CHAPITRE XI
Ceux-là furent bien déçus qui attendaient du Curé d'Ars mourant une incessante effusion de larmes, des paroles magnifiques, des révélations sur le bonheur des élus. Dans la mort, comme dans la vie, il fut modeste, et c'est le cas de répéter le mot de Bossuet admirant pour leur tranquillité les derniers moments d'une brillante princesse qui avait vécu en mondaine, mais qui mourut en chrétienne : « Une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. »
Les grandes chaleurs du mois de juillet 1809 avaient fait de la petite église d'Ars, surchauffée par tant de souffles, une étuve où l'on ne pouvait demeurer longtemps sans être suffoqué. Les personnes qui attendaient leur tour de confession étaient obligées de sortir à chaque instant pour respirer un peu d'air pur. M. Vianney cependant ne sortait pas de la cage brûlante où son zèle Je tenait prisonnier. Il ne se plaignait même pas, mais il s'affaiblissait. On sut qu'il était tombé plusieurs fois de défaillance en descendant l'escalier de sa chambre, et des mots lui échappèrent qui laissaient deviner, comme celuici, qu'il succomberait bientôt à la peine : « Ah ! les pécheurs tueront le pécheur ! ■
Le vendredi 29 juillet, après avoir passé seize à dix-sept heures au confessionnal, comme d'habitude, il rentra chez lui exténué. Il s'afîaissa sur une chaise tn disant : « Je n'en peux plus. » Mais il ne voulut pas qu'on le veillât et les missionnaires durent se retirer.
A une heure du matin, il appela, Catherine Lassagne accourut.
« Vous êtes fatigué, monsieur le curé?
— Oui, je crois que c'est ma pauvre fin.
— Je vais chercher du secours.
— Non, ne dérangez personne, ce n'est pas la peine. »
Quand le jour vint, comme il se sentait plus faible, il accepta les soins qu'il avait repoussés jusque-là; il laissa le frère Jérôme glisser un matelas sur sa misérable paillasse; mais, quand on voulut lui donner un peu d'air et chasser les mouches avec un éventail, il s'y opposa. « Laissez-moi, dit-il, avec mes pauvres mouches. »
A la nouvelle qu'il ne descendrait pas de sa chambre ce jour-là et que peut-être il n'en descendrait plus, tout le village, tous les pèlerins furent dans la consternation. L'église se remplit aussitôt de suppliants qui vinrent solliciter le ciel de le leur conserver, et pendant trois jours ce concert de prières ferventes ne fut pas interrompu.
Lui-même refusa de s'y associer.
« Monsieur le curé, lui disait-on, espérons que sainte Philomène que nous allons mettre dans nos intérêts, en l'invoquant de toutes nos forces, vous guérira encore cette fois, comme elle l'a fait il y a dix-huit ans.
— Oh ! sainte Philomène n'y pourra rien. »
Il savait que l'heure de la récompense était venue, heure qu'il avait prévue et annoncée plusieurs fois depuis le commencement de l'été. Comme on lui avait fait cadeau d'un très beau voile pour soutenir l'ostensoir à la procession du Saint-Sacrement : « Je ne m'en servirai qu'une fois », avait-il dit. Et quand on lui avait fait signer son mandat de desservant : « Ce sera pour me faire enterrer. » Dans le courant de juillet, Mme Pauze, de Saint-Étienne, excellente chrétienne, lui disant la peine qu'elle éprouvait à la pensée de ne plus le revoir, car elle ne comptait pas revenir jamais à Ars : « Si, mon enfant, avait-il répondu, dans trois semaines nous nous reverrons. » Trois semaines plus tard, ils se revoyaient au ciel.
