‹ Le bienheureux curé d'ArsChapitre 3 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le temps des études fat pour le jeune Vianney une épreuve ininterrompue qui étonnerait si l'on n'en découvrait aisément le sens en regardant la suite de cette vie merveilleuse : évidemment, Dieu voulait détruire jusqu'aux germes de l'orgueil dans une àme qu'il devait plus tard combler de ses dons et il voulait faire éclater l'action de sa grâce dans les œuvres de son serviteur en étalant d'abord à tous les yeux les lacunes d'une instruction que les secours surnaturels devaient compléter un jour par des lumières si sublimes.

Jean-Marie Vianney n'était pas mal doué. Il avaif même d0s facultés qui l'auraient certainement fait distinguer dans ses études s'il les eût commencées plus jeune. Mais il les commençait trop tard et après une instruction primaire trop superficielle.

Ses débuts furent très pénibles : il apprenait lentement, il retenait mal. Les leçons cependant étai ^ à ce qu'il semble, assez bien données, et le professeur qui était bon était aidé par un répétiteur qui était excellent. Quand il se heurtait t une difficulté — et il en rencontrait à chaque pas — Jean-Marie s'adressait, en efifet, à l'un de ses condisciples, Mathias

Loras, élève très brillant et qui tint ce qu'on attendait de ses talents comme de ses vertus : fils d'un homme qui avait versé son sang pour la foi, il fondî» le siège épiscopal de Dubuqueet mérita d'être appelé aux États-Unis l'Apôtre de l'Ouest.

Malgré les bonnes volontés qui soutenaient la sienne, le jeune Vianney restait rebelle à l'étude du latin. Pour obtenir l'appui du ciel, il avait recours aux moyens surnaturels : il priait, et c'était un spectacle admirable, dont Écully garda longtemps le souvenir, que de voir le pieux jeune homme servir à l'autel son pieux maître; il faisait l'aumône et vidait sa bourse tout entière entre les mains du pauvre rencontré sur son chemin ; il mortifiait son amour-propre et, remplissant à la cure l'office d'un domestique, il sciait le bois, bêchait le jardin ; il mortifiait ses sens et demandait à son hôtesse, qui était sa tante Marguerite Beluse, femme de François Humbert, de lui préparer sa soupe sans autre assaisonnement qu'un peu de sel, mécontent quand on avait oublié de se conformer à ses recommandations.

Au milieu de ces épreuves il reçut le sacrement qui donne l'esprit d'intelligence. Le chef de l'État avait installé le frère de sa mère, Joseph Fesch, sur le premier siège des Gaules, et le nouvel archevêque visitait son diocèse, se fatiguant chaque jour les mains à bénir, à distribuer la sainte communion, a confirmer. Pendant le carême de 1807 il vint vi^îiter Écully. De tous les villages voisins on s'y porta en foule, pour accompagner les enfants, les adolescents, les personnes d'âge mûr qu'il allait confirmer. Ces braves gens, qui depuis si longtemps n'avaient pas vu d'évêque, firent la haie, malgré la rigueur d'un hiver exceptionnel, tout le long du chemin où passa

la voiture du cardinal : à peine l'apercevaient-ils qu'ils tombaient à genoux dans la neige. Ce fut au milieu d'une affluence énorme de fidèles et parmi les plus vifs transports d'allégresse que le jeune Vianney reçut le Saint-Esprit. Il fut heureux que ce nouveau sacrement lui eût été administré dans ce village d'ÉcuUy qui depuis sa première confession et sa première communion lui était devenu si cher et où sa mère était née. Il prit à cette occasion le nom de Baptiste, qu'il ajouta désormais dans sa signature aux noms de Jean et de Marie : en se plaçant sous la protection du Précurseur qui vivait de sauterelles et se déclarait indigne de dénouer la chaussure de Jésus, il affirmait sa volonté de mériter, à force de mortifications et d'humilité, de devenir enfin le ministre des sacrements qui régénèrent les âmes.

