peu affecté... Avec beaucoup de précautions et du repos, il y a encore de l’espoir.”’ C'est à peu près d'ailleurs, ce qu’il avait dit à Jérôme lui-même. Seulement, celui-ci, avec cet optimisme robuste de l'habitant, qui ne désespère jamais de sa puissante constitution et qui méprise la maladie, avait promis au médecin ‘‘qu’il terait bien attention” et était sorti de la deruière consultation plus rasséréné que découragé.

Marie Latour, elle, avec ce sens divinatoire de l'épouse aimante,

voyait déjà la famille privée de son chef. Que pourrait-elle faire, grand Dieu ! seule sur la terre? De ses cinq filles, trois étaient mortes, très jeunes, ec ies deux autres, Germaine et Lucie, étaient mariées depuis assez longtemps et vivaient à Saint- François de l’Ile d'Orléans, à la tête, chacune, d’une petite famille. De ses deux fils, Henri et Joseph, ce dernier, le plus jeune, affligé d’une claudication très pénible, était incapable de se livrer aux rudes travaux des champs. Sa mère me pouvait pas compter sur lui. Tout l'espoir de Mare Latour reposait sur Henri, l’aîné Seulement, pourrait-elle jamais l’arracher à ses études de droit, dont il venait justement de commencer la troisième année à Québec ?

Très ambitieux, voulant arriver aux plus hautes charges de la politique, Henri Michel, place au Sëminaire de Québec grâce à l’inépuisable charité du vénérable curé de L'Ange-Gardien, M. l’abbé Domplerre, avait remporté tous les premiers prix durant son cours classique. Ses études uaniversitaires n'avaient pas été moins brillantes, et, dès les premiers jours de cette troisième année académique, il avait énergiquement formé le projet d'appliquer toutes

les ressources de son talent à enlever le grand prix de fin de cours à son rival, Arthur Labranche, le fils du juge Labranche. ‘‘An! ah! s'etait dit Henri Michel, on m'a appelé “habitant” au collège et à l’Université. Je vais leur montrer ce que peut faire un fils d’habitant !”’

Térôme Michei savait tout cela, et il était fier de son fils. Toute l’année durant, les livres de prix de ce dernier restaient ostensiblement rangés sur la table de la ‘“‘chambre”’. Et c'était toujours une nouvelle joie pour le père Michei de les faire voir aux parents et aux amis les jours de fête. F2

La mère, elle, éprouvait ume joie beaucoup moins vive des triomphes de Henri. Toujours, depuis que son fils était dans le droit, elle avait nourri le secret espoir de laisser un jour la ferme au seul de ses enfants capable de la cultiver. Son regret de le voir partir pour le Séminaire avait fait place au désir de voir son fils monter un jour à l'autel, — honneur qu’en borne mère canadienne-française, elle mettait avec raison au-dessus de tous !es autres.

Malheureusement, Henri s'était trouvé à la fin de son cours classique sans vocation sacerdotale, et, malgré les larmes de sa mère qui

l'avait supplié alors de rester à !a maison pour prendre plus tard la viace du père, Henri Michel s'était lancè, fou d’ambition, dans 1’étude du droit.

Marie Latour avait encore prégente à la mémoire cette scène du 21 juin, qui lui avait brisé le coeur.

Tous les détails étaient là, devant ses yeux. Il me semble le voir ren:

trer à la maison, pensait-elle en ce moment, chargé de prix. Le père est aux champs. Henri m’embrasse, tout fié: de sa brassée de beaux livres Je souris tristement. Il réprime à peine un mouvement d’impatience. La mère et le fils sont un instant sans rien se dire. Enfin, Henri, rompant un silence pénible :

— Pourquoi, maman, n’êtes-vous pas contente de mes succès ?

Oh! comme la pauvre mère, en ce jour de sombres pressentimente, à la veille peut-être de les voir se réaliser, se souvient de chacune des paroles qu'elle dit alors à son fils afné, très vite, sentant que l'heure était propice, mais que ce ne serait qu'une heure :

— Ecoute, mon cher enfant. Tu as vingt et un ans : on peut te parler comme à un homme. Dire que Je ne suis pas contente de tes prix, je ne serais pas une mère si je n'étais

it —

pas fière de te voir le premier partout. Si tu savais, mon cher enfant, combien de fois j'ai prié pour toi pendant que tu t’échinais sur tes livres là-bas, au Séminaire. Des fois, le soir, je n’en pouvais plus d’avoir sarclé toute la journée, alors j'offrais ma fatigue au Bon Dieu pour toi.