Le mardi soir, il demanda lui-même les sacrements, ïl pleura en entendant la cloche qui annonçait que Jésus quittait le tabernacle pour venir le voir, il pleura de nouveau en le voyant entrer. Un de ses collaborateurs se jeta à genoux devant son lit et le conjura de demander à Dieu sa guérison, il fit signe que non. On lui demanda, après lu iavoir administré l'Extrême Onction, s'il n'avait plus rien à désirer. € Vous avez oublié, répondit-il, de m'appliquer l'indulgence de la bonne mort. » L'abbé Toccanier la lui appliqua. Comme on le pria ensuite de bénir sa paroisse, ses missionnaires et toutes les œuvres commencées, il se recueillit et souleva pour cette suprême bénédiction la main qui avait si souvent béni. Puis il ferma les yeux. Il les rouvrit le mercredi soir pour sourire doucement à son évêque qui arrivait en toute hâte et qui le serrait dans ses bras. Le jeudi, 4 août, à deux heures du matin, il cessa de respirer au moment où l'abbé Monnin, qui récitait les prières de la recommandation de l'âme, pronon-
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çait ces paroles : <r F'eniant illi obi^iam sancti angeli Dei etjOerduqant eum in cwitatem cœlestem Jérusalem. 'Que les saint'sangês de Dieu viennent à'sa rencontYe et l'introduisent dans la cité céleste de Jérusalem. »
On annonça aux fidèles qui remplissaient l'église restée ouverte que le saint Curé d'Ars venait de mourir.
Aussitôt, la voix du peuple, qui fut vraiment alors la voix de Dieu, commença à exalter celui qui avait tant aimé l'humilité.
Devant son corps entouré de fleurs et vêtu du surplis blanc qu'il ne quittait guère depuis trente ans, une foule immense défila pendant deux jours. On fit Toucher à ses mains, comme à de précieuses reliques, des médailles, des croix, des chapelets, des images en si grand nombre que les prêtres chargés de cet office avaient le soir les bras rompus de fatigue et que les magasins d'Ars furent entièrement dépouillés des objets de piété qu'ils contenaient.
Le samedi, jour des funérailles, si l'on peut appeler de ce nom cette cérémonie triomphale, près de six mille personnes étaient entassées sur la place et dans les rues du village : il en était venu du fond de la France. Tous les clochers du pays sonnaient le gla3. Trois cents prêtres précédaient le cercueil. A son passage, tout le monde s'agenouillait, comme pour recevoir une bénédiction, et beaucoup de larmes coulaient des yeux, mais les cœurs étaient pénétrés d'une joie chrétienne : tant on était assuré que le jour de cette mort avait été celui de la naissance d'un saint.
T/évêque de Belley, qui parla sur la place, traduisit les pensées de l'assistance en choisissant comme texte de son allocution ces paroles que
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l'Église chante à l'office des confesseurs : « Euge! ser^e bone et fidelis^ intra in gaudium Domini tui. Courage ! bon et fidèle serviteur, entrez dans la joie de votre Seigneur et de votre Dieu. » Tout le monde comprit l'espérance que signifiait le choix de ce texte, et, quand l'orateur eut résumé la vie qui venait de finir, son récit avait ressemblé si naturellement à un panégyrique, que personne ne s'étonna de sa conclusion : a Et sachez bien, disaitil au vénéré et cher curé, que le jour le plus beau, le plus désiré de mon épiscopat serait celui où la voix de l'Église me permettrait de vous acclamer solennellement et de chanter en votre honneur : Euge! serve bone et fidelisy intra in gaudium Do' mini tui. »
Mgr de Langalerie ne devait pas voir ce jour, car l'Église ne met aucune précipitation dans ses jugements. Mais rarement procès fut instruit aussi rapidement que celui de M. Vianney, puisque, moins de quarante-cinq ans après le jour où son corps avait été descendu dans le caveau qu'on avait creusé au pied de sa chaire, le Saint-Siège avait rendu le décret déclarant qu'on pouvait procéder en toute sûreté à sa béatification.
Six ans après sa mort, le 4 ^oùt i865, on eut un avant-goût de ce que devaient être à Ars les fêtes de la béatification : ce jour-là, on inaugura le sanctuaire où ses reliques sont aujourd'hui exposées à la vénération de sa paroisse.
C'était M. Vianney lui-même qui avait eu l'idée de cette église.
Depuis longtemps il songeait à élever un bel autel à sainte Philomène, lorsqu'une femme du peuple, dont l'enfant avait été guéri de la cécité, remit vingt
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francs à l'abbé Toccanier, « pour que M. le curé en fît l'usage que l'esprit de Dieu lui inspirerait ». L'abbé Toccanier porta la pièce à M. Vianney : « Voulez-vous, lui dit-il, que cette petite somme soit le levain de la somme nécessaire pour ériger un autel à sainte Philomène? Je ne vous demande que votre approbation et votre bénédiction. » M. Vianney approuva et bénit. M. Toccanier alla aussitôt quêter de maison en maison : en quelques heures, il recueillit dix-sept cents francs, grosse somme pour un si petit village, et l'autel fut commandé à l'architecte Bossan.
Le succès de la souscription faite à Ars rendit audacieux M. Vianney. Il parla, non plus seulement d'un autel, mais d'un sanctuaire, ouvrit une nouvelle souscription, s'engagea lui-même pour mille francs et écrivit en tête ces paroles qui devaient plus tard délier les cordons de tant de bourses : « Je prierai le bon Dieu pour ceux qui m'aideront à bâtir une belle église à sainte Philomène ».
Mais il ne put en voir lui-même élever les murs. La loterie dont il soumit le projet au gouvernement ne fut pas autorisée, et bientôt, exténué par son zèle, il fut cloué sur son lit d'agonie.
Pendant qu'il attendait la mort dans un pieux recueillementj l'abbé Toccanier se pencha à son oreille : « Mon père, lui dit-il, c'en est donc fait de notre belle église? » A ces mots, le mourant releva la tête, et son œil retrouvant son éclat : « Courage, mon ami, dit-il, vous réussirez ».
Enhardi par le souvenir de cette parole, l'abbé Toccanier ne tarda pas à se remettre à l'œuvre, et, après quelques difficultés, t®ut marcha à souhait. Le gouvernement, qui n'avait pas autorisé une loterie
de cinquante mille francs, en autorisa une de cent mille. L'argent afflua, et, le i^' mai 1862, les fonds nécessaires étaient réunis.
Le? travaux commencèrent sans retard. Bossan, qui, par son entente du symbolisme chrétien, ressemblait aux grands architectes du moyen âge, comprit admirablement ce qu'imposaient les souvenirs et les espérances. Il fallait laisser debout l'humble église qui avait été témoin d'un si prodigieux apostolat et il fallait lui donner une couronne qui fût le symbole de la récompense attendue pour l'apôtre. La petite église demeura donc intacte; mais, sur son chevet, s'éleva une coupole octogonale d'un style inconnu jusque-là, romane à sa base, puis se rétrécissant avec grâce jusqu'à son faîte, où se dressa une croix ornée de palmes et de lis ; aux huit angles vinrent s*adosser, tournées vers les pèlerins et leur présentant les instruments du martyre de sainte Philomène, de délicieuses figures d'anges, chefsd'œuvre du sculpteur Dufraine, que la critique a presque ignoré de son vivant, mais en qui elle a découvert, depuis sa mort, un grand artiste.
Sous cette originale couronne de pierre, ornée à l'intérieur de fresques intéressantes par Borel, furent érigés l'autel de sainte Philomène et trois autres autels. L'un de ceux-ci demeura provisoirement sans patron et sans image.
Le jour de l'inauguration, le nom du Curé d'Ars fut sans cesse associé à celui de sainte Philomène dans les panégyriques des orateurs, comme dans les . propos de la foule, et la joie illumina tous les visages quand Mgr de Langalerie, debout sur la place du village, à l'endroit même où six ans auparavant il avait salué le cercueil de M. Vianney, annonça que
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la première phase des formalités nécessaires à la glorification du saint prêtre était accomplie : les pièces de la procédure venaient d'être remises à la Congrégation des Rites.
Pendant qu'à Rome le procès suivait son cours, en France la renommée de M. Vianney allait sans cesse grandissant.
Les missionnaires du diocèse de Belley continuèrent ses œuvres sous la direction de M. Camelet, de M. Toccanier, de M. Bail et de M. Couvert, qui reçurent l'un après l'autre le titre de curé d'Ars, si obscur il y a cent ans, aujourd'hui le plus glorieux que puisse porter un curé français. Pour qu'Ars ne cessât point d'être dans la région lyonnaise un foyer de vie spirituelle, ils organisèrent des retraites périodiques. Elles sont, aujourd'hui encore, en pleine prospérité.
Le pèlerinage des malades ne fut point interrompu. Mais ce qu'ils demandaient auparavant par l'intercession de sainte Philomène, ils osaient maintenant le demander par celle du Curé d'Ars et étendaient leurs membres perclus sur la pierre de son tombeau. Des guérisons retentissantes eurent lieu et furent relatées dans des procès-verbaux qu'on joignit aux autres pièces de la procédure.
Cependant le public était avide de mieux connaître la personne et les œuvres de celui qu'on s'apprêtait à béatifier. L'abbé Monnin répondit à ces désirs. Il écrivit la vie de M. Vianney, œuvre éloquente, à laquelle nous nous faisons un devoir de reconnaître que nous devons beaucoup et qui conservera sur toutes les biographies que l'on fera jamais du Curé d'Ars l'avantage d'avoir été composée par un auxiliaire de ses travaux, un confident de
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quelques-unes de ses pensées, un témoin de sa mort*. Il publia, en outre, sous le titre d'Esprit du Curé d^Ars^ un résumé de ses catéchismes et de ses conversations*.
L'abbé Olivier donna à son tour une vie de M. Vianney dans la collection dite des Annales de la Sainteté^. Les abbés Delaroche publièrent ses Sermons^. Sous le nom de Fleurs d'Ars^ de petit livres de piété furent composés avec des pensées extraites de ses catéchismes et de ses homélies. Toutes les années, le 4 août, l'anniversaire de sa mort fut solennellement célébré à Ars, et les prédicateurs les plus éloquents de ce temps, évêques et prêtres, furent conviés à prononcer son éloge. Enfin, depuis le i" juin 1900, ses successeurs ont fondé une petite revue mensuelle, les Annales d Ars^ où ils donnent des anecdotes inconnues encore sur son apostolat, rappellent ses enseignements, font la chronique du pèlerinage. Une biographie nouvelle du saint curé y est en cours de publication : écrite d'une plume élégante et vigoureuse par un vrai lettré, très bien
1. Le Curé d' Ars, vie du Vénérable Jean-Baptîste-Marie Vianney, par l'abbé Alfrsd Mokïtim, missionnaire, a vol.; Paris, Douniol.
2. Esprit du Curé d'Ars •- M. Vianney dans ses catéchismes, ses homélies et sa conversation, par l'abbé A. Mokkin; Paris, Douniol.
3. Fie du yénérable Serviteur de Dieu Jean-Marie- Baptiste Vianney, curé £Ars^ par l'abbé J.-H. Olivier; Paris, Bloud et Barrai. — Du même, le Tombeau glorieux du Vénérable Vianney, curé d'An; Paris, Bloud et Barrai.
4. Sermons du Vénérable serviteur de Dieu Jean-Baptistï- IVIarib ViAifiTBY, curé d'Ars, publiés par les soins de M. le chanoine Etienne Delaroche et du R. P. Marib-Augustiv Delaaoghb, 4 vol. ; Paris, Beauchesne.
informé de Thistolre de son diocèse au siècle dernier, elle met en œuvre un grand nombre de documents inédits et donnera du héros, quand elle sera achevée, le portrait le plus exact*.
Pendant qu*on travaillait ainsi à faire revivre la physionomie morale de M. Vianney, un sculpteur de talent, Émilien Cabuchet, essayait de reproduire ses traits et y réussissait d'une façon surprenante.
Quelque temps avant la mort de M. Vianney, il avait eu le désir de faire son buste, et il s'était fait annoncer par une lettre de Mgr Chalandon. Comme un refus formel lui avait été opposé, il vint à Ars sans dire son nom, se confessa à son modèle pour le voir de près, assista tous les jours au catéchisme, modelant dans son chapeau. Un jour, il eut la fâcheuse idée de se présenter comme étant l'auteur de la statue de saint Vincent de Paul, récemment érigée à Châtillon et de dévoiler le motif de sa présence. Il reçut une verte réprimande. Invité à se retirer et n'en ayant rien fait, il s'entendit apostropher en pleine église : c Ah çal mon ami, voilà assez longtemps que vous donnez des distractions à tout le monde, et à moi aussi. » Cette fois, l'artiste n'insista pas et quitta Ars. Il y revint quand il se crut oublié. Mais il fut reconnu le jour même où il s'était remis à travailler pendant le catéchisme, confondu dans l'assistance. Le soir, M. Vianney l'abordait, le semonçait et lui signifiait son congé : « Ah ça, mon ami, vous n'avez donc rien à faire chez
I. L'auteur de cette biographie est M. H. Sevîn, chanaîne du diocèse de Belley. Il m'excusera de l'aToir nommé et me permettra de le remercier pour tous les services qu'il m'a rendus et surtout pour les faits noureaux qu'il m'a si obligeamment communiqués.
vous? — Quel crime ai-je commis? — Vous le savez bien. »
Par bonheur, la maquette était assez avancée pour pouvoir être achevée de mémoire. Quand la mort vint empêcher la modestie de M. Vianney de s'opposer à ce qu'on travaillât pour sa gloire, on demanda à Cabuchet une statue en pied au lieu d'un simple buste. Il représenta le saint curé dans une attitude qui lui était familière, à genoux et les mains jointes. Les traits, le geste des mains, le port de la tête, l'expression des lèvres, la physionomie, tout fut si bien saisi et rendu que ce portrait, vraiment admirable, peut compter parmi les meilleures œuvres de la sculpture contemporaine.
Humble Curé d'Ars ! comme vous étiez éloigné de penser en votre vivant que yotre pauure figure, ainsi que vous l'appeliez, pût inspirer une œuvre d'art! Mais comme vous étiez moins près encore de supposer qu'il y aurait bientôt dans le bréviaire l'office d'un curé, et que ce serait le vôtre!
Je ne ferai pas en détail, aux lecteurs de cette collection, l'histoire du procès de béatification. Je me contenterai de leur donner les dates principales et les faits essentiels.
Le 3 octobre 1874» Pic IX proclama M. Vianney Vénérable.
Le 21 juin 1896, se réunit, sous la présidence de Léon XIII, la dernière Congrégation chargée de se prononcer sur l'héroïcité des vertus du Vénérable Curé d'Ars, l'un des membres les plus éminents du Sacré-Collège, le cardinal Parocchi, étant rapporteur de la cause. Les juges répondirent oui à l'unanimité. Le Saint Père, sans faire connaître encore sa décision, ne dissimula point qu'il était profondément
impressionné par cette unanimité : « Il y a lieu, dit-il, de bien augurer de cette cause. Car, si les vertus exemplaires qu'a pratiquées, durant tout le cours de sa vie, le Vénérable Serviteur de Dieu ont brillé jusque-là de leur seul éclat, elles deviendront, par le suflrage unanime qu'elles viennent d'obtenir, plus radieuses encore. » Le i*' août, il promulgua solennellement le décret qui reconnaissait l'héroïcité des vertus du Vénérable. C'est un des plus éloquents décrets de ce genre qu'ait eus à enregistrer la Concrrégation des Rites : l'ardente piété du Serviteur de Dieu, l'assistance particulière qu'il reçut pour attirer les pécheurs à la pénitence, l'excellence de ses conseils, sa charité, sa réputation de sainteté y sont exaltées en termes magnifiques.
Léon XIII, qui portait un grand intérêt à cette cause, comme à toutes les choses de France, avait fixé au 1 4 juillet igoS la réunion de la Congrégation qui devait, sous sa présidence, examiner les miracles du Vénérable Vianney. Puis, il se ravisa, renvoya cette réunion au mois de novembre, et réserva la séance du i4 juillet à l'examen des vertus de la Vénérable Jeanne d'Arc, autre cause française. Mais la séance annoncée n'eut pas lieu, car le jour où elle devait se tenir l'illustre vieillard agonisait, et, au lieu d'avoir à se réjouir, comme elle l'espérait, de l'exaltation de son héroïne nationale, la France chrétienne eut à pleurer la fin prochaine du grand pontife qui l'avait tant aimée.
La joie de glorifier l'humble curé de campagne était réservée à un ancien curé de campagne. Le 4 août 1908, heureuse coïncidence, a l'heure même où l'on chantait à Ars la grand'messe solennelle :>our célébrer le 44* anniversaire de la mort de Jean-
Marie Vianney, à Rome, rancien curé de Tombolo était élu pape et prenait le nom de Pie X.
Le 26 janvier 1904, le nouveau pontife, qui avait ainsi commencé son règne le jour de la fête du Curé d'Ars, présida la Congrégation que n'avait pu présider son prédécesseur, le cardinal Mathieu étant rapporteur de la cause. Deux faits étaient proposés : la guérison de la jeune Adélaïde Joly et celle de l'enfant Léon Roussat. Celui-ci, atteint d'épilepsie, avait été porté, en 1862, de Saint-Laurent-les-Macon, sur le tombeau du Vénérable, un bras paralysé, la parole éteinte, la respiration devenue si difficile qu'il ne pouvait retenir sa salive : quand on l'avait relevé, sa main avait tendu l'aumône à un pauvre et ses jambes s'étaient dénouées; au bout de la neuvaine commencée, il parlait librement. Celle-là, hospitalisée à Lyon, dans une maison tenue par les Filles de la Charité, avait été affligée d'une tumeur blanche au bras en février 1861 : quand tout traitement avait été déclaré inutile par les médecins, on lui avait appliqué sur le bras un lacet ayant appartenu au Vénérable, et le mal avait disparu.
La Congrégation donna un avis favorable, et, le 21 février, le Souverain Pontife, en promulguant le décret qui reconnaissait que ces guérisons suffisaient à la béatification, donna le Curé d'Ars comme exemple au clergé paroissial du monde entier : « Nous ne saurions exprimer la joie qu'apporte à notre âme le décret solennel qui constate officiellement la valeur des miracles obtenus par l'intercession du Vénérable Jean-Baptiste Vianney et proposés poui sa béatification : en vérité. Nous ne saurions la traduire. Rien, en effet, ne pouvait arriver de plus agréable et de plus avantageux, non seulement à
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Nous, qui durant tant d'années avons accompli de grand cœur le ministère paroissial, mais encore à tous les curés du monde catholique, que de voir ce ^. vénérable curé entouré des honneurs des Bienheureux, d'autant plus que sa gloire rejaillira sur tous ceux qui sont consacrés au ministère des âmes. « Oh! fasse Dieu que tous les curés, sans exception, prennent pour exemple le Vénérable Vianney ; qu'ils apprennent à son école cette admirable piété envers Dieu, dont l'éloquence silencieuse attire et ravit tellement les âmes, qu'aucun éclat de paroles, aucune abondance de discours ne sauraient lui être comparés. Que les curés aient devant les yeux Jean- Baptiste Vianney, qu'ils reproduisent cette charité qui prépare et rend prompt à mépriser la vie même. »
Enfin, le 8 janvier 1905, l'humble prêtre a été mis solennellement au rang des Bienheureux, et personne ne me contredira si j'ajoute qu'aucune béatification n'a été accueillie en France avec plus d'allégresse, depuis celle de saint Vincent de Paul. La vie que je viens de conter dit assez haut pourquoi. Portées sous le souffle de la grâce jusqu'à un sublime héroïsme, ce sont les meilleures vertus du peuple de chez nous, du peuple de nos campagnes que nous retrouvons dans le Curé d'Ars, Puissent ces vertus, par sa protection, fleurir plus vivaces que jamais sur notre sol * I
I. Par un décret du la avril 1905, le Souverain Pontife t établi « Patron de tous les prêtres ayant charge d'âmes en France et dans toutes les contrées soumises à la France Jean" Baptiste Vianney;... dont les vertus et les miracles ont couvert, non seulement son village d'origine aux yeux des fidèlei de Belley et de la France, mais encore toute la France aux yeux des autres nations d'un incomparable éclat ».