Mais Dieu paraissait demeurer sourd à tant de persévérance. Jean-Marie se découragea, douta de Set vocation, demanda à rendre visite à ses parents. Son maître s'y opposa. « Où veux-tu aller, mon enfant, lui dit-il? Tu sais que ton père ne demande pas mieux que de te garder auprès de lui ; en voyant ta tristesse, il te i-etiendra à la maison. Alors, adieu tous nos projets ! Adieu le sacerdoce ! Adieu le salut des âmes! »

Réconforté par cet entretien et résolu à faire violence au ciel, il fit vœu de se rendre à pied au tombeau de saint François Régis, l'apôtre des Cévennes, et de mendier sa nourriture sur la route, d'Ecully jusqu'à la Louvesc. Ce voyage fut pour lui un long calvaire : car, dans toutes les fermes où ce jeune homme vigoureux tendit la main on le prit pour un vagabond et il reçut moins de pain que d'insultes. Mais sa foi fut récompensée et à son retour

il fut étonné de voir avec quelle facilité il apprenait. Il en demeura toujours reconnaissant à saint François Régis, et à Ars il plaça son image dans le presbytère, sa statue dans l'église.

Sa satisfaction fut toutefois de courte durée * car, il était à peine sorti de cette épreuve qu'une autre commença, qui aurait brisé un caractère moins tenace.

Bien que Napoléon eût dispensé du service militaire seulement ceux des étudiants^ecclésiastiques qui étaient entrés daas les ordres, le cardinal Fesch avait obtenu que dans son diocèse T exemption s'étendît aux élèves des séminaires et des écoles presbytérales. Le jeune Vianney n'avait donc pas été appelé sous les drapeaux avec sa classe. Mais, en 1809, TEmpereur pour faire la guerre à l'Espagne eut un tel besoin d'hommes qu'il supprima toutes les faveurs et l'élève de M. Balley reçut sa feuille de route. Devant le désespoir de son iils, Matthieu Vianey fit un grand effort : il acheta un remplaçant. Mais le lendemain du jour où il avait versé les premiers écus, il les trouva déposés sur le seuil de la maison et il chercha vainement le jeune homme qui, après avoir accepté de prendre la place du conscrit, s'y refusait maintenant. On ne le revit plus et Jean- Marie dut partir. Gomme le chagrin l'avait rendu malade, on le conduisit à l'Hôtel-Dieu de Lyon, puis à l'hôpital de Roanne et dans ces deux maisons il édifia pai sa résignation tous ceux qui l'approchaient. Il était à peine rétabli quand son régiment reçut Tordre de se diriger vers la frontière d'Espagne.

C'est ici que se place dans la vie du Curé d'Ars un acte auquel plus d'un de ses admirateurs ne songe pas sans embarras et dont son premier historien,

jhhé Monnin, insuffisamment informé et ne voulant pas sans doute admettre qu'il pût être seulement soupçonné d'avoir rien fait qui fût répréhensible, lui a enlevé toute la responsabilité en l'expliquant par une intervention miraculeuse. Voici très simplement comment les choses se passèrent.

Pendant que Jean-Marie était à l'hôpital de Roanne, des personnes qui connaissaient sa qualité d'élève ecclésiastique lui offrirent de le cacher et de le dérober ainsi au service militaire. Il refusa énergiquement et sans hésiter. L'idée de déserter était donc bien loin de son esprit le matin du jour où son régiment devait se mettre en route.

A l'aube, il se rendit à l'église pour demander à Dieu de protéger son voyage. Il s'absorba si profondément dans sa prière qu'en rentrant à la caserne il apprit que ses camarades étaient partis depuis longtemps. Le capitaine de recrutement voulut d'abord le faire incarcérer; mais la bonne foi du jeune soldat était si évidente que sans autre observation on lui mit le sac sur le dos en lui enjoignant de rejoindre son régiment. Il partit d'un pas vaillant, marcha toute la journée; mais il n'avait pas impunément traversé une longrue maladie et à la tombée de la nuit il était mort de fatigue quand un jeune homme l'aborda, le déchargea de son sac, lui offrit d'être son guide et l'emmena avec lui. L'ayant suivi en toute confiance, Jean-Marie se trouva, non pas au bivouac, mais dans un village enfoui au milieu des bois, sur les confins de l'Allier et de la Loire, les Noës.

