I. L'Ami et rA'imé, i
solitude où il vivait eu l'unique compagnie de Jésus, il se purifia par le jeûne et les mortifications, il visita les misères à soulager et distribua en aumônes une part de ses biens.
Enfin, le 4 octobre de l'année même de sa conversion, dans une église de Palnia consacrée à saint François d'Assise, il écoutait un panégyrique du saint; l'orateur en termes éloquents racontait la jeunesse du père des pauvres, les années qu'il perdit dans les vanités mondaines, puis sa conversion, son mépris de la gloire terrestre, sa vie d'amour immense et de charité, et tout ce qu'il accomplit pour le triomphe de la foi. Lulle, en entendant le récit d'une des existences les plus pures et les plus parfaites que l'univers ait vues, eut honte d'avoir fait encore trop peu d'elTorts pour se détacher des terrestres imperfections, et il prit la résolution de quitter Palma, de se dédier h la pauvreté comme les disciples du saint d'Assise et de commencer la conquête des âmes à laquelle il se crovait destiné par Dieu.
Il était né le 20 janvier, jour anniversaire de la conversion de saint Paul ; c'est le même jour, à l'âge de trente ans, qu'il rencontre le crucifié sur son chemin de Damas, et c'est, quelques mois après, l'exemple de saint François qui lui adresse un nouvel et pressant appel. Saint Paul, saint François! Ce n'est point par une furtive coïncidence que ces deux noms viennent illuminer la voie de notre Bienheureux ; si rien n'est indifférent ni livré au hasard dans la vie du commun des hommes, à plus forte raison, tout a un sens et un motif lorsqu'il s'agit des grands serviteurs de Dieu.
Raymond LuUe devait ressembler à saint Paul, non seulement par le coup de foudre qui le ramena à Dieu, mais il devait être encore comme lui un grand procurateur de Jésus-Christ auprès des infidèles, et il eut l'ambition de compléter et de perfectionner l'œuvre géante de celui qui, après Jésus, avait été le fondateur du christianisme. On a trop répété que le Docteur illuminé fut un don Quichotte de la foi; les adversaires qu'il combattit pendant quarante ans, les averroïstes et les Sarrazins n'étaient pourtant pas des fantômes ni des moulins à vent! Le chevalier de la Manche était Castillan, tandis que LuUe fut le héros et la plus haute incarnation de l'esprit catalan. Le peuple de Catalogne, paisible, simple et robuste, méprisant la faconde et l'emphase de ses voisins, dépourvu de certaines grâces mais ignorant aussi certaines mièvreries, est toujours resté inébranlablement attaché à l'Eglise et à ses doctrines. Il ne connut pas une multiple floraison de poésie mystique comme celle qui est la gloire de la littérature castillane, mais, d'autre part, il ne s'est pas laissé diminuer par les molles rêveries du quiétisme. D'impérissables trésors de vertus, d'amour et d'ardeur s'accumulant et se concentrant dans son âme devaient en forcer les portes et s'ouvrir un passage vers le ciel ; le feu fit éclater l'écorce et Lulle fut le volcan qui exalta vers Dieu ces flammes intérieures. Loin d'être une exception parmi les siens, il fut leur expression suprême.
D'ailleurs, dans les livres que lui fit composer comme dans les actions que lui fit accomplir un enthousiasme qui était une ivresse sainte, il garda toujours l'admirable sens pratique qui n'a cessé d'être
le fond même du caractère de sa race; ses rêveries étaient presque toutes réalisables dans le siècle de foi brûlante où il vécut. Nouveau Pierre l'Ermite, il aurait voulu entraîner les princes et les peuples h la conquête de la Palestine, et si ses efforts restèrent sans succès, ce ne fut la faute ni de son éloquence, ni de sa persévérance. Si quelques-uns de ses projets, — tel celui de convertir l'Islam par des preuves de rexcellence de notre religion — étaient au-dessus des forces unies du merveilleux xiu^ siècle, d'autres, et en grand nombre, manifestent qu'il fut comme saint Paul un puissant cerveau d'organisateur.
Au moment où nous sommes arrivé de son histoire, tous ces projets le hantaient depuis huit mois. Dans le livre de Blanquerna, maître de la perfection chrétienne, il faut en lire le développement. L'àme de Blanquerna est le miroir de rame de Raymond I.ulle, et si ce roman n'est point le récit de la vie de l'auteur, il est souvent celui de son existence intérieure; il est surtout le livre de ses aspirations, de ses désirs et celui de ses plus nobles ambitions. Sa lecture nous montre combien il regretta de n'être pas entré dès son adolescence dans un couvent; il aurait voulu devenir supérieur d'un ordre religieux, il aurait voulu ensuite être évêque comme Blanquerna, non à cause des honneurs attachés à ces titres — il était devenu le plus humble des hommes — mais parce qu'il aurait pu introduire dans le gouvernement des monastères et dans l'administration des diocèses les pieuses réformes inspirées par la science et par la sagesse qu'il avait reçues du Saint-Esprit.
11 aurait voulu s'élever jusqu'au trône de saint Pierre ! car alors il aurait commandé aux évêques, aux moines et aux rois, et ses rêves seraient entrés dans une période de réalisation — Si vous voulez savoir ce que Raymond, pape, eût fait, penchez-vous sur ses livres et éludiez; car il a légué toutes ses méditations aux siècles, et ce qu'il n'a pu accomplir il l'a laissé écrit.
La parenté spirituelle avec le saint d'Assise est non moins évidente. Est-ce Lulle ou est-ce le sérapliique ami des animaux et des plantes qui, h l'aube, entre dans le verg-er d'amour visiter les fleurs, se réjouit à la vue du lys qui lui rappelle son Aimé « plus blanc et plus pur que toutes choses » et loue la rose « parce qu'aux yeux corporels elle est la plus belle des fleurs, de même qu'aux yeux spirituels son Aimé est plus beau et plus agréable que tous les autres aimés' » ; puis, salue les oiseaux, échange avec eux des pensées et des tourments d'amour et avec eux s'entretient familièrement: « Dis, oiseau qui chantes, as-tu contemplé la face de ton Aimé pour qu'il te préserve de l'indifférence et qu'il multiplie l'amour en toi? » Et l'oiseau lui répond : « Et qui donc me ferait chanter, sinon le Seigneur d'amour qui considère l'indifférence comme une offense'? » Et Raymond ravi leur dit doucement h tous : « Chantez ! si nous ne nous comprenons pas par le langage, comprenons-nous par l'amour, car votre chant évoque mon Aimé à mes yeux^. »