CHAPITRE I
Naissance illustre, belles qualités, éducation distinguée, études de droit, et vocation religieuse du B. Raymond de Capoue.
La ville de Capoue occupe dans l'histoire ancienne une place insigne, au point que Rome la jalousa quelque temps comme rivale. Plus tard, il est vrai, ce prestige diminua, surtout depuis l'invasion carthaginoise et la défaite d'Annibal. Malgré tout, Cicéron lui reconnaissait encore de son temps une sorte de primauté «. pour les monuments, pour les rues, pour les places, pour la majesté du Sénat, et pour le luxe des citoyens ». (De lege agrarid).
Mais une gloire plus stable lui appartient dans les fastes de l'Eglise, pour les faits mémorables accomplis dans ses murs ', et pour les hommes
ï Pierre de Natalibus auteur du xive siècle assure que Capoue connut la foi par la prédication de saint Pierre, qui y laissa pour premier évêque saint Prisque, un des Disciples de Jésus- Christ. Beaucoup d'auteurs racontent même que Prisque était ce père de famille de l'Évangile dont le Sauveur choisit la maison pour y célébrer la dernière Cène (Luc, xxii, ii, 12). Les leçons de r Office de saint Prisque pour le diocèse de Capoue consa-
Lii B. Rdvmoid de Cdpoiie. — Chapitre I.
célèbres qu'elle a produits. L'un d'eux est le Bienheureux Raymond, auquel nous dédions ces pages, moins comme œuvre d'érudition, quoique nous ayons le désir d'y mettre la plus scrupuleuse exactitude, que comme modèle et sujet d'édification pour tous les vrais amis de la sainte Eglise et des âmes, qu'ils soient simples fidèles, ou religieux, ou ecclésiastiques \
Raymond naquit à Capoue vers l'an 1330, de l'illustre famille Des Vignes '. Ses ancêtres avaient acquis une haute réputation aussi bien dans le service des armes que dans le culte des belleslettres. Le plus connu est Pierre Des Vignes, Chancelier, protonotaire de l'Empire et vice-roi de Naples par délégation de l'empereur Frédéric II. Quand le Chancelier, trop facile à flatter
crent la même tradition. — La nouvelle Capoue, on le sait, diffère de l'ancienne, appelée maintenant Santa Maria; mais elle a aussi ses gloires, tant civiles que religieuses. Du temps des Lombards, elle était capitale d'une vaste principauté qui s'étendait sur une grande partie de l'Italie méridionale. Après l'incorporation de cette principauté au royaume de Naples, le titre de « Prince de Capoue » fut longtemps le distinctif de l'Héritier du trône. Le Pape Jean XIII ayant demeuré plusieurs mois à Capoue au xe siècle, érigea la cathédrale en métropole qui prit le titre de Notre Dame de l'Assomption, en mémoire du jour où fut accordée cette faveur.
1 Mgr Angelo délia Cioppa, pénitencier de la Cathédrale de Capoue, puis archevêque de Lanciano, prépare une vie plus étendue et plus savante du B. Raymond de Capoue.
2 Les armes de cette noble famille portaient une bande rouge descendant de gauche à droite, et profilée d'or sur fond d'azur. Plus tard, on mit sur la bande une branche de vigne, avec pampres et grappes (Voir pag. 11).
Naissance. Education. Vocation.
l'absolutisme antireligieux de son maître, lui signalait comme un péril d'Etat la grande propagation des Ordres de Saint-François et de Saint- Dominique ^ il était loin de prévoir qu'un de ces dominicains redoutables serait un jour, à meilleur titre que lui, l'honneur de la famille et le bienfaiteur du pays. Il fut, du reste, bien mal récompensé de ses services, car Frédéric, irrité contre lui, on ne sait au juste pour quelle cause, lui fit enlever la vue avec un fer rouge appliqué à la prunelle des yeux et le laissa mourir misérablement \ Son frère Constantin, mort avant lui, fut père de Guillaume, qui eut lui-même pour fils Pierre II, pour petit-fils Guillaume II, et pour arriére-petit-fils Pierre III, Conseiller du roi Robert, Juge de premier appel de Forcalquier et de Provence, et père de notre Bienheureux. Pierre III eut de son épouse. Donna Maria, quatre enfants: Antonello et Nicolas embrassèrent la carrière des armes, Marguerite fit un noble mariage; Raymond, l'aîné de tous et le chéri de la famille, avait sa
1 Nimc aiitem, ut iura nostra potentius enervarent, et a nobis devotionem praeciderent singulorum, duas novas Fraternitates creaverunt, ad quas sic generaliter mares et foeminas receperunt, quod vix unus et una reniansit, cuius nomen in altéra non sit scriptum {Pétri de Vhieis, lib. i, epist. xxxv:r).