Cette région des Cévennes était peuplée de réfractaires et le jeune homme qui y avait conduit Jean- Marie — il s'appelait Guy — en était un. Le jeune Vianney tomba ainsi dans un milieu où le régime

impérial était exécré et où personne ne considérait qu'il fût criminel de se soustraire aux conscriptions ordonnées par Napoléon.

Dès le lendemain de son arrivée aux Noës il se présenta, d'ailleurs, au maire du village. Celui-ci, apprenant que le nouveau venu faisait ses études, songea qu'il venait de mettre la main sur une espèce d'homme dont les communes rurales avaient alors grand besoin, mais dont elles étaient presque toutes dépourvues : un instituteur. Il lui demanda d'ouvrir une école et, pour dépister la police, il lui imposa le nom de Jérôme Vincent. C'est ainsi que sur le conseil formel du maire des Noës le jeune Vianney devint réfractaire.

Jérôme Vincent s'installa au hameau du Robin chez Mme Fayot, que tout le monde appelait la Mère Fayot et qui était digne d'abriter un tel hôte sous son toit^ Il y avait, en effet, chez cette humble créature, vivant dans un village perdu au fond des Cévennes, une si belle réunion de vertus chrétiennes que le Curé d'Ars déclara plus tard n'avoir jamais rencoQtré en sa vie deux plus saintes âmes que M. Balley et Mme Fayot, et cependant il disait avoir connu « bien des saints et bien des saintes ».

L'instituteur du Robin eut un grand succès. Il sut prendre si bien les enfants qu'une fois rentrés chez eux la plupart demandaient à leurs parents de les laisser revenir auprès de leur maître jusqu'à la nuit. Alors commentait une classe nouvelle, moins atîstère que l'autre, où l'on entendait conter les plus belles scènes de l'Évangile et de la Vie des Saints. Bientôt ce ne furent pas seulement les enfants qui subirent l'ascendant de l'instituteur, mais le village tout entier se mit à son école : car, le curé des Noës, ravi

d'avoir dans sa paroisse un auxiliaire si précieux, lui avant indiqué comme une mission di^e de son zèle de faire tourner à la gloire de Dieu les veillées qui se passaient le plus souvent dans des jeux très frivoles, d allait après le souper tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, toujours accueilli avec déférence et tenant l'assistance éveillée par des récits pleins de charme et d'édification.

Quand le retour de Tété lui eut enlevé ses élèves, il offrit ses bra'S à ses hôtes, puis à ses voisins, et les champs des Noës le virent, comme naguère ceux de Dardilly, priant sans cesse pour travailler mieux.

Cependant à Ecully et à Dardilly tout le monde le croyait mort, à l'exception de M. Balley qui n'avait jamais douté que la Providence destinât son élève à sauver beaucoup d'âmes. Matthieu et Marie Vianey se désolaient et, à l'affliction d'avoir perdu leur enfant, s'ajoutait pour eux l'ennui d'avoir à lutter contre la gendarmerie, qui s'obstinait à soutenir que le jeune conscrit avait été caché par ses parents et qui leur parlait sans cesse de prison ou d'amendes.

Ils connurent enfin, après de longs mois de silence, le sort de leur fils. Pendant que celui-ci prenait lui-même une grave pleurésie pour avoir trop travaillé à remuer les foins, Mme Fayot tombait malade, et, ayant besoin des eaux de Charbonnières, passait par Dardilly oii elle apportait une lettre de Jean-Marie. Mme Vianey pleura de joie. Son mari, heureux d'apprendre que son enfant vivait, mais contrarié de le savoir réfractaire, exigeait qu'il se livrât sans retard à l'autorité militaire. Un touchant concours de bonnes volontés finit par dénouer cette fâcheuse situation. Le dernier fils de Matthieu Vianey, François, offrit de devancer 1 ap-

pel moyennant l'abandon que son frère lui ferait H'une somme de trois mille francs sur son futur héritage, et le capitaine de recrutement, celui-là même qui, après avoir voulu mettre Jean-Marie en prison, l'avait embarqué tout seul sur la route d'Espagne, ayant accepté que le frère cadet remplaçât son aîné dans ces conditions, raya celui-ci des rôles définitivement.

