CHAPITRE IL
Etudes du B. Raymond. — Ses débuts dans l'enseignement et dans le ministère apostolique. — Il compose la Vie de sainte Agnès de Montepulciano.
Raymond après les épreuves de Noviciat qui avaient confirmé ses attraits, mûri sa vertu et façonné son cœur, jouissait avec • reconnaissance du bonheur d'être tout à Dieu par la profession et vaquait aux études sacrées avec cette ardeur entreprenante qui fait tant plaisir à voir dans le jeune âge, quand une terrible épreuve vint fondre sur son Ordre et sur les autres Instituts religieux. La peste noire, dite aussi mort noire, importée d'orient, fit son apparition au midi de l'Italie en 134S, promena ses ravages dans toute la Péninsule, et franchissant les Alpes, jeta la désolation en France, en Germanie et en Espagne '. La mortalité fut telle que, dans certaines maisons religieuses, pas un frère n'échappa; et le plus
I « Heureuses, écrit Pétrarque, les races futures qui ne verront pas ces calamités, et qui regarderont peut-être la description que nous en faisons comme un tissu de fables » (Ep. faniil., lviii, Ep. vu).
Le B. R^ixiiioiid de Capoiic. — Chapitre IL
souvent il fallait pleurer parmi ces morts les religieux les mieux pénétrés de l'esprit de leur vocation , victimes, moins du fléau qui les eût peut-être épargnés dans leur pauvre cellule, que de leur charité à secourir partout les pestiférés.
Les survivants eurent l'imprudence, pour combler tant bien que mal les vides, d'admettre pêlemêle des sujets à la vocation médiocre ou nulle. Aussi, au bout de quelques années, quel triste spectacle ! Des religieux dissipés et vulgaires promènent par les cloîtres leur désœuvrement, et les remplissent de leurs bavardages ou de leurs contestations; la cellule, presque toujours délaissée, n'est plus témoin des labeurs de l'étude, ni des épanchements de l'oraison; le réfectoire gémit de voir les dispenses accordées pendant la peste se perpétuer comme un droit acquis, à la visible satisfaction du religieux immortifié ; dans la psalmodie et les offices divins , plus de régularité, ni d'ordre, ni d'ensemble, ni de dévotion, ni d'édification pour les fidèles!..,. En se rendant compte de tels ravages , d' autres que Raymond auraient regretté le sacrifice de la famille et du monde. Mais lui, avec les yeux illuminés du cœur, il voyait jusqu'au milieu de ces ruines se dresser l'idéal du Frère-Prêcheur, et il le comprenait, et il l'aimait d'autant plus, et il résolut de travailler sans relâche à le réaliser dans sa propre vie, en prenant exemple sur les bons.
Dihu.ls apostoliques. Monastère Je SLiinte-J^Jiês.
qui étaient encore en nombre, surtout autour de lui \
Attentif à employer consciencieusement dans ce but tous les secours que Dieu mettait à sa disposition . il s'appliqua , comme novice-profés, sans rien diminuer de l'oraison ni de la vigilance sur lui-même, à se rendre capable, par l'étude, de défendre plus énergiquement la divine vérité. Grâce à son intelligence naturelle et à son esprit pondéré, que favorisaient son humilité, son amour du silence et son esprit de foi, il fit de tels progrès dans la science sacrée qu'on le chargea bientôt d'enseigner à son tour, à Rome, puis à Bologne. Ses écrits montrent qu'il avait étudié avec un goût spécial la Patrologie et plus encore les Saintes- Ecritures, dans lesquelles il allait droit à ce qui en fait /a chose, c'est-à-dire leur céleste vertu « pour enseigner, reprendre, corriger, guider dans la justice, en sorte que l'homme de Dieu soit parfait et formé à toute espèce de bonne œuvre » (II, TiM., m, lo). Le style même de Raymond emprunte aux divines Lettres ses tournures et sa grâce, à la manière de saint Bernard. Malgré tant de mérites, il ambitionnait de passer toute sa vie sans les honneurs du grade de Maître et
I Précisément alors combattaient pour la foi les BB. Pierre de Ruffia et Antoine Pavoni, dont l'un allait être martyrisé en 1365, l'autre en 1374; sans parler de divers écrivains, missionnaires, pasteurs d'âmes, saintes religieuses que l'Ordre possédait alors dans l'univers entier.
