DU GENTIL ET DES TROIS SAGES
De 1273 à 1278.
Cependant les insultes par lesquelles l'avaient accueilli les gens de Palma, et qui étaient une première épreuve envoyée par Dieu, cessèrent pour faire place au respect et h l'admiration.
Les humbles aimèrent ce seigneur qui, pour se rapprocher d'eux, avait renoncé aux biens de la terre, à la vie somptueuse et oisive des courtisans et allait, toujours couvert d'un grossier vêtement d'ermite, donnant du pain à ceux qui avaient faim, des paroles miséricordieuses à ceux que le remords courbait, et des consolations aux âmes affligées. Les prêtres admirèrent ce laïque à longue barbe qui donnait l'exemple de toutes les vertus chrétiennes, et, sur les places publiques, prêchait mieux qu'eux dans leurs églises. Les infidèles, sarrasins et juifs, accueillirent volontiers le nouveau docteur qui allait il eux, non avec des cris de malédiction, mais avec un cœur débordant d'amour, qui étudiait leurs doctrines et, en des discussions courtoises, aimait à leur faire remarquer combien de croyances ils avaient
en commun avec les chrétiens, et cherchait ensuite à les convaincre que tout ce qui les séparait de la reliijâon tlu Christ était erreur, n'employant jamais trautros armes que la douceur évangélique et la raison.
Les conversions qu'il fit, celle entre autres d'un illustre rabbin, propagèrent son renom de science et de vertu qui parvint jusqu'aux oreilles de l'infant Jacme. Celui-ci, qui résidait à Montpellier, n'avait pas oublié son ancien sénéchal, le compagnon de son adolescence; il se réjouit en apprenant de si étonnantes nouvelles, et voulant faire examiner par un savant théologien les œuvres dont on lui parlait, il appela Ravmond auprès de lui.
Le Docteur illuminé n'hésita pas à entreprendre ce voyage qui lui permettait de hâter la réalisation d'un de ses projets pour lequel il attendait le retour du prince à Mavorque. A l'université de Montpellier, il fit des lectures publiques de son Art, et obtint l'approbation du célèbre frère Mineur Bertrand de Bérenguer que Jacme avait chargé de son examen au point de vue théologique et scientifique. C'est à Montpellier, dit son biographe, qu'il composa « un ^Irt démonstratif daxus lequel il déclare que la forme première et la matière première constituent le chaos élémentaire, et que les universaux et les dix prédicaments proviennent du chaos même et y sont contenus suivant la vérité catholique et théologique ».
Par la nouveauté de sa doctrine, la hardiesse de ses conceptions, la subtilité et la force de sa logique, il surprit les docteurs du Languedoc. Mais là, non plus, il ne se contenta pas des disputes et des
discours en latin dans les écoles; il s'adressa aussi au peuple, mettant son enseignement h la portée de tous, car il pensait que la vérité ne doit pas être réservée à un petit nombre. A cette époque, les différences qui séparaient les dialectes des Baléares et de la Catalogne de ceux de Languedoc et de Provence n'étaient pas aussi sensibles qu'aujourd'hui; c'était partout la même langue provençale ou limousine, et Raymond Lulle, en sortant de l'université dont il ne sut jamais manier avec élégance le latin officiel, aimait à reprendre le parler maternel, le çulgaire, en lequel il voulait que les enfants reçussent les premiers éléments de la morale et de la science.
Il essaya de faire partager à l'infant son enthousiasme, et il le pria de lui accorder son appui pour la fondation d'un collège où on enseignerait l'arabe à des religieux qui iraient en Afrique convertir les infidèles. Plus que sur l'œuvre d'une croisade guerrière il comptait, dans l'ardente candeur de sa foi et de sa charité, sur le succès de pacifiques missionnaires qui renouvelleraient et compléteraient la miraculeuse propagande des premiers disciples de Jésus. Cette conviction est exposée dans le Lwre de contemplation, achevé l'année précédente, où, après une belle comparaison entre les chevaliers mondains et les religieux, il ajoute :
« Je vois les chevaliers mondains aller oulre-mer à la Terre Sainte et s'imaginer qu'ils la reprendront par la force des armes : et à la fin tous s'y épuisent sans venir à bout de leur dessein. Aussi pensé-je que cette conquête ne se doit faire que comme tu l'as faite. Seigneur, avec tes apôtres.