Quand on sut aux Noës qu'on allait perdre le Saint, comme tout le monde l'appelait, ce fut une désolation, tempérée, dans cette population chrétienne, par la joie de comprendre qu'il allait être rendu à ses études et au service de Dieu. De toutes les maisons d'humbles cadeaux affluèrent chez lui : car ces braves gens voulurent qu'il leur dût tout son trousseau. On lui donna jusqu'à la première soutane qu'il endosserait, et une pauvre femme, qui n'avait pour tout avoir qu'un cochon et une chèvre, le força à accepter le prix du cochon, désirant contribuer pour sa part à monter le modeste ménage du futur curé de campagne. Jamais le Curé d'Ars n'oublia les deux hivers qu'il avait passés dans le petit village des Cévennes, et plus tard, quand il forma le projet de quitter le ministère paroissial dont il se croyait indigne, ce fut aux Noës, à ce que l'on croit, qu'il avait décidé de se retirer.

Jean-Marie Vianney reprenait, à Ecully, le cours de ses études, quand sa mère lui fut enlevée. C'était elle qui avait fait naître dans son cœur le premier désir du sacerdoce, elle qui avait reçu ses premières confidences, elle qui l'avait soutenu de ses encouragements dans les premières difficultés qu'avaient rencontrées ses projets, et, au moment où de nouveaux obstacles allaient surgir contre sa vocation, il

se voyait privé de la tendre afîection où il aurait trouvé son meilleur appui.

En novembre 1812, M. Balley l'envoya faire sa philosophie à Verrières, le seul petit séminaire du diocèse de Lyon qui eût rouvert ses portes après que Napoléon eût fermé tous les petits séminaires de France. Là, des déboires l'attendaient comme il n'en avait pas subi encore à Ecull v , Entré à vingt-six ans dans une classe de deux cents élèves plus jeunes que lui, il fut bientôt, non seulement classé parmi les derniers, mais jugé incapable de suivre l'enseignement de la philosophie, comme on le donnait alors dans les petits séminaires, en latin, et, avec six de ses camarades, il reçut cet enseignement en français. On a beau être un modèle d'humilité, on ne devient pas volontiers celui dont toute une maison prend l'habitude de se moquer. Le Curé d'Ars avoua plus tard qu'à Verrières il avait eu h souffrir « quelque peu ». Ceux qui savent avec quelle réserve il parlait de lui-même, n'hésiteront pas à traduire quelque peu par cruellement. Il était trop modeste pour se dire que les trois quarts de ses condisciples n'avaient pas sur lui d'autre supériorité que d'avoii conservé une mémoire toute fraîche. Encore moins soupçonna- t-il que la philosophie aurait pu lui être enseignée d'une manière plus intéressante. Il se crut réellement très incapable et en eut une vive affliction. Dans un milieu très pieux, sa piété même ne fut pas d'abord remarquée, et ni de ses condisciples, ni de ses maîtres, il ne lui vint, pendant longtemps, aucun encouragement. Mais il puisa des forces dans son zèle brûlant pour le salut des âmes, et à Verrières, comme à Écully, il finit par faire des progrès.

Il était cependant trop mal préparé à Tétude de la philosophie pour y réussir. Il le vit bien quand, pour être reçu au grand séminaire, il dut subir un examen sur les matières qu'on lui avait enseignées à Verrières. Conscient de sa faiblesse, interrogé d'ailleurs en latin, intimidé par la présence du cardinal Fesch, il se troubla, ne sut rien dire, et se vit publiquement déclaré incapable d'entrer dans le diocèse de Lyon. Le coup fut rude, mais vaillamment reçu. Son humilité en fut accrue sans que sa confiance en fût entamée. Il venait de s'entendre exclure du sacerdoce, quand un de ceux qui avaient subi avec éclat le même examen, le futur cardinal Donnet, fut amené à causer avec lui ; il fut si frappé de son attitude, qu'il ne devait jamais oublier cet entretien.