Mais tu sais, franchement, mon Henmi, je ne pensais pas que c'était pour faire un avocat que tu te faisais quasiment mourir à travailler. Des avocats, va ! c’est comme les chicanes, il y en a toujours trop ! Je pensais que tu ferais un prêtre, vois-tu'!

Tout d’un coup, v'là que tu décides à prendre l’avocasserie. Ça m'a fait de la peine, va ! Je me disais: Pourquoi donc qu'il ne vient pas avec nous autres s’accoutumer à travailler sur la terre pour prendre la place du père ? C’est si beau, la terre !

Ca sent si bon, + matin, là, quand on se lève à la p'tite rosée, avec un soleil qui vous ravigote et des p'tits oiseaux qui chantent partout! Je suis pas comme nos voisins, eux autres, qui parlent toujours de la ville et des messieurs de l1 ville. Ils ont beau dire, tes petits mssieurs de la ville, ils seraient pas grand’chose si on ne leur donnait pas de farine pour cuire leur pain. Et dire que ça croit nous insulter en nous appelant

des habitants! Des habitants !...

Sais-tu bien ce que ça veut dire, mon enfant, ce mot-là ? Ça veuit dire des braves gens qui sont maîtres et seigneurs sur la terre de leurs parents, sur la terre qui a été défrichée des fois par leurs pères ; qui mettent encore le pain qu'ils cuisent eux autres mêmes dans la hûche de la grand-grand'mère ; qui ont toujours le même banc à l'église de père en fils, la même croix de tempérance pendue dans la chambre, at qui Savent bien que le Bon Dieu, qui donne à manger devant eux tous les jours aux petits oiseaux, n’abandonne jamaïs ceux qui ont confiance en Lui.

Ah ! que c’est donc beau, mon cher Henri, d'être hahitant !

Marie Latour avait jeté ce dernier cri à son fils avec un te! accent de joie et de fierté, que celui-ci en fut bouleversé. Tout son instinct l'enfant de la terre s'était réveillé devant cette explosion de l’enthousiasme maternel. Il était empoigné.

D'un bond, il allait se jeter, comrue un petit enfant, dans les bras de sa mère pour lui dire qu’il voulait rester toujours sur la terre avec elle, lui aussi...

— Bonjour, madame Michel! Bonjour, monsieur l'avocat ! On est tou-

to

jours décidé à faire son dépôt le 1er juillet prochain ?

C'était Charles Latulippe, le fils du voisin, confrère de classe de Xenri, qui était entré, tout fier, lui, 'e futur médecin, de venir causer un peu avec un futur membre du barreau de Québec

Henri Michel resta cloué sur sa chaïse, En un instant, l'ambition ei le respect humain avatent vaincu le fils et le terrien.

Et Marie Latour, prétextaut quelques occupations, s'était éloignée eu refoulant ses larmes...

Oh ! comme ïls étaient amers an coeur de ‘“üarie Latour, en ce soir de novembre où la mort de son mari lui paraissait prochaine, les tristes souvenirs de cette minute crue!te.

Imaginez ! Cette terre de L’'Ange- Gardien appartenait aux Michel! depuis deux cent quinze ans bien comptés. ‘“‘On a les actes !’’ avait dit avoc tierté Marie Latour à ses voisines, au sortir de la grand'messe où le curé avait annoncé aux paroïissiens qu’un comité s'était formé, à Québec, dans le but d'offrir une récomrense durable à tous les chefs de famille qui pourraient prouver la possession deux fois centenaire du bien paternel. Depuis que la distribution solennelle de ces récompenses aux

ta —

‘’tenntens avait eu lieu à Québec dans la salle des promotions de l’'Université Laval, Jérôme Michel n'avait pas manqué, un seul dimanche, de se rendre à la grand'messe avec sa médaille des Anciennes Familles, fièrement épinglée sur la poitrine.

