‹ Le Bienheureux Raymond Lulle (1232-1315)Chapitre 10 sur 60 · I. Le chant de Raymond, poésies · texte numérisé non relu

I. Le chant de Raymond, poésies

Saiute-Eulalie, mais il y fut reçu aussi par de sérieux reproches sur un scandale qui durait depuis trop longtemps et qu'il venait de porter à son comble. Il ne prêta point d'attention aux riies plaisants, il se détourna des compagnons ordinaires de ses folies, et il courba humblement la tête devant les sévères paroles que d'autres lui adressaient. Tous furent frappés du subit changement qui en une nuit s'était opéré; ils ne reconnurent plus le RaMuond de la veille, ils comprirent que quelque chose de solennel venait de s'accomplir en lui, et ils respectèrent sa douleur et son silence.

Lorsque au crépuscule il rentra chez lui, comme il passait par la porte de l'AImudaina, il eut une nouvelle apparition; mais cette fois-ci ce ne fut pas le Christ crucifié par ses désordres, ce fut la Reine des Cieux, la Vierge Marie elle-même qui lui présenta en souriant le petit Jésus*.

Il se remit en prières :

« Angoissé et pleurant, dit-il, me voici à genoux; avec un cœur dévot et une langue sincère, ù Seigneur, le fils de la servante et de ton sujet te prie et t'invoque et te rend grâces à cause de ta passion; car lorsqu'il était mort et endormi dans les péchés mortels, c'est elle qui Téveilla et lui manifesta à la fois ta bonté et sa fragilité, et sa misère. Jésus- Christ, ô mon père, puisque ta grave passion est le principe et la cause qui m'ont éveillé et arraché au

1. N'est-ce pas à cette apparition que doit faire allusion le V. 14 du Livre de l'Ami et de l^Aimé'^

« Notre-Dame présenta son fils à l'Ami pour que celui-ci lui baisât les pieds et quil écrivit en son livre les vertus de la Mère de son Aimé, a

péché, je te demande en grâce, Seigneur, que ce soit elle aussi qui donne l'amour à mon cœur, et les larmes à mes yeux, et les bonnes œuvres h mes mains, et à mes pieds les voies sûres. En dormant et en veillant, en marchant et en me reposant, que mon cœur soit uniquement occupé h se souvenir de ta passion et de la bonté, et fais que je n'aie d'autre désir que de te glorifier et louer, toi qui es notre Seigneur et Dieu. »

« Seigneur, disait-il encore, ma nature est si contraire à la pénitence, que par mes seules forces je ne puis la vaincre ni la contraindre ; c'est pourquoi je te demande en grâce de m'aider h me vaincre et h me forcer à faire pénitence en ce siècle, des grandes fautes que j'ai commises contre toi. Toute l'aide que je te demande, Seigneur, c'est ta bénédiction ; puissé-je t'être agréable et t'aimer plus que moi-même et que nulle autre chose. Ah ! donnemoi ce qui me manque d'amour, et je pourrai faire pénitence, car mon cœur commencera h t'aimer parfaitement et à se repentir de ses fautes, et il donnera h ma bouche une vraie confession, et il l'emplira de tes louanges, il gonflera mes yeux de pleurs, et mes mains donneront aux pauvres les aumônes que si longtemps je leur ai refusées ^ »

Raymond s'abîmait dans la douleur, le repentir et le remords; il considéra les quatre apparitions du Christ à l'appel de qui il avait été rebelle; il réfléchit longuement sur son entrevue pathétique avec Ambrosia de Castello et sur la cinquième vi-

I. Ces prières sont traduites de divers chapitres du Livre de contemplation.

sion du crucifié qui, en l'anniversaire du jour où saint Paul fui foudroyé par la grâce sur le chemin de Damas, lui avait ordonné de le suivre ; mais pour obéir à l'appel de Jésus : Raymond, suis-moi! suffisait-il de purifier son âme et son corps par les prières, par la pénitence et la mortification ? LuUe comprit qu'il avait une mission à remplir en ce monde, et il résolut d'y consacrer sa vie entière, demandant à Dieu, en récompense, de lui accorder la palme du martvre. Les soldats et les prêtres de Mahomet étaient maîtres d'une grande partie de l'Espagne encore, de toute la côte septentrionale de l'Afrique ; la Sainte-Terre d'outre-mer était toujours souillée de leur présence, et malgré les récentes conquêtes de Jacme le civilisateur qui leur avait arraché deux rovaumes, ils ne cessaient d'être une menace pour les fidèles du vrai Dieu,

Eh bien! il quitterait son île, car elle offrait un champ trop étroit à l'activité dont le feu commençait à le dévorer, il irait visiter ces peuples, il entrerait dans les écoles de leurs docteurs, il disputerait avec eux, les convaincrait de leurs erreurs et des mensonges de leur religion, il ferait éclater à leurs yeux et dans les âmes enténébrées le soleil de la foi catholique: des écoles il irait sur les places publiques en missionnaire et en procurateur de Jésus-Christ ; il suivrait l'exemple de Ravmond de Penyafort, et il serait peut-être aussi heureux que ce saint à qui naguère dix mille Sarrazins avaient demandé le baptême. Puis il irait à Rome, il verrait le Souverain Pontife et les princes de l'Église, il prêcherait la Croisade et exciterait le zèle des rois pour la conquête de la Palestine.

Il s'exaltait ainsi en de généreux et hardis projets, mais le découragement l'abattait presque aussitôt. Certes, il avait renoncé, et pour toujours, à ses impiétés passées; la chair était vaincue et avec elle tous les soucis de la gloire mondaine. Mais était-il capable d'autre chose que de faire pénitence dans la solitude d'un cloître ? Pour aller enseigner la vérité de la religion chrétienne aux Sarrazins, il fallait d'abord connaître leur langage et il l'ignorait complètement; pour aller disputer avec leurs docteurs et leurs prêtres, il fallait de profondes connaissances scientifiques et avoir fait des études théologiques, car il s'agissait de ne laisser aucun de leurs arguments sans réponse ; l'amour et la foi ne suffisaient point contre des adversaires redoutables qui étaient, tantôt d'implacables dialecticiens, et tantôt des sophistes tortueux. Et quelle honte, quel péril pour les âmes, s'il se laissait vaincre par les apôtres de l'iniquité! Or, Raymond ne s'était encore appliqué qu'à l'élude du gai savoir, et il ne savait rien sinon composer des strophes harmonieuses à la louange des femmes.

Alors :

« V Ami considéra le temps passé, et il pleura ce qu'il avait perdu, et il ny avait personne qui pût le consoler car ses pertes étaient irréparables^. »

Mais l'esprit et la force de Dieu étaient en lui, et s'il était obligé de retarder l'exécution de ses projets, il n'y renonçait point. Il commença par se démettre de ses charges à la cour, il abandonna la société des puissants et des riches, il rechercha la

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