. M. Balley obtint qu'avant de prononcer contre son protégé une exclusion définitive, on le lui confiât, et, quelques mois plus tard, le jeune Vianney subissait à EcuUy même, devant M. Bochard, vicaire général, et devant M. Gardette, supérieur du grand séminaire, un nouvel examen où il contenta ses juges. Ces quelques mois avaient suffi, en effet, à lui donner une éducation philosophique à peu près passable. C'est qu'il avait trouvé à EcuUy un maître qui avait peut-être moins de science que les professeurs de Verrières, mais qui, ayant lu de plus près, ce qui valait mieux, le grand livre de la vie, savait donner à ses leçons un tour pratique et excellait à tirer l'enseignement de la philosophie de tout ce qu'il voyait ou entendait. A cette discipline intelligente, l'esprit de M. Vianney s'était ouvert rapidement, et, au cours de l'année i8i4» il put entrer enfin au grand séminaire.

D s'y fit remarquer, comme à Écully, par sa pîété, par son humeur égale, par sa bonté, par sa soumission à la règle plutôt que par ses lumières, et il ne montra pas d'abord beaucoup plus de dispositions pour la théologie, qu'il en avait montrées pour la philosophie. Mais M. Gardette, qui connaissait les hommes, lui donna, comme compagnon de chambre et comme répétiteur, son élève le plus distingué, M. Duplay, prévoyant que les deux jeunes gens se lieraient d'une étroite amitié. Entre eux commencèrent bientôt des conférences où l'un apportait la vivacité de son intelligence, l'autre l'ardeur de sa piété, et d'où, tous les deux, sortaient chaque fois un peu plus dignes de la mission qui les attendait, celui-ci à Ars, celui-là au grand séminaire de Lyon, dont il devint supérieur.

On avait un tel besoin de prêtres qu'en mai i8i4, après quelques mois seulement de théologie, on songea à conférer le sous-diaconat à M. Vianney. Mais pouvait-on appeler sans péril aux ordres majeurs un séminariste aussi peu instruit? M. Courbon voulut l'interroger lui-même, et se déclara satisfait. « Vous en savez, lui dit-il en le renvoyant, autant que beaucoup de curés de campagne. » Quand les directeurs du séminaire vinrent s'informer de la décision prise :

« Le jeune Vianney, leur demanda-t-il, est-il pieux? Sait-il réciter son chapelet? A-t-il de la dévotion à la Vierge Marie ?

— C'est pour la piété, lui fut-il répondu, le modèle du séminaire.

— Eh bien donc! ajouta-t-il, je le reçois : la grâce de Dieu fera le reste. »

M. Vianney reçut le sous-diaconat le a juillet, des

maÎDS de Mgr Claude Simon, évêque de Grenoble, qui suppléait le cardinal Fesch. Quand la théorie des nouveaux ordonnés quitta l'église primatiale de Saint-Jean pour se rendre processionnellement, suivant l'habitude, à la place Croix-Paquet où s'élevait le grand séminaire, M. Vianney avait tant de flammes dans les yeux, il chantait avec tant de transport le Benedlctus^ que ses condisciples lui firent immédiatement l'application des paroles saintes : Voilà, songèrent-ils, celui qui sera le Prophète du Très Haut; voilà celui d'entre nous qui fera les plus grandes choses pour le service de Dieu.

M. Vianney fit sa dernière année de théologie en i8i5, au milieu des convulsions qui agitèrent alors toute la France et qui portèrent le trouble jusque dans les grands séminaires, mais plus qu'ailleurs dans le grand séminaire d'un diocèse toujours placé sous la juridiction d'un oncle de Napoléon, Il entendit ses condisciples maudire le revenant de l'île d'Elbe ; il les vit refuser de chanter la prière pour l'Empereur et se dérober même un jour à la bénédiction de leur archevêque. Lui-même souffrit surtout de ne pouvoir poursuivre en paix ses études qu'il avait un si grand besoin de compléter. Il obtint d'aller les achever à Ecully où, sous la direction de M. Balley, il apprit beaucoup en peu de temps.