2 D'après une version assez plausible, Pierre s'étant rendu près d'Innocent IV comme ambassadeur «le Frédéric, pour obtenir la paix moyennant certaines promesses, le Pape lui demanda d'en confirmer par serment la sincérité, ce (lu'il n'osa faire, connaissant trop bien la perfidie de celui qui l'envoyait, et qui se vengea comme on vient de le dire.
8 Le B. Raymond de Capoiie. — Chapitre I.
place marquée plus haut dans les desseins de la Providence : il était l'élu du Seigneur, il devait être l'objet de ses prédilections et l'homme de sa volonté.
De bonne heure, on discerna en lui les rares qualités de nature et de grâce que le ciel lui avait départies. Il avait reçu de Donna Maria, sa mère, cette douceur, cette miséricorde, cette modestie, cette dévotion simple et profonde, qui caractérisèrent toute sa vie. A son père et aux traditions de la famille il dut cette rectitude d'esprit, cette sincérité de conduite, ce culte de la justice, ce respect de la loi, cette énergie à défendre l'autorité, et en même temps cette modération dans les formes, qui se révèlent partout dans ses écrits , qui inspirèrent toujours sa conduite et furent pour lui la source de tant de tribulations, mais aussi de tant d'héroïques vertus. Cet ensemble de qualités se retrouvait même dans son extérieur, comme l'a attesté le B. Etienne Maconi, Général des Chartreux, dans le procès de Venise ' : « C'est avec assurance, dit-il, que je
1 Le procès de Venise, instruit en 141 1 par François Bembo, évêque de Castellano, avait pour but d'examiner les accusations portées contre les admirateurs de Catlierine qui, disait-on, lui rendaient, sans qu'elle fût canonisée, un culte abusif et exagéré. Mais, dans cette circonstance comme dans bien d'autres analogues, les passions humaines servirent aux desseins de Dieu. Les disciples de Catherine, encore presque tous vivants et hommes recommandables entre tous, furent amenés à faire les dépositions les plus détaillées, les plus sûres, les plus précieuses sur la vie, les vertus et les dons surnaturels de la Sainte. Ce qui, par concomitance.
Auid du Trcs-Sdint Sacrement.
Cathcdrah ai Capoiu.
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Xaissunce. Education. Vocation.
« rends ce témoignage (à Raymond); car j'ai long- « temps vécu avec lui, quoique ne le méritant pas, « et je n'ignore pas sa vie recommandable, ses < qualités odorantes, à savoir, de virginité, de no- « blesse même corporelle, de grande science et « d'autres vertus par lesquelles Xotre-Seigneur « Dieu a daigné le rendre insigne » .
Ses parents, justement fiers de dons si précoces et si beaux, n'omirent rien pour qu'une éducation très soignée et complète les développât; tout faisait donc présager pour lui, dans le monde, une carrière digne du renom de ses ancêtres.
Mais les vues de Dieu ne sont pas les vues des hommes. Dans ce cœur pur et droit il y avait des germes de vocation religieuse, reçus probablement dès la plus tendre enfance, dans le couvent de Saint Dominique de Capoue ^; ils grandirent sans obstacle, et ce fut
les amena à déclarer des choses très importantes sur le B. Raymond son confesseur. Sans ces attaques et ce procès informatif, quand on traita, sous Pie II, en 1461, la question de la canonisalion de sainte Catherine, retardée par les fâcheuses divisions de l'Eglise, de nombreux éléments juridiques péremptoires et de première main eussent fait défaut au procès, lacune qui eût été irréparable.
I Ce couvent remonte au temps de saint Thomas d'Aquin. Marchese (Diario) assure qu'il fut l'un des douze couvents fondés
Armoiries de la Famille Des Vianes.
