‹ Le bienheureux curé d'ArsChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Celui qui devait être en France de nos jours rhonneur du clergé séculier naquit au cœur même du diocèse qui, pendant le cours du xix" siècle, allait donner à notre pays le plus d'apôtres et le plus d'œuvres : le diocèse de Lyon. Il appartenait à la classe sociale dont nous avons toujours reçu nos meilleurs prêtres : celle des cultivateurs.

Il eut pour père Matthieu Vianey^ fils de Pierre Vianey et de Marie Charavay, pour mère Marie Beluze, fille de Pierre Beluze et de Marie Tabard. Ils possédaient quelques terres et une maison d'habitation à Dardilly, gros village situé tout près de Lyon, dans un site incomparablement apaisé et recueilli, aux pieds des Monts d'Or. C'est là que le futur Curé d'Ars vint au monde, le 8 mai 1786. Il avait déjà deux sœurs et un frère; il eut encore une

1. Nous expliquons dans un court appendice pourquoi nous avons dû appeler le Bienheureux Curé d'Ars Vianney, et son père Vianey.

ut BUNHEUREUZ CURfi d'AM. I

i LE BIENHEUREUX CURÉ D'ARS.

sœur et un frère. On lui donna au baptême le nom de Jean-Marie; à la confirmation, il y joignit plus tard celui de Baptiste.

Il commença ses études à l'âge où on les finit. Mais, avant de recevoir une préparation immédiate au sacerdoce, il en reçut d'autres, moins directes en apparence, mais non moins efficaces.

Il fut élevé dans un milieu très chrétien.

Il apprit à aimer la charité en la voyant pratiquer journellement. Chaque soir, c'était chez son père une procession de pauvres gens qui venaient demander une écuelle de soupe, puis une place pour dormir sur la paille de la grange. Il y en avait souvent jusqu'à douze ou quinze, les uns debout autour de la grande cheminée où flambait un feu de fagots, les autres assis sur le seuil du logis. Il arrivait parfois que la marmite était trop petite pour le nombre des convives : alors, le père de famille faisait une part de plus en se privant de la sienne.

Un jour, parmi les mendiants que Matthieu Vianey avait admis à sa table, se trouva Benoit- Joseph Labre. Jean-Marie n'était point né encore. Nul doute que le saint ait prié Dieu de bénir cette maison hospitalière ; et peut-être fut-ce à la suite de cette requête que Celui qui a promis de récompenser le moindre verre d'eau oiOPert en son nom envoya à l'humble laboureur qui partageait avec les malheureux son souper quotidien cette magnifique récompense : un fils qui porta jusqu'à l'héroïsme les vertus héréditaires dans sa famille.

De bonne heure, le petit Jean-Marie montra qu'il dépasserait la charité de ses parents. Il amenait à la maison paternelle tous les mendiants qu'il rencontrait sur son chemin. Il allait au-devant de ceux qui

L'EDUCATION DAInS LA FAMILLE. 3

s'y dirigeaient d'eux-mêmes. Jl leur ouvrait la porte; I ips débarrassait de leurs sacs ; ii portait à sa mère

urs vêtements déchirés pour qu'elle les raccommodât . FI s'occupait particulièrement des enfants de son âge : il prenait sur sa propre nourriture pour augmenter la leur et, sachant que l'homme ne vit pas seulement de pain, il leur enseignait les grandes vérités de la religion.

Lui-même les avait sucées avec le lait. Il déclara plus tard qu'il ne se souvenait plus du jour où il avait commencé à connaître et à aimer la Vierge Marie : il lui semblait l'avoir toujours connue et aimée; c'était avec Dieu sa plus ancienne affection. Les noms de Jésus et de Marie étaient, en effet, les premiers mots que Marie Vianey fnisait prononcer à ses enfants. Le premier geste qu'elle leur apprenait était le sis^ne du chrétien. Elle les habituait à considérer le péché comme le pire malheur qui pût leur arriver. Refaisant, sans le connaître sans doute, le beau mot d'une reine, cette paysanne aimait à dire : « Je n'aurais pas de plus grand chagrin que de voir un de mes enfants offenser Dieu. » Un jour qu'elle répétait ce mot à Jean-Marie, elle ajouta avec émotion : « Mon petit Jean-Marie, mon chagrin serait pjus grand encore, si c'était toi. »