11 fut ordonné diacre le 28 juin 181 5, date glorieuse dans les annales du diocèse de Lyon ; car, ce jour-là reçurent ensemble le diaconat trois hommes destinés à la canonisation : le bienheureux Vianney, le vénérable Champagnat, fondateur des Petits Frères de Marie, dont la cause est introduite en cour de Rome; et le P. Colin, fondateur des

Maristes, pour lequel on est en instance près la même cour.

Les deux camarades de M. Viauney ne reçurent la prêtrise que Tannée suivante. Mais, lui-même, qui était plus âgé, fut invité bientôt à se rendre à Grenoble pour la recevoir. Mgr Simon la lui conféra le i3 août, XIII* dimanche après la Pentecôte, dans Tancienne église des Minimes, devenue la chapelle du grand séminaire. Il n'y avait pas d'autre ordinand ; mais Tévêque avait dit qu'on ne saurait prendre trop de peine pour ordonner un bon prêtre.

M. Vianney avait vingt-neuf ans. Plus de douze années s'étaient écoulées depuis le jour où au premier appel de Dieu il avait répondu: « me voici, Seigneur », et pendant ces douze années Dieu, après avoir reçu sa généreuse offrande, avait semblé s'obstiner à ne plus vouloir de lui : son père avait longtemps refusé Targent nécessaire à son éducation; la conscription l'avait arraché à ses études quand elles étaient à peine commencées; à deux reprises la maladie l'avait terrassé ; à Ecully et à Verrières, son instruction n'avait pu se faire que péniblement et avec un succès en apparence si douteux, quoique au fond très réel, que les portes du grand séminaire avaient failli ne jamais lui être ouvertes; les directeurs du grand séminaire avaient hésité à l'admettre aux ordres sacrés. Mais il était prêtre enfin, et grâce aux mortifications que tant d'épreuves avaient imposées à son amour-propre, grâce aux actes de foi et de charité ininterrompus où il avait cherché sa force, il était prêt à remplir sa mission : destiné à devenir, non pas seulement, comme Mgr Simon en exprimait le souhait la veille de son ordination, un bon prêtre, mais le modèle que l'Église proposerait un jour a

rimitation du clergé de notre temps, il avait trop bien pris Thabitude de s'humilier pour se croire arrivé jamais à la perfection ; appelé à lutter contre la mollesse d'une population endormie dans l'indifférence religieuse, il avait appris au cours de ses laborieuses études que la volonté humaine peut tout, aidée de la grâce divine. Il résumait plus tard dans ces deux maximes le rôle d'un curé : Un curé ne doit jamais se persuader qu'il ne pourra rien faire dans sa paroisse, si stériles qu'aient été longtemps ses efforts; il ne doit jamais penser, eût-il fait beaucoup, qu'il a fait assez. Qui ne voit comme son éducation l'avait préparé à se former cette conception du devoir sacerdotal, et à la pratiquer ?

Une dernière épreuve lui fut imposée, qui devait tourner elle-même à son instruction : défense lui fut faite, à lui qui avait désiré d'être prêtre surtout pour sauver les âmes, d'administrer le sacrement qui est le principal instrument de leur salut, la pénitence.

Cette humiliation lui valut un grand bonheur et une grande grâce : car M. Courbon, persuadé que personne ne saurait achever sa formation sacerdotale comme le maître qui lui avait jusque-là tout appris, le nomma vicaire à Écully.

L'abbé Vianney y refit toute sa théologie. Chaque jour M. Balley lui donnait une leçon de dogme ou de morale et chaque jour il lui soumettait des cas dej conscience, exigeant une réponse rapide et motivée,} l'inclinant aux solutions les plus libérales. Quand ilj jugea que cette gymnastique avait produit ses fruits,] il demanda qu'on donnât à son vicaire les pouvoirs) de le confesser lui-même, et ce fut sur la tête de ce! saint vieillard que se leva pour la première fois laj main qui devait dans la suite absoudre tant dm

pécheurs endurcis. Bientôt l'abbé Vianney obtint la permission de confesser tous les fidèles. Ceux qui s'adressèrent à lui furent si satisfaits de la sagesse de sa direction que plusieurs firent plus tard régulièrement le voyage d'Ecully à Ars pour n'être pas privés de ses conseils.