Le B. Raymond de Capoiie. — Chapitre II.
de Docteur; mais en décembre 1379, le Pape Urbain VI fit enfin violence à son humilité.
Au milieu des préoccupations de l'étude, Raymond ne laissait pas de vaquer au ministère de la confession et de la prédication, dans lequel sa vie exemplaire, la dignité de sa tenue et son affabilité lui assuraient un crédit hors ligne. Cette estime générale porta ses supérieurs à lui confier, malgré sa jeunesse, la direction de plusieurs monastères de Religieuses. En 1363, on lui donna à ofouverner entre autres, assisté d'un frère convers, celui que sainte Agnès avait fondé depuis peu à Montepulciano et qui, conservant l'esprit de ferveur introduit par cette grande servante 'de Dieu, jetait beaucoup d'éclat en Italie. Son application et ses soins à entretenir et à augmenter dans ces épouses de Jésus-Christ le feu sacré dont leur cœur était embrasé, sa vigilance et son discernement à distinguer l'esprit de Dieu des plus subtiles et des plus secrètes recherches de l'amour-propre, le firent, dès lors, considérer comme un homme rempli de l'Esprit de conseil, et éminent dans la conduite des âmes.
Ce fut durant ce séjour qu'il commença à composer la vie de sainte Agnès, achevée en 1366, le 20 avril, anniversaire du jour où elle était passée à la gloire (13 17). Cette vie fut, dans la suite, honorée de l'approbation de Clément VIII. Le grand Pape, en effet, dans le Bref même où il approuve l'Office de la Sainte, dit expressément:
Di'huts apostoliques. Monastcrc de Sainte-Agnès. 25
« Les leçons sont tirées de la vie d'Agnès qu' a fidèlement écrite le Bienheureux Raymond de Capoue » . Et tous les écrivains compétents ont, depuis, adhéré à cet éloge.
Sans doute, dans cette vie, le biographe n'offre pas ces charmes de la diction, ce relief dans les récits, ce talent à jeter çà et là le trait, la réflexion , r anecdote , qui soutiennent habilement l'intérêt et font le mérite réel de diverses publications de nos jours. Mais, en revanche, on y trouve un style facile, ordonné, harmonieux; les pensées y ont une sincérité et une transparence sans égales. Pendant que se déroulent les idées toujours élevées, exemptes de toute prétention dans la forme, on croirait voir se dresser devant soi l'auteur luimême , scrupuleusement attentif à ne dire que la vérité, très instruit des mystères de la vie spirituelle, doucement ému de ce qu'il discerne en eux de divin, désireux surtout de voir son récit faire du bien aux âmes, et n'ayant pour luimême qu'une préoccupation, qu'une habileté, celle de se tenir dans l'ombre. Mais en lui se réalise une fois de plus la maxime : Q7tz s Jmmilie sera exalté, puisque le docte écrivain a vu se surajouter aux éloges mentionnés ci-dessus l'honneur d'être proclamé Bienheureux dans un des actes du Saint-Siège les plus graves et les plus solennels, la Bulle de canonisation de sainte Agfnès. Benoît XIII dit en effet dans ce document : « Agnès, illustre par la vénération et les louanges que lui donna
Le B. Ravmond de Capoiu. — Chapitre IL
Catherîne de Sienne, obtint, pour écrivain de sa vie, le même auteur que la vierge siennoise, le Bienheureux Raymond de Capoue, plus tard Maître Général de l'Ordre des Frères-Prêcheurs ». Et le Pape termine par ces mots : « Qu'aucun des hommes n'ose contredire témérairement cette page de notre définition, décret, relation, commandement ; autrement, il encourrait, qu'il le sache bien, l'indignation du Dieu tout-puissant et celle des Bienheureux Apôtres Pierre et Paul » .