Celui-ci était, en effet, son préféré. Avant de le mettre au monde, elle avait prié Dieu de le prendre plus tard à son service. Dés qu'elle reconnut en lui des dispositions particulières à la piété, elle eut à cœur de les développer. Son fils lui en garda une touchante reconnaissance. Sur le soir de sa vie, un de ses auxiliaires l'ayant félicité d'avoir eu de bonne heure le goût de la prière : « Je le dois à ma mère, répondit-il; elle était si sage. » Il disait au même

k LE BIENHEUREUX CURÉ D'ARS.

prêtre, parlant encore de sa mère : « La vertu passe facilement des mères dans le cœur des enfants, qui font volontiers ce qu'ils voient faire. » Toutes les fois qu'il voulait enseigner aux mères de sa paroisse comment elles devaient élever leurs enfants, il leur proposait comme exemple l'éducation qu'il avait reçue de la sienne, y^

Aux côtés de cette chrétienne d'élite, Jean-Marie devint très vite très pieux. Tout petit enfant encore, il disparut un jour; on le retrouva agenouillé dans un coin de l'étable : absorbé dans sa prière, il n'avait pas entendu qu'on l'appelait. Il priait sur la route en allant au travail; il priait dans les prés en gardant ses brebis, dans les champs en enfonçant sa bêche. Après le repas de midi, il s'étendait par terre pour dormir, comme tout le monde; mais, pendant que les autres se reposaient, il faisait semblant de dormir et priait Dieu de tout son cœur. Prier était pour lui un devoir, une distraction, une joie. Prier était même la force qui lui aidait à remuer cette lourde et grasse terre où les paysans de la banlieue lyonnaise font pousser de si beaux fruits : la première fois qu'on l'employa au travail pénible de la vigne, il rentra le soir anéanti à la maison ; le lendemain, il plaça sur une souche, à quelques pas de l'endroit où devait commencer sa tâche, une statuette de la sainte Vierge, et, les yeux fixés sur elle pour se donner du courage, il avançait, priant et piochant; quand il eut rejoint sa statue, il la plaça quelques pas plus loin et il se remit à piocher en priant; ainsi fit- il jusqu'au soir : ce jour-là, il eut fini sa besogne avant son grand frère, et désormais ce fut toujours à la prière qu'il demanda de décupler la vigueur de ses bras.

Il avait la prière à la fois discrète et courageuse : tantôt il s'isolait et passait une partie de sa journée à s'entretenir intimement avec Dieu; tantôt il osait proposer à ses camarades de s'associer à lui. « Que i*étais heureux, disait-il quelques mois avant sa mort, quand je n'avais à conduire que mes trois brebis et mon âne ! Dans ce temps-là, je pouvais prier Dieu tout à mon aise. »

Jean-Marie atteignait l'âge de raison quand les églises furent fermées en France. Au moment où il commençait à avoir besoin du prêtre, il vit donc les prêtres proscrits. Ce fut pour un enfant si religieux une épreuve terrible^ mais (Toù allait sortir sa vocation.

Elle lui fit sentir la nécessité de l'apostolat et la cruelle situation d'un troupeau qui n'a plus de pasteur. Il ne tarda point, en effet, à reconnaître avec épouvante dans quels abîmes d'ignorance demeuraient enfoncés ceux de ses petits camarades qui n'avaient point trouvé, comme lui, dans leur mère un catéchiste capable de remplacer le curé. Bien souvent, il essaya d'en devenir un pour eux. Il les réunissait au pied d'un autel de gazon improvisé, où il plantait une statue ; il les invitait à réciter avec lui des prières ; il leur répétait celles qu'il tenait de sa mère ; il leur faisait de naïfs sermons : « Allons, mes enfants, leur disait-il, soyez bien sages ; aimez bien le bon Dieu. » Aucun des jeunes auditeurs ne songeait à sourire : tant était pur et ardent le zèle de leur petit prédicateur! tant il leur inspirait de respect! tant ils l'aimaient! Et sa mère se réjouissait que par ces jeunes lèvres quelques parcelles d'enseignement chrétien fussent données à de pauvres petits bergers qui n'en pouvaient plu3 recevoir dans l'église de leur village.