Cependant ses vertus croissaient avec ses connaissances. Logé, suivant la coutume du diocèse de Lyon, dans la maison de son curé et associé à toute sa vie, il partageait ses exercices de piété et ses mortifications, récitait son bréviaire avec lui, avec lui envoyait mille fois par jour à Dieu l'aveu de son amour, demeurait à son exemple pendant des heures entières immobile devant l'autel et mangeait à sa table des pommes de terre préparées d'avance pour plusieurs jours ou du bœuf devenu noir à force de tramer. Tout son traitement, comme jadis sa bourse de jeune homme, passait entre les mains des pauvres et les vêtements qu'on lui donnait prenaient le même chemin : il n'avait littéralement rien à lui que ce qu'il portait sur le corps.

Il continuait, comme autrefois à Dardilly, mais combien mieux qu'autrefois ! à donner son cœur avec son argent. C'était aux malades qu'allaient ses préférences ; il leur faisait de courtes, mais de fréquentes visites, ayant une merveilleuse puissance pour les consoler quand leurs souffrances se prolongeaient et pour les préparer au jugement de Dieu quand son« nait pour eux l'heure du grand départ.

Ce fut dans ses bras, où l'on mourait si doucement, que son vénérable curé expira le 1 6 décembre 1817, à l'âge de soixante-neuf ans. Exténué par le travail et par le jeûne, M. Balley était depuis plus d'un an confiné dans sa chambre par un ulcère à la jambe.

Quelques jours avant sa mort, il s'était confessé à son vicaire, avait reçu de ses mains le Viatique et TExtrême-Onction, puis, en présence des prêtres des environs et de quelques paroissiens, demandé pardon du mal qu'il avait pu faire. Quand il s'était trouvé seul avec son cher enfant, comme il l'appelait, il lui avait remis ses instruments de pénitence, ne voulant pas dans son humilité qu'on les découvrît sur son corps. Il fut conduit au cimetière par l'abbé Loras, alors supérieur du petit séminaire de Meximieux et par l'abbé Vianney : de toutes les œuvres qui avaient rempli cette admirable vie, la plus belle était d'avoir formé ces deux élèves*.

Quelques semaines plus tard mourait à Ars dans les Bombes un curé qui venait à peine de prendre possession de son poste. M. Courbon manda aussitôt M. Vianney. « Mon ami, lui dit-il, vous êtes nommé curé d'Ars. C'est une petite paroisse où il n'y a pas beaucoup d'amour de Dieu : vous en mettrez. »

En envoyant à la paroisse d'Ars son nouveau curé, le vicaire général ne prévoyait pas que le département de l'Ain allait être détaché du diocèse de Lyonetqu<>

I. L'abbë Monnin affirme — et je ne sais sur quel témoignage il se fonde — que les habitants d'Ecully, dont M. Vianney était depuis un an le véritable pasteur, demandèrent à l'avoir comme curé. J*ai entenrlu dire qu'ils manifestèrent, au contraire, le désir qu'on ne mît pas à la tête de leur paroisse un prêtre aussi simple. S'ils firent des démarches, dans un sens ou dan« un autre, auprès de l'autoiiic diocésaine, ce dut être oralement : car il n'en reste aucune trace aux archives de l'archevêché de Lyon. Je ne puis donc décider quelles furent les véritables dispositions des habitants d'Éculiy à l'égard de leur vicaire. Quoi qu'il en soit, peu après la mort de M. Balley, sa succession fut donnée, non à M. Vianney, mais à M. Tripier,

le plus saint de ses prêtres exercerait bientôt son ministère dans le diocèse de Belley,bien que Dardilly, lieu de sa naissance, dût rester dans son diocèse d'origine.

Un des premiers jours de février 1 8i 8, l'abbé Vianney partit pour aller mettre un peu d'amour de Dieu dans sa petite paroisse : il y devait mourir quarante-deux ans plus tard, après avoir fait de cette petite paroisse un grand foyer ardent, d'où l'amour de Dieu se répandit dans toutes les Dombes, dans tout le Lyonnais et dans toute la Boar^og-ne, dans toute la France,

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