— Enfin, ma bonne vieille, nous voilà donc enfin délivrés de nos deites ! venait de s'écrier gaiement Jérôme Michel, en se tournant de aouveau vers sa femme.

— Et ‘où allons-nous aboutir avec tout cela, mon pauvre Jérôme ? repartit Marie Latour, sans quitter son air sorcieux.

— Mais qu'est-ce que tu ruinines donc comme ça, depuis qu'on en parti de Québec, ma pauvre femme ?

Tu as une vraie mine d’enterrement.

N'y aurait-il pas moyen de savoir enfin qu'est-ce que c’est qui ue va pas?

Après r"n assez long silence, la femrie releva lentement la tête et, fixant ses veux remplis de larmes sur les yeux étonnés de son mari:

— As-tu jamais pensé, mon pauvre Jérôme, dit-alle en scandant lourdement chacune de ses paroles, qui est-ce qui prendra sofn de ia terre quand nous n’y serons plus ?

— Ah ! bien, il paraît que tu penses loin, ce soir ! Chasse-moi toutes

ee ———————————

ces idées noires+là, va ! N'’es-tu pas reconnaissante au Bon Dieu de ce que nous soyons venus à bout enfin de payer nos dettes ?

Marie Latour eut un mouvement de protestation :

— Tu sais bien que je ne manque jamais de remercier le Bon Dieu pour les bienfaits dont il nous a comblés. Mais, que veux-tu ?..

Quand je songe que nous pourrions peut-être partir bientôt, et person-

ne... personne après nous gur la terre... je ne peux pas m'en empèécher... le coeur me serre et les

larmes m'en viennent aux yeux...

Et pnuis, tiens, je te le demande, à quoi ça nous servira-t-il, en bonne vérité, d’avoir un garçon avocat, qui fera son p'tit monsieur en ville et qui ne pensera peut-être pas souvent à nous autres, pendant que notre bien sur lequel nous avons tant peiné,— et nos parents aussi,—pasgsera aux mains des étrangers, qui mettront tout à l’envers en y arrivant ?

— Voyons Voyons, Ta pauvre Marie ; faut raisonner autrement que ça. Ça ne te fait donc pas plaisir de voir de temps en temps le nom de not’garçcon sur la gazette ?

— Laisse-moi donc tranquille avec ta gazette! Tu sais bien que

je ne la lis pas. Et puis, je te demande, qu'est-ce que ça pourrait bien faire à nos récoltes, quand méme je lirais le nom de Henri toutes les semaines sur la gazette ?

— C'est toujours pareil, les femmes ! Ça connaît rien dans la paiitique et ça parle tout le temps !

— Allons, allons, mon bon Jérôme, nous ferions bien mieux de prier le Bon Dieu que de nous chicaner.

Nous allons être restés en arrivant à la maison, et nous aurons de la misère à faire nos prières. Prends ton chapelet.

Et bientôt Jérôme Michel et sa femme, accoutumés depuis longtemps à puiser leur force et leur consolation dans les suprêmes douceurs de la «oi, retrouvaient dans la récitation pieuse des ‘‘Ave”’ le calme et la sérénité. Ce fut la dernière dizaine du chapelet qui marqua, te soirlà, le terme de leur voyage...

— Tiens, boujour, Henri

— C'est toi, Arthur ?

— Tu sais la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— Albert Lapointe, le secrétaire du premier mmmatre, te cherche depuis une heure.

— Tu badines ?

— C'est da vérité.

— Que me veut-il ?

Et les yeux de Hsuri Michel bril- ‘rent au moment où il prononçait ces paroles. Songez donc: c'était à son rival, Arthur Labranche, que le hasard d’une renconine sur la rue Saint-Jean, en cet après-midi de juin, avait réservé la tâche, rendue moins agréable par la jalousie, de prévenir Henri que !e premier-minis tre désirait le voir. Sans trop savoir ce que lui ré:arvait le chef du cabinet, Michel, après avoir triomphé de Labranche aux examens de fin de cours, sentait renaître son insatiahle ambition vien qu’à l'annonce d’un nouveau guCCès.