En même temps qu'il était amené à constater le vide déplorable que laisse dans une paroisse l'absence du prêtre, Jean-Marie avait roccasion d'apprendre ce que valent des âmes vraiment sacerdotales. Malgré les sentences d'exil et de mort, le ministère sacré continuait à s'exercer partout. Dans le diocèse de Lyon, il était même régulièrement organisé. M. Linsolas, vicaire général de Mgr de Marbeuf, avait réparti les huit à neuf cents paroisses du diocèse en quarante à cinquante missions. Un centre de mission fut établi à Écully, village situé entre Lyon et Dardilly. Les missionnaires de ce groupe furent MM. Royer et Chaillou, de la société de Saint-Sulpice, qui avaient été l'un économe, et l'autre directeur «lu grand séminaire de Lyon; M. Balley, ancien génovéfainet M. Groboz, ancien vicaire de la paroisse (le Sainte-Croix à Lyon. C'étaient tous les quatre des hommes d'une indomptable énergie qui avaient cent fois risqué leur vie pour apporter en pleine Terreur leurs consolations à des chrétiens demeurés fidèles. Ils se fixèrent à Écully, logeant séparément, déguisés en ouvriers, réunissant leurs paroissiens comme ils pouvaient, dans des granges ou dans des bois. De Dardilly, Matthieu et Marie Vianey se rendaient souvent à ces réunions clandestines avec leurs enfants : la distance n'était pas très grande et Mme Vianey, qui était née à Écully, y avait une sœur mariée. Ainsi Jean-Marie put voir à plusieurs reprises de très près ces prêtres, dont il savait que la tête était mise à prix; dont l'un, après s'être exilé, était rentré à Lyon en courant les plus grands dangers; dont un autre avait déjà été arrêté et avait échappé on ne savait trop comment; que tout le monde considérait comme voués à la mort. Eux-

mêmes auraient été d'autant plus fondés à trembler pour leur v* î qu'à certains moments la persécution s'étant ralentie ils avaient cessé de prendre des précautions et avaient ainsi révélé leur situation à des gens qui n'attendaient pour les dénoncer qu'un retour des mauvais jours. Et les mauvais jours revinrent plusieurs fois. Mais la recrudescence du péril redoublait le zèle des missionnaires, redoublant, par suite, la vénération que ces héros inspiraient à leurs ouailles. On ne s'étonne plus que le Curé d'Ars se soit toujours fait une aussi haute idée du sacerdoce quand on sait ce qu'étaient les premiers prêtres qu'il vit à l'œuvre.

Il garda un impérissable souvenir du jour où, à la suite d'un de ces offices célébrés dans des conditions si dramatiques, il eut recours pour la première fois de sa vie au ministère sacerdotal. Il avait assisté avec sa mère à la messe de M. Groboz. Celui-ci, frappé de l'étonnante piété que l'enfant avait manifestée pendant la cérémonie, demanda qu'on le lui présentât. Jean-Marie interrogé dit son nom et son âge : il avait alors onze ans révolus.

« Et depuis quand ne vous êtes-vous pas confessé? ajouta le missionnaire.

— Jamais je ne me suis confessé, lui fut-il repondu.

— Alors, voulez-vous le faire tout de suite? » Jean-Marie voulut bien. Dieu seul sait quelles

paroles furent échangées dans le premier entretien intime qu'eut avec le prêtre celui qui devait recevoij plus tard les aveux de tant de pécheurs. Mais on peut s'en faire une idée d'après ce mot qui échappe un jour à son humilité : « Quand j'étais jeune, je ne connaissais pas le mal; je n'ai appris à le connaître

qu'au confessionnal de la bouche des pécheurs. » Sans doute, M. Groboz n'avait pas rencontré encore un enfant qui fût resté si près de l'innocence baptismale, bien qu'il eût atteint un âge où en des temps moins troublés il aurait déjà fait sa première communion.

Tout de suite, M. Groboz demanda que Jean- Marie fût préparé à ce grand acte. Ses parents le laissèrent pour cela quelque temps à Écully. Des obstacles imprévus ayant retardé la cérémonie, Jean- Marie revint chez ses parents. Mais l'année suivante il fut renvoyé à Écully, suivit le catéchisme avec quinze autres enfants, et fut admis à recevoir le corps de Jésus-Christ. Ce fut, à une date que je n'ai pu déterminer, dans la maison de la comtesse de Pingon. Les jeunes communiants s'y rendirent à l'aube, séparément. On était dans la saison des foins : de grands chars d'herbe sèche placés devant les fenêtres protégèrent contre les regards indiscrets les seize petits factieux qui commettaient le délit de faire leur première communion.

Avec quel ravissement le meilleur d'entre eux dut-il s'asseoir à la table sainte! Sans doute, il émerveilla ses camarades par son recueillement, car déjà, les jours précédents, quand ils le voyaient enseveli dans la prière, ils se disaient l'un à l'autre avec admiration : « Voyez le petit Vianney qui fait assaut avec son bon ange » .

Quelques années après, Jean-Marie assista à une autre cérémonie qui s'accomplit dans un décor tout différent, mais qui laissa aussi dans sa jeune imagination une empreinte ineffaçable. Aucune contrainte n*entravait ce jour-là l'élan de l'enthousiasme religieux. Au clocher de Dardilly, les cloches joyeuses sonnaient à toute volée ; à chaque carrefour des guir-

landes de buis se croisaient dans les airs; devant les portes pendaient des draps blancs, où des fleurs étaient piquées; des roses effeuillées jonchaient le sol. Tous les habitants du village, les hommes tenant le chapeau à la main, les femmes ayant la tête couverte d'un voile, marchaient deux à deux au chant du Pange lingua^ suivant l'ostensoir d'argent qu'on portait en triomphe à travers les maisons. Le Consulat avait, en effet, rouvert les églises et la France recommençait, comme au temps passé, à célébrer la Fête-Dieu. Jean-Marie contemplait avec ravissement la pompe des cérémonies du catholicisme, dont ses yeux avaient perdu l'habitude. Son cœur nageait dans la joie. Ce n'était pas toutefois sans des retours de tristesse. Il savait, en effet, que la p^ersécution avait décimé le clergé. En voyant la foul« si avide de recevoir à nouveau la parole divine, il se demandait avec angoisse s'il y aurait jamais assez d'apôtres pour distribuer le pain évangélique à tant d'affamés, et il priait Dieu instamment que les curés ne manquassent pas aux besoins des campagnes. Dieu reçut cette prière ; il l'exauça même d'une façon que Jean-Marie à ce moment-là n'osait peut-être pas encore concevoir. Mais le temps n'était pas venu où l'enfant devait être tiré de son milieu : la vie des champs et l'exemple de ses parents n'avaient pas épuisé renseignement qu'ils devaient lui donner.

Entre le jour où Jean-Marie fit sa première com-» munion et celui où il commença ses études, plusieurs années s*écouîèrent ; elles furent pour lui vides d'événements, mais fécondes en progrès spirituels; car ses jeunes vertus prirent un magnifique essor.

Sa charité avait maintenant ces raffinements délicatesse où Ton reconnaît aussitôt la sainteté, comme à la profondeur de certaines pensées l'on reconnaît aussitôt le génie. La Révolution n'avait point arrêté dans la maison des Vianey la procession quotidienne des pauvres. La prédilection de Jean-Marie allait désormais aux plus repoussants. Il faisait ses délices d'employer pour eux l'adresse peu commune de ses doigts, qui façonnaient comme en se jouant toutes sortes d'objets rustiques et qui savaient même tirer de la glaise des statuettes assez vivantes : il enlevait la boue, les ordures, les insectes, dont ces misérables étaient souillés ; il mettait leurs loques au four sur une claie qu'il avait fabriquée à ce dessein ; et, quand il les avait installés sur la paille de la grange dans leurs vêtements purifiés et secs, il nettoyait avec soin la place qu'ils avaient occupée dans la cuisine, pour que ses frères n'eussent aucune répugnance à s'y asseoir.

Il ne se bornait pas à secourir les passants. Il allait visiter chez eux tous les pauvres gens de Dardilly. Il leur donnait tout ce qu'il possédait luimême. Il intéressait à leur sort ses frères et ses parents. 11 obtenait que Matthieu Vianey, déjà si généreux, fît des largesses comme un riche. Il n'avait pas de plus grande joie que d'entendre dire à son père : « Allons, va porter du bois chez ce malheureux, et mets-en sur le dos de l'ânf autant qu'il en pourra porter. »

Sa piété s'épanouissait librement au souffle des sentiments religieux que la restauration du cnlte avait réveillés dans les campagnes. Il profitait de toutes les occasions, d'un outil à réparer, d'une commission à faire, pour courir au village et s'age-

nouiller devant le tabernacle. Il assistait à la messe aussi souvent qu'il le pouvait et prolongeait longtemps ses actions de grâce. Jamais, cependant, il ne sacrifiait aux exercices de piété son travail, qu'il considérait comme le principal de ses devoirs : perronne n'arrivait aux champs avant lui et on ne connaissait pas dans le pays un meilleur ouvrier. Il n'avait pas besoin, d'ailleurs, d'être à l'église pour se recueillir, car sa prière était continuelle, et il n'avait pas besoin non plus, pour prier, de réciter des formules ; il aimait sans doute les prières traditionnelles du chrétien, le pater^ Vaçe^ le glon'a, r angélus, le chapelet; mais souvent aussi sa prière était de méditer sur les paroles, sur les miracles, sur la passion du divin maître. Chaque soir, pour alimenter le réservoir où sa dévotion puiserait pendant la journée du lendemain, il lisait quelques pages de TÉvangile ou de la Vie des Saints avec sa mère et sa sœur Catheniij, qui étaient, après lui, les deux personnes les plus pieuses de la famille. Il continuait habituellement cette lecture quand il s'était retiré, et son frère François, qui partageait sa chambre, fut souvent témoin de l'attention qu'il y apportait.

11 était merveilleusement bon, serviable, doux et patient. Très disposé à la moquerie, parce qu'il avait du coup d'oeil et de la repartie, il ne laissait jamais tomber de ses lèvres que des paroles bienveillantes; il lui arriva d'accepter humblement des reproches qu'il n'avait pas mérités. Sa gaieté était si franche qu'à son aspect la joie s'éclairait dans tous les yeux. On le sentait si pur que son arrivée dans un groupe paralysait aussitôt les langues qui s'apprêtaient à dire de vilaines choses.

Cependant cet enfant de la glèbe cultivait avec

amour les champs que son père avait hérités du sien. Il avait d'abord gardé les brebis avec sa petite sœur Marguerite. Depuis qu'il avait grandi, on l'employait aux travaux assez durs, m«^5 d'une diversité très intéressante, que comporte la culture de la terre dans un pays où la propriété est très morcelée et le sol propre à toutes les récoltes. Il semait et moissonnait du froment, du maïs et du blé noir ; il fauchait du foin et du trèfle ; il piochait et taillait des vignes ; il coupait du bois de hêtre ; il abattait des noix avec une perche ; il cueillait d'une main agile des pêches sur des espaliers. Au spectacle de cette nature si variée, il affinait son esprit d'observation ; il faisait, sans le savoir, une ample provision d'images pittoresques pour ses futurs catéchismes, où d'heureuses trouvailles d'expression devaient étinceler dans des phrases à peine correctes ; surtout il fortifiait sa foi dans la Providence divine, qui semble avoir voulu contraindre le cultivateur à reconnaître partout sa présence en soumettant le succès des travaux des champs à un concours merveilleux de phénomènes dont le gouvernement a été presque entièrement soustrait à l'habileté de notre science.

Il atteignit ainsi sa dix-septième année. Dès sa plus tendre enfance, ses camarades avaient annoncé maintes fois qu'il serait prêtre. Sa mère n'avait jamais cessé de souhaiter qu'il le devînt. M. Groboz ne l'eut pas plutôt connu qu'il forma ce vœu à son tour. Lui-même y songeait depuis quelque temps, et si impérieusement que cette pensée dirigeait toute sa vie. Son confesseur consulté lui conseilla de commencer immédiatement ses éludes. Sa mère et sa tante d'Écully, Marguerite Humbert, à qui il confia ses projets, en furent l'une et l'autre ravies et l'enga-

gèrent à s*en ouvrir sans retard à son père. Mais au premier mot, Matthieu Vianey répondit qu'étant obliffé de doter sa fille Catherine et de racheter son fils aîné soumis à la conscription, il n'avait pas assez d'argent pour payer le séminaire à son fils cadet.

Malgré le refus formel opposé à sa demande, Jean- Marie ne perdit point confiance. Ce n'était pas, en effet, à la légère qu'il avait conçu le dessein de se donner à Dieu, et l'on ne pouvait être mieux éclairé qu'il l'était sur les caractères d'une véritable vocation. Ce qui le prouve bien, c'est qu'au moment où, en dépit des obstacles que son père apportait à ses études, il continuait à croire fermement qu'il serait prêtre, il détournait du cloître, pour le conserver au service de ses vieux parents, un de ses amis qui se jugeait appelé à la vie religieuse et qui lui demandait conseil.

En i8o5, il put enfin réaliser son pieux désir. M. Balley, ancien collègue de M. Groboz dans la mission d'Ecully et que le Concordat avait fait curé d'Écully, avait ouvert une école presbytérale. Mme Vianey représenta à son mari que leur fils pourrait y faire ses premières études à très peu de frais. Matthieu Vianey consentit donc qu'on le présentât à M. Balley et celui-ci, qui avait d'abord hésité à prendre ce grand élève, l'eut à peine aperçu qu'il s'écria : « Ah! pour celui-là, je l'accepte ; soyez tranquille, mon ami : je me sacrifierai pour vous s'il le faut.

Qu'est-ce que savait, cependant, son nouveau disciple de ce que sait en général à dix-neuf ans un aspirant au sacerdoce? Quelques notions d'arithmétique, d'histoire et de géog^raphic, apprises soit à l'école que M.Dumas avait tenue pendant deux ou trois ans à

Dardilly, soit pendant les quelques mois passés à Écully pour se préparer à la première communion à Técole de ia sœur Combet. C'était tout, et ce n'était, semble-t~il, presque rien. Mais Jean-Marie était, cependant, plus près du but que s'il eût passé dix ans sur les jjancs d'un collège.

Ce n'était pas, en effet, un orateur pour la chaire de Notre-Dame que Dieu avait préparé dans un coin du Lyonnais, ce n'était pas un docteur de l'Église. Si la religion avait besoin alors en France d'apologistes qui la défendissent contre les raisonnements des incrédules, il lui était peut-être plus utile encore d'avoir de bons curés de campagne qui démontreraient au peuple, par la sainteté de leur vie, la vérité d'un Evangile auquel il avait cessé de croire. L'enfant de Dardilly avait été choisi entre tous pour être le modèle de ces saints prêtres indispensables à l'exécution du plan divin. Voilà pourquoi la Providence, l'ayant fait naître au milieu des champs, lui fit partager pendant près de vingt ans la vie des agriculteurs ; et voilà pourquoi, avant de le confier aux maîtres qui devaient lui apprendre un peu de latin, elle le laissa si longtemps à l'école de deux paysans, qui, en lui enseignant, comme personne n'aurait su le faire, à aimer Jésus- Christ et les pauvres, lui donnèrent la leçon qui lui était la plus nécessaire pour bien remplir sa mission.

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