L'j. B. Raxinoiiil tk Capouc. — Chapitre I.
à Bologne qu'ils vinrent s'épanouir: c'est du moins ce qui affirment Michel Piô qui écrivait en 1620, Castiglio en 1592, Louis de Prelormo vers 1560. Un manuscrit dçs Frères-Prêcheurs d' Orviéte remontant à la moitié du xw"" siècle, plus proche donc des sources primitives, spécifie même que Raymond était venu à Bologne en qualité d'élève de Droit-Canon, et que là il entra dans l'Ordre par dévotion \
Au premier aspect, le fait étonne, quand on mesure la distance qui sépare la capitale de la Lombardie de celle de la Campanie ; mais en examinant de plus près les choses, tout s'explique. La famille de Raymond étant surtout une famille de jurisconsultes, ses parents devaient désirer qu'il donnât un soin spécial aux études de droit. Or Bologne, par ses traditions antiques et ses maîtres célèbres, offrait à cet égard des ressources de premier ordre. La chaire de Droit-Canon en particulier y fut occupée de 1302 à 1348 par une
et dotés par Charles II sur l'ordre de sainte I\Iarie Madeleine, quand elle le délivra de la prison de Barcelone, lui déclarant qv'elle se regardait, non seulement comme la protectrice, mais la sœur des Frères- Prêcheurs. Le roi Robert l'agrandit considérablement, peu avant la naissance de Raymond. Etant placé au centre de la ville, au milieu du quartier le plus noble, son église était fréquentée par les familles les plus instruites et les plus recommandables. On conçoit, donc que Donna Maria s'y rendît souvent, accompagnée de son petit Raymond.
ï Veniens studens Bononiae injure Canonico, intravit Ordinem ex devotione, et in conventu... fecit professionem. (Arch. Gen.). — Ce manuscrit finit la série des Maîtres Généraux à Thomas de Fermo qui fut élu en 1401.
Wii.iSiiih'r. I-'iliu'iiliou. l'oùilioii. 15
illustration, Jean Andréa, qui mourut de la peste en 1348, et choisit pour sépulture l'église des Frères-Prêcheurs. Novella sa fille était elle-même si érudite, qu'au besoin elle faisait les cours à sa place '. Il est donc facile d'expliquer que la famille de Raymond se soit privée de sa douce présence pour l'envoyer suivre les cours de droit à Bologne. Il avait, il est vrai, quinze ans à peine, mais sa sagesse, sa modestie et son amour de la retraite étaient une garantie contre les périls que le jeune âge ne rencontre que trop dans les ofrandes" Universités ^
Toutefois, un autre maître et d'autres leçons l'attendaient à Bologne. Là se trouve le tombeau de saint Dominique de Guzman ; autrefois, sous le généralat du B. Jourdain de Saxe, des parfums célestes s'en étaient échappés; de nos jours encore le pieux pèlerin qui vient y prier trouve une paix, une lumière, une douceur, une impulsion au bien qui le surprennent et le consolent. Que s'y passa-t-il entre Raymond et le saint Patriarche ? Son humilité en a gardé le secret; tout ce qu'il avoue, comme contraint et
I On tirait alors devant la chaire un rideau, pour éviter que la grande beauté de Novella n'empêchât les auditeurs de suivre attentivement la leçon. (Schulte, Histoire de la lifiérature du Droit- Canon) .
~ La liste chronologique des professeurs et des leçons de l'Université de Bologne a été publiée par la « Députation royale de l'Histoire de la patrie »; mais elle commence en 13S4, trop tard pour nous éclairer sur les études du jeune Raymond.
14 Le B. Riivimvid de Capoiic. — Chiipitrc I.
en rougissant, c'est qu' « il est entré dans l'Ordre, appelé miraculeusement par Dominique » : « Verrmi, quia B. Dominico, me, tit veritatemfatear, iniraculose vocante, siiiini Ordinein siun ingTcss7is immcritns ». {^l^ita S. CatJi. Scn., part. i. cap. vi. num. i6).