Le volume original de cette Vie, laissé par Raymond au monastère de Montepulciano, y fut plus tard mis parmi les reliques, par vénération pour le Bienheureux auteur, et ce fut de là qu'on dut temporairement l'extraire, avec permission de M^^ Francezi, Evêque de Montepulciano, afin que le P. Poggi, Mineur Conventuel, pût en prendre copie authentique et le publier ensuite (1770). Ce travail fini, le précieux manuscrit fut remis en son lieu et l'on rétablit les sceaux brisés. Maintenant la relique, par mesure de sûreté, se garde au Palais épiscopal, avec son ancienne, couverture de damas rouge que recouvrent des broderies modernes de soie et d'or.
Raymond composa aussi une oraison en l honneur de sainte Agnès , à qui déjà l'on dédiait une sorte de fête, quoique son culte ecclésiastique ne fût pas encore authentiquement confirmé par le Saint-Siège. Elle est ainsi conçue : « O Dieu qui avez fait heureusement fleurir Agnès, votre
Di'biils apostoliques. Monaslcre de Saiutj-^-lgncs.
admirable épouse, par une sainteté éminente, par une merveilleuse virginité çt par la gloire des miracles, faites, nous vous en supplions, qu'à son imitation nous produisions toujours devant vous les fruits embaumés d'une vie vertueuse » \
Il existe en outre une vie du B, Pape Benoît XI, mort à Pérouse en 1304, attribuée à Raymond par les Pérès dominicains Baglione et Campana, ainsi que par divers témoins de la tradition, cités dans le procès d' approbation de culte du saint Pape en 1736 ^ Divers signes intrinsèques sembleraient militer en faveur de cette tradition. Mais elle est contestée par plusieurs érudits; et comme il ne s'agit que d'une courte légende, suivie d'une nomenclature des miracles de Benoît, nous ne nous y arrêterons pas, ayant à présenter au lecteur des choses plus intéressantes pour lui, et plus glorieuses pour notre héros.
L'année suivante 1367, Raymond fut appelé à Rome comme Prieur de la Minerve, et il eut la joie d'offrir ses hommages, en compagnie de ses Frères, au B. Urbain V, qui, laissant Avignon, s'était rétabli dans la Ville éternelle. Mais au bout
^ D-eiis qui speciosam sponsam tuain Agnetem, sanctitate praecipiia, virginitate mirifica, et niir aculor uni g loria féliciter florere fecisti ; fac nos qiiaesiiinus eiiis imitatione seniper ante te virtuosae vitae fructibus redolere. (Bolland. ad diem 20 april. in fin.)
^ Quarta publici cultiis species residet in Legenda dicti Beati confecta a Beato Raymundo de Capua Magistro Generali O. P. et scripta circiter annum 1392, in pergamena existante in Archivio Conventus S. Dominici Perusii. {Suin. pag. 4.)
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de quelques mois de Priorat, notre Bienheureux se démit de sa charge pour travailler plus librement au salut des âmes par la prédication et la confession.
Urbain \" acquit alors un droit spécial à la reconnaissance de l'Ordre en lui faisant rendre le corps de saint Thomas d'Aquin, qu'il attribua, on le sait, au couvent de Toulouse. En septembre 1370, il revint à Avignon où il mourut le 19 décembre. Le 4 janvier 1371, était couronné comme son successeur, Grégoire XI, âgé seulement de 39 ans, mais déjà vieillard par la vertu et par la sagesse, et animé d'une particulière bienveillance pour les fils de Saint-Dominique: Raymond aura lieu de la constater plus d'une fois.
MOXTEPULCIAXO.
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Eglise ai Saint-Domiuiqiic de- Sienne
oii le B. Raymond fut donné pour confesseur à sainte Catherine
par Marie.