c'esl-à-dire par Tamour, les oraisons et reffusion des larmes. Donc, que de saints clievaliers religieux se mettent en chemin, qu'ils se munissent du signe de la croix, qu'ils se remplissent de la grâce du Saint-Esprit, qu'ils aillent prêcher aux infidèles la vérité de la passion, et qu'ils lassent pour l'amour de toi ce que tu fis pour l'amour d'eux; et ils peuvent être certains que s'ils s'exposent au martyre pour l'amour de toi, lu les exauceras en tout ce qu'ils veulent accomplir à l'effet de te glorifier. »
Mais l'une et l'autre croisades lui paraissaient nécessaires : celle des armées de la chrétienté contre les soldats des infidèles toujours maîtres des Saints Lieux, et la croisade pacifique qu'il rêvait de diriger auprès des prêtres musulmans et de leurs peuples, au nom seul de la raison et de l'amour. Jacme l'encouragea et lui promit que, lorsque les autres princes seraient prêts à partir pour la Palestine, il ornerait, le premier, sa poitrine de la croix de Jésus; en attendant cet heur il lui offrit une rente annuelle de 5oo florins pour la fondation d'un collège et lentrelien de treize reliirieux dont Lulle dirigerait l'instruction.
Ils retournèrent ensemble h Palnia ou l'infant, qui peu après devint roi par la mort du Conquérant son père, tint sa promesse en faisant bâtir le monastère de Miramar, près de la mer, sur une colline plantée de vignes et d'oliviers. Raymond y réunit treize frères Mineurs, se proposant de les remplacer par un nombre égal lorsque, leur instruction achevée, ils pourraient partir pour l'Andalousie et la terre d'Afrique. Par une bulle datée de Viterbe, le i6 novembre 1276, le Pape Jean XXI
approuva et confirma rérection du collège de MIramar.
La cinquième partie de Blanquerna contient un récit de la sainte vie que le héros du roman menait dans son ermitage, de ses contemplations et de la joie qu'il ressentait en servant le Seigneur. C'est, à part quelques détails, la vie de l'auteur lui-même.
Raymond se levait à minuit et ouvrait la fenêtre de sa cellule pour voir le ciel et les étoiles, et il commençait à prier avec grande ferveur pour que son âme fût toute en Dieu, méditant ainsi et pleurant jusqu'à l'heure de matines; il entrait alors dans la chapelle où un de ses frères venait le rejoindre et prier avec lui. Aux prières succédaient des entretiens spirituels en lesquels le Docteur illuminé exaltait l'entendement et l'amour du jeune moine vers le Souverain Aimé, et le guidait selon l'art de contemplation. A l'aube, ils assistaient au saint sacrifice de la messe, puis le frère Mineur allait au jardin cultiver les arbres. Raymond se retirait dans sa cellule où, après de nouvelles prières, il travaillait à la composition de ses livres; ou bien il sortait du monastère pour récréer son âme des fatigues qu'elle avait soutenues en son corps, et il se promenait sous les allées d'oliviers de la colline et le long des ruisseaux de la prairie.
Ensuite il entrait en oraisons et lisait la Sainte Ecriture, récitait les prières de tierce, de sexte et de none, et pendant qu'on préparait les herbes et les légumes de son humble repas, il se rendait, à son tour, au jardin et s'occupait à la culture pour fuir l'inactivité et conserver par le travail la santé du corps.
Le repas achevé, il allait seul à l'église rendre grâces à Dieu; il consacrait une heure à la récréation clans le jardin ou h la fontaine, se promenant par les lieux où son âme trouvait le plus d'agrément, et ensuite il s'endormait pour pouvoir supporter plus facilement les fatigues et les travaux de la nuit.