Nous voyons, du reste, un fait analogue se reproduire, quelques années après, pour le Bienheureux Pierre de Jérémie, dont il est dit, dans les leçons de son Office: « Né à Palerme, il vint à « Bologne encore adolescent, pour y étudier le « droit. Là, au moment où il allait obtenir le « grade de docteur, poussé par l'amour des biens « célestes, méprisant toutes les choses de la terre, « il entra, à Bologne même, dans l'Ordre des « Frères-Prêcheurs » . Ce fut un coup extraordinaire de la grâce qui changea son père, venu de, la Sicile furieux, avec le dessein de l'arracher du cloître par force. A peine le vit-il passer devant lui sous ses pauvres habits de novice, souriant, modeste et transfiguré, que son courroux fit place aux larmes ; il ne résista plus aux desseins de Dieu. Pierre, retournant plus tard en Sicile tout pénétré de l'esprit de Dominique, y travailla heureusement, comme légat du Pape Eugène IV, à la réforme des maisons religieuses.
Pour ce qui concerne Raymond, divers auteurs parmi lesquels se range Vincent Marchèse, écrivain du xvii'' siècle, affirment bien qu'il entra dans l'Ordre à Capoue même. Mais leurs témoi-
Xiiissaiice. Education. Vocalioii. 1 5
gnages sont plus récents, et ils entrent moins facilement dans la concordance des laits qui remplissent la vie du Serviteur de Dieu. Ils peuvent cependant se concilier d'une certaine manière avec les autres plus anciens. Le couvent de la vestition n'est pas nécessairement celui de l'affiliation ; il n'est donc pas impossible ni improbable que Raymond, en prenant l'habit â Bologne, ait demandé •de contracter l'affiliation pour celui de Capoue, afin de consoler par là sa famille du sacrifice si grand et si imprévu qu'il lui imposait '. Son père
I II serait difficile de nommer ici tous les auteurs qui se prononcent pour l'entrée dans l'Ordre ou à Capotie ou à Bologne. Parmi les premiers se range le docte Echard (Scriptores). Touron, auteur fort judicieux, qui écrivait plus tard, et avec le bénéfice des recherches de ses prédécesseurs, penche vers la deuxième opinion, ainsi que Cavalieri, auteur de la Galerie des Pontifes de l'Ordre de Saint- Dotniiiique, (Bénévent, 1696). — Certains qui inclinent pour cette même opinion allèguent aussi qu'à la valeur des divers témoignages recommandables par leur ancienneté, ou au contraire par leur date moderne qui a permis une appréciation plus étendue de tous. les documents antérieurs, s'ajoute une induction morale. Quoii[ue le Maître Général puisse envoyer les Frères d'une Province dans une autre, d'ordinaire chacun travaille dans sa propre Province. Or l'activité de Raymond comme professeur, et apôtre des âmes, s'exerce principalement dans la Province de Lombardie, c'est donc une présomption, (jusqu'à preuve du contraire», qu'il en était fils. De plus, il dit: « Je n'ai jamais étudie hors de ma Province » (B. Raym. Opnscula, pag. loi), or, autant qu'on peut en juger avec la rareté des documents, à peine ses" études finies il se voit institué Lecteur , quoique très jeune encore ; ce qui porte à croire (jne son enseignement reçu et son enseignement donné forment un tout, dont la Province de Lombardie aurait été le théâtre.
Puissent de nouvelles recherches mettre ce point d'histoire dans une kuiiière plus précise et plus certaine.
i6 Le B. Kaxinond de- Capoite. — Chapitre I.
vivait encore; il ne mourut qu'en 1348 et fut enseveli dans l'église de Sainte-Claire à Naples, très recherchée, comme lieu de sépulture, par les familles nobles, en particulier par celle d'Anjou, et enrichie, de nos jours encore, de la dépouille mortelle de la Vénérable Christine de Savoie, Reine de Naples.
La tombe de Pierre III, père de Raymond, porte cette simple inscription :
HIC lACET SEPULTVS QVONDAM DOMINVS PETRVS DE ^^l\EIS DE CAPVA, OI.IM IVDEX CVRIAE VICARIAE REGXI, KEGIVS COXSILIARIVS ET FAMILIARIS, OVI OBIIT AXXO DOMIXI MCCC . XLVIU, DIE XVIII DECEMBRIS, II IXDICTIOXE.
La iwuveïk Capoue.
Sèpiilchrc de sainb Jgiùs dô MoiiUpiikiaiio,
avec le volume de sa vie
composée par le B. Raymond.
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