-— Tu as en’endu dire, romme nous, veprit Labnanche, que le premier ministre veut placer son secrétaire actuel.

— Et tu crois qu’il pense à moi pour le remplacer auprès de lui ?

— Je l'ai entendu dire, il n'y a pas une demi-heure.

Henri Michel avait toujours détesté la fausse modestie. Il était ambitieux, mais avec un fonds de rude franchise. Il ne crut donc pas mécessaine de se confondre en mlaititudes devant son confräre.

— Merci du renseignement, dit-il eimplement. Au revoir !

—Au plaisir, répondit Labranche, ajoutant entre ses dents, au moment où il voyait Henri s'éloigner tout joyeux : Chanceux, va !

Henri Michel résolut tout de suite de tirer au olair ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans ce bruit de la rue. Comment faire ? Aller au Partement ?.. Ce serait gauche, indélicat même... Essayer de rejoindre le secrétaire âu winistre ?.. Mais où le trouver ?

Ce que j'ai de plus simpie à faire, pensa Henri, c'est de retourner à ma maison de pension. C'est là qu’on a dû aller d’abord, et c'est là qu'on reviendra certainement, s'il est bien vrai qu’on désire tant me voir.

li venait justement de dépasser la librairie Pruneau. Le tapage de la rue Saint-Jean à cette heure,—trois heures et demie de l’après-midi, —l'ennuyait. Il avait hâte d'’atteindre la rue Couillard, pour se mettre à l’abri des questions indisarètes. Sans prêter attention au caquetage de la brillante société qui paradait en ce moment, Henri, accélérant le ras, eut vite fait de s’engouffrer, en coup de vent, dans Îles sinuosités de la rue tire-bouchon.

Trois minutes après, 11 tournait le coin de la rue Saïnte-Famille à une

allure toujours immodérée, s'y heurtait à un vieux fonctionnaire qui revena't lentement de son tour de Terrasse, bousou'ait, un peu pius loin, un laitier trop pressé d'en finir avec sa distribution quotidienne, « rendu, enfin, vers le milieu de l'historique côte, sans autre incident notable, s'arrêta devant une maison de mine fort respectable, puis empoignait le bouton de la porte d’un air qui voulait dire : C'est moi qui rentre.

—Eh bien ! cria Madame Renaud, qui ne manquait jamais d'apparaître au sommet de l'escalier chaque fois que la ,orte de la maison s'ouvraït, il paraît qu'ou va travailler rouz lo gouvernement, M. Michel ?

Henri ne put réprimer un mouvement d'inpatience.

—- Allons, allons, M. Michei, ne faites äonc pas le surpris ! M. Iapointe, le secrétaire du premier m'nistre, paraissait avoir bien hâte de vous voir, quand ji! est venu demander si vous étiez ici, il y a une heure... Tenez M. Michel, regardez donc ‘à, sur la table du passage, ie crois qu’ii a laissé un mot pour vous.

Henri aperçut, en effet, à l’endroit indiqué, une lettre à son adresse. Il la saisit filévreusement et, l'enveloppe déchirée, se mit aussitôt à lire,

EN

comme le font souvent les gens absarbés, à mi-voix :

Hôtel du Gouvernement

| Monsieur Henri Michel, avocat, } Québec. | Cher Monsieur, | Monsieur le premier ministre m'a chargé de vous dire qu'il désirait vous voir à son bureau, cet aprèsmidi à 4 heures. Li s'agit d’une affaire importante.

Votre dévoué, ALBERT LAPOINTE, )

Sec.

Deux minates après, Henm Michel grimpait la côte Sainte-Famille, pendant que Madame Renaud épiloguaïit sans fin, en compagnie des servantes, sur la ‘‘fameuse lettre dn premier ministre” dont elle venait d'entendre si discrètement la lecture, et à propos de laquelle alle ne mamrqua pas d'exiger qu'on gardât le se cret le plus absolu.

Henri Michel venait de laisser !a rue du Parloir pour prendre la rue Saint-Louis. Le nez au vent, flairant le succès, les yeux brillants de joie. 4 il marchait comme dans un rêve.

Dans quelques années, ministre : La

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