Au réveil, il se lavait les mains et le visage, et se récréait jusqu'à l'heure de vêpres; il récitait vêpres et complies. Après le coucher du soleil, il montait à la terrasse de sa cellule, et là, jusqu'à 1 heure du sommeil, il faisait oraison, regardant avec des veux en pleurs le ciel étoile, et considérant avec un cœur dévot les honneurs et les grandeurs de Dieu et les fautes qu'en ce monde les hommes commettent contre lui. Il contemplait avec une telle ferveur que lorsqu'enfin il était en son lit il continuait son oraison et la reprenait en ouvrant les paupières comme s'ilue l'eût pas interrompue pour le nécessaire repos.
Les gens de la contrée, attirés par les vertus de Ravmond, ne tardèrent pas à témoigner une particulière dévotion à l'autel de la Sainte-Trinité, — ainsi était nommée la chapelle de Miramar, — ils y accouraient en foule, et souvent beaucoup res-
I taxent et v passaient la nuit en prières; ils troublaient ainsi les méditations et les travaux du Docteur illuminé qui, ne voulant pas contrarier les manifestations de la piété populaire, préféra s'éloigner. Il ht construire une maisonnette sur une autre hauteur distante d'un mille, où il se réfugiait pour prier et écrire toutes les fois que la chapelle était envahie : « C'est ainsi qu'il vivait, considérant que RAYUOND LILLE. 5
jamais il n'avait eu une existence si allègre el si agréable, et que jamais il n'avait été si bien disposé à exalter son ame en la contemplation de Dieu. »
Il écrivit là une Doctrine du prince pour le réif une de sa personne^ desonpaJais et de son royaume^ qui lui avait été demandée par le roiJacme II et les livres à'Alcliindi et de Telipli pour démontrer aux Sarrasins la fausseté de leur croyance ; ces trois ouvrages ne sont point parvenus jusqu'à nous; mais nous avons les traductions latines d'un De Arte compendiosa, du Chaos et de quelques autres traités. Le plus important est le Livre du Saint-Esprit où un savant Latin et un savant Grec disputent en présence d'un Sarrasin sur la question de savoir si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ou du Père seulemeut. Mais — œuvres plus précieuses- — nous avons les originaux catalans de deux petits poèmes La Plainte de Notre Dame Sainte Marie et [es Heures de la P^icrge, V Ordre de Chevalerie et le Livre du Gentil et des trois Sages.
"L'Ordre de Chevalerie est divisé en sept parties « en signification des sept planètes, qui sont corps célestes et gouvernent et ordonnent les corps terrestres, lia première partie traite du commencement de chevalerie, la deuxième de l'office de chevalerie, la troisième de l'examen que doit subir l'écuyer qui veut entrer dans Tordre de chevalerie, la quatrième est de la manière en laquelle le chevalier doit être fait, la cinquième est de ce que signifient les armes du chevalier, la sixièuie est des coutumes qui conviennent au chevalier, la septième est de l'honneur qui doit être fait au chevalier. »
Voici comment Raymond Lulle raconte l'origine de l'Ordre des chevaliers : « La charité, la loyauté, la justice et la vérité étant venues à défaillir dans le monde, commencèrent l'inimitié, la déloyauté, l'injustice et la fausseté, et de là vint un grand trouble clans le peuple de Dieu. Le mépris de la justice étant arrivé dans le monde par le manque de charité, il fallut que la justice retrouvât le respect par la crainte; et pour cela tout le peuple fut réparti en milliers, et de chaque millier lut élu et tiré l'homme le plus aimable, le plus sage, le plus loyal, le plus fort, ayant le cœur le plus noble, le plus d'expérience et les meilleures coutumes. On chercha ensuite parmi toutes les bêtes quelle est la plus belle, la plus rapide et la plus propre à supporter la fatiiïue et le service de l'homme; et comme le cheval est la bête la plus noble et la mieux appropriée à servir 1 homme, on choisit le cheval entre toutes les bêtes et on le donna h l'homme qui avait été élu entre mille, et c'est pour cela qu'il s'appelle chevalier. »
Un écuyerqui ne possède pas les vertus qui distinguèrent les fondateurs de l'Ordre est indigne d'être élu chevalier; une condition non moins indispensable est la noblesse du sang, l'Ordre de chevalerie étant essentiellement aristocratique : « Si pour de belles façons, pour un corps grand et robuste, pour des cheveux blonds, pour des écus dans sa bourse, un écuver doit être fait chevalier, le fils d'un paysan et d'une belle femme pourra se faire écuyer, puis chevalier; et s'il en est ainsi, l'antiquité de lignage est déshonorée et méprisée. Parage et chevalerie se conviennent et concordent,
car parage n'est autre chose qu'honneur longuement continué, et la chevalerie est un ordre et une règle qui se continue telle quelle depuis son institution jusqu'au temps où nous sommes. Et si tu fais chevalier un homme qui ne soit pas de parage, tu fais, autant qu'il est en toi, discorder parage et chevalerie qui cependant se conviennent*. »
A la fin de ce livre, Raymond Lulle parle d'une autre de ses œuvres, VOrdrc du Clergé, qui n'est point parvenu jusqu'à nous.
Le ÏÂvre du Gentil et des trois Sages est le plus important de ceux qu'il écrivit pendant celte période; il devint rapidement populaire, et par des traductions en latin, en français, en arabe et en hébreu, il se répandit dans toute l'Espagne, en Afrique, en Italie et en France. Le prologue nous présente un gentil, très savant en philosophie, mais n'ayant aucune connaissance de Dieu ni de la vie future. En songeant à l'heure de la mort qui le priverait de tous les biens et de tous les plaisirs de la vie et le rcjeterait dans le néant, il sentit en son âme une grande douleur quine jfitque s'accroître à la pensée de la vieillesse prochaine. Il alla voyager sur une terre étrangère, cherchant l'oubli de ses tristesses, et il parvint à une belle prairie où il y avait une fontaine qui arrosait cinq arbres (ni la fontaine ni les arbres ne manquent jamais chez Raymond Lulle).
Trois sages, un juil, un chrétien et un sarrasin, sortis de la ville voisine en discutant sur leurs
1. On remarquera qu'il y a dans ces rapprochements de mots une application de VArs magna.
croyances, étaient parvenus au même endroit par un autre chemin. Or, « près de la fontaine il y avait une très belle clame noblement vêtue, montée sur un beau palefroi qui s'abreuvait à la fontaine. Les sages aperçurent les cinq arbres qui étaient très plaisants à voir et la dame qui avait un visage très agréable, ils allèrent h la fontaine et saluèrent la dame très humblement et dévotement ; elle leur rendit gracieusement leurs saints. Les sa^es lui demanderent son nom et elle leur dit qu'elle s'appelait Intelligence; et les sages la prièrent de leur dire la nature et les propriétés des cinq arbres et ce que signifiaient les lettres qui étaient écrites sur chacune de leurs fleurs. »
La dame leur explique que le premier arbre avec ses vingt et une fleurs signifie Dieu et ses vertus incréées, essentielles, qui sont écrites sur ces fleurs; il a deux conditions principales : la première est que l'on doit attribuer toujours à Dieu la plus grande noblesse en essence, en vertus et en œuvres, la seconde est que les fleurs ne soient pas contraires les unes aux autres et que nulle ne soit inférieure aux autres.
Le deuxième arbre a quarante-neuf fleurs où sont écrites les sept vertus incréées du premier arbre et les sept vertus créées par lesquelles les bienheureux vont à la béatitude éternelle. Sa première condition est que les vertus créées sont d'autant plus grandes et plus nobles qu'elles signifient plus hautement et qu'elles démontrent mieux la noblesse des vertus incréées, et sa seconde est que les vertus créées et les incréées ne doivent pas être contraires.
Le troisième arbre a quarante-neuf fleurs où sont
78 RAYMOND I.ULI.E.
écrits les sept vertus incréées du premier et les sept péchés capitaux. Il a aussi deux conditions: la première est que les vertus de Dieu n'ont aucune concordance avec les vices, la seconde est qu'il faut affirmer tout ce qui signifie le mieux les vertus de Dieu par leur opposition aux vices, et qu'il convient de nier tout ce qui est contraire à cette affirmation et ce qui diminue l'opposition des vertus et des vices.
Le quatrième arbre a ving^t et une fleurs où sont écrites les sept vertus créées. D'après ses conditions, nulle vertu ne doit être contraire aux autres, et tout ce qui les fait convenir entre elles et donne par elles plus grand mérite aux hommes est vérité, tandis que le contraire est fausseté.
Le cinquième arbre a quarante-neuf fleurs où sont écrits les sept vertus créées et les sept péchés capitaux. Sa première condition est que les vertus n'aient aucune concordance avec les péchés, sa seconde est que les vertus qui sont le plus contraires aux vices sont le plus aimables, et que les vices qui sont le plus opposés aux vertus sont le plus haïssables.
Toutes les conditions doivent concorder vers la même fin qui est la connaissance et l'amour de Dieu .
La dame, après ces explications, prend congé des trois sages qui continuent la discussion de leurs croyances en se basant sur l'enseignement qu'ils viennent de recevoir et sur les conditions des cinq arbres. En ce moment, le gentil se présente, les salue, et, questionné par eux, leur raconte sa vie et les angoisses qui l'ont amené de son pays jusqu'en cette prairie. Les sages s'émerveillent fort de voir un homme qui n'a jamais entendu prononcer le nom de
Dieu et ne sait rien de la vie future; ils ont grande pitié de lui en leur cœur et, à sa prière, ils se proposent de lui démontrer rexislcnce de Dieu, la résurrection et la vie éternelle de récompenses ou de peines, c'est-u-dire les croyances communes aux trois religions.
Les trois sages prouvent par les fleurs des cinq arbres que Dieu est et qu'en lui sont la bonté, la grandeur, l'éternité, la puissance, lasagesse, l'amour et la perfection et qu'après la mort l'homme doit ressusciter : « Le gentil regarda les arbres et les fleurs, et adonc une divine splendeur illumina son entendement ». Il s'agenouilla, leva les mains au ciel, ses veux s'emplirent de larmes et il remercia Dieu ; puis, pensant à son père et à sa mère morts dans l'ignorance et à tous ceux qui, dans sa patrie, vivaient sans connaître la vérité, il dit aux sages : « Ah! seigneurs sages! vous qui avez à un si haut degré les dons de la grâce, comment n'avez-vous pas pitié de tant de gens qui sont dans l'erreur, n'ont pas connaissance de Dieu, et h Dieu n'ont aucun gré du bien qu'ils reçoivent de lui ? Vous que Dieu a honorés au-dessus des autres gens, pourquoi n'allez- Yous pas honorer Dieu parmi le peuple qui le déshonore en ne l'aimant et ne le connaissant pas, en n'ayant pas d'espoir en lui et en ne craignant point sa liaule seiîjneurie ? »
Il les prie de compléter son instruction pour qu'il puisse aller enseigner la vraie doctrine en son pays, et c'est lorsque chacun veut le convertir à sa religion qu'il comprend que les trois sages n'obéissent pas à la même loi ; il entre d'abord en tristesse quand il les entend s'accuser mutuellement d'être dans Ter-
reur et s'exclure de la céleste béatitiule; puis il leur demande de discuter sur leurs croyances afin qu'il choisisse celle qui lui paraîtra la meilleure ])our assurer son salut. Les sages y consentent volontiers ; le juif parle le premier parce que sa loi est la plus ancienne, ensuite le chrétien et en dernier lieu le sarrasin.
Le juif, après avoir fait son oraison, explique les articles de sa foi qui sont au nombre de huit : croire en un seul Dieu, — croire que Dieu est créateur de tout ce qui existe, — qu'il a donné la loi à Moïse, — qu'il enverra le Messie délivrer les Juifs de captivité, — croire à la résurrection, — au jour du jugement, — à la gloire céleste, — à l'enfer.
Un dialogue s'engage entre le juif qui expose sa doctrine et le gentil qui lui fait des objections tandis que les deux autres sages écoutent en silence ainsi qu'ils l'avaient convenu. Le rabbin insiste sur l'avènement du Messie qui délivrera son peuple : « Par l'amour de Dieu, dit-il, nous supportons la captivité enlaquelle nous vivons et nous sommes méprisés des chrétiens et des sarrasins. Si Dieu ne venait pas à notre secours, nous qui pourrions recouvrer notre liberté par l'abandon de la loi sous laquelle nous sommes, cela signifierait que dans la bonté de Dieu il n'y a pas la perfection de l'amour, de la grandeur et de la puissance, ce qui est impossible. Et par cette impossibilité il est manifeste à notre charité et à notre espérance que Dieu nous enverra le Messie pour nous délivrer de captivité ». Le gentil demande au juif : « Ya-t-il longtemps que vous êtes en cette captivité ? — C'est la troisième lois que nous souffrons ; la première fut de septante ans et la
tleuxième de quatre cents; mais celle-ci, il va plus tie treize siècles qu'elle dure sans que nous en sachions les motifs. — Peut-être, réplique le gentil, avez-vous commis un grand péché qui a offensé la bonté de Dieu, et vous ne demandez pas pardon de ce péché à cette bonté; aussi la justice ne veut pas que vous soyez délivrés jusqu'à ce que vous ayez reconnu ce péché et en ayez demandé pardon. »
Le chrétien fait le signe de la croix en prononçant ces paroles : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, un Dieu en trinitéet trinité en unité », puis, après une prière, il dit que les articles de sa foi sont au nombre de quatorze, desquels sept appartiennent h la nature divine et sept à la nature humaine de Jésus-Christ. Ceux de la nature divine sont : un Dieu, — Père, — Fils, — Saint-Esprit, — créateur, — recréaleur, — glorificateur; ceux de l'humanité de Jésus-Christ sont : Jésus conçu du Saint-Esprit, — né d'une Vierge, — crucifié et mort, — descendu aux enfers, — ressuscité, monté aux cieux, — viendra juger les bons et les mauvais. Il les explique et conclut en ces termes : « Sache, gentil, que le Dieu de gloire, béni soit-il! a donné à l'homme la mémoire pour recorder, l'entendement pour comprendre et la volonté pour aimer Dieu et ses œuvres. D'où il suit que plus l'àme a de souvenir, d'intelligence et d'amour pour Dieu, plus elle est noble, et elle concorde d'autant mieux avec la finale raison pour laquelle elle est faite et créée. Puisqu'il en est ainsi, si tu te remémores, comprends et aimes Dieu par les paroles que je t'ai dites en prouvant mes articles, plus fortement que par les paroles du juif et par celles que te dira le sarrasin,
si tu reconnais que par leurs paroles tu ne peux aussi hautement recorder, comprendre et aimer Dieu que par mes paroles, donc cela prouve que ma loi est signifiée être la véritable. Toute la noblesse que les juifs et les sarrasins peuvent, suivant leur croyance, attribuer à Dieu et connaître en lui nous pouvons aussi la connaître, et plus encore qu'eux, car nous croyons à la Trinité de Dieu et à l'incarnation de son Fils. En outre, selon mes paroles, tu peux mieux accorder ta mémoire, ton entendement et ta volonté avec les fleurs et les conditions des arbres suivant l'ordre et la manière nouvelle de discussion où la dame Intelligence nous a guidés. Il convient donc que tu croies à mes paroles et à mes raisons si tu veux avoir la bénédiction dans la gloire de Dieu. »
Le gentil lui répond : « J'ai entendu tes paroles et compris tes raisons, mais je veux ouïr maintenant la croyance des sarrasins et la manière selon laquelle leurs articles concordent avec les fleurs et les conditions des arbres. »
Les articles de la loi des sarrasins sont au nombre de douze : croire en un seul Dieu, — créateur; — Mahomet est son prophète; — l'Alcoran est la loi de Dieu ; — chaque homme, après sa mort, lorsqu'il est enseveli, est interrogé sur ses croyances par deux anges; — toutes choses meurent, excepté Dieu; — nous ressusciterons; — Mahomet sera ouï au jour du jugement ; — nous rendrons comptes à Dieu ; — seront pesés les mérites et les coulpcs ; — nous passerons tous par une voie qui conduira les bienheureux au paradis ; cette voie sera plus étroite que le fil d'une épée, les réprouvés ne pourront y cheminer et tom-
bcront eu enfer; — Il v a un enfer et un paradis.
Dans une vieille traduction française que nous tenons d'un disciple contemporain, peut-être de Tautcur, nous trouvons une description curieuse que le sage sarrasin fait du paradis de Mahomet. En voici le début :
« Nous créons en iij, manières a voir gloire em paradis. La première est gloire espirituel, est veoir Dieu ; et ceste gloire aurons em paradis, selon ce que raconte nostre prophète Mahomet en ses paroles, et dit que les homes qui seront em paradis verront Dieu au matin et au soir par quelque fenestre du paies où il seront; il metront hors la teste et Diex lor aperra ; et en ceste avision sera tent grant gloire que il n'est cuers qui le poist penser ne dire. Gloire corporele aurons en toz los. V. sens corporieux avec les quiex aurons servi Dieu en ceste présence de ceste vie. ■ La suite ne répond pas tout à fait à la spiritualité du début. Le lecteur s'en doute; nous lui faisons grâce des détails.
Le gentil ne se laisse pas émouvoir par tant de voluptés promises h ses cinq sens corporels dans l'autre monde s'il se soumet à la loi mahométane. 11 répond par cette simple réflexion : u. S'il en est ainsi que vous le dites, il convient que le paradis soit ordure, car du corps de 1 homme qui mange et boit et le reste, il convient, selon la nature, qu'il sorte ordure et corruption, laquelle ordure est orde chose à toucher, à sentir et à dire. »
Le sage sarrasin ajoute que certains philosophes de son pays entendent la gloire du paradis moralement et disent que ^Lihomet parlait par symboles pour être compris des ignorants et leur faire aimer
Bk RAYMOND LULLE.
Dieu. « Et pour ce, disent ceux qui ont celle créance que em paradis n'auront point de g^loire de boivre ne de mangier ne de gésir ans joies dessus dites, » Mais le sage du livre de Lulle s'oppose h cette interprétation et traite d'hérétiques — ^ ou de bougres, comme dit son traducteur — ces grands clercs qui ont acquis cette croyance en étudiant la philosophie chez les étrangers.
Lorsque les trois sages ont achevé leurs discours, le gentil se met à réfléchir sur tout ce qu'il a entendu et adresse au Dieu qu'on vient de lui révéler une longue prière qui est un des chapitres les plus pathétiques que Raymond Lulle ait écrits, et il remercie ses initiateurs : « Soyez bénis, leur dit-il, et béni soit Dieu qui mit en voire volonté le désir de venir en ce lieu. Et en ce lieu où tant de bonne aventure m'est advenue, je veux, en votre présence, seigneurs, trier et choisir la voie qui m'est signifiée être la vraie par la grâce de Dieu et par les paroles que vous m'avez dites. En celte voie je veux rester et je veux travailler tous les jours de ma vie h l'honorer et h le manifesler. »
Il faut admirer avec quelle impartialité et quelle science sont composées les trois parties de l'œuvre; on pourrait croire, vraiment, qu'elle est due à la collaboration d'un rabbin, d'un arabe et d'un docteur en théologie catholique ; pas une page des discours du premier ne serait reniée par un juif, et un fervent de Mahomet trouverait dans la troisième partie un exposé complet de sa doctrine. Et pour que cette impartialité soit maintenue jusqu'au dernier chapitre, les sages ne veulent pas que le gentil fasse son choix en leur présence; ils le laissent à
ses méditations et à ses prières devant les fleurs des cinq arbres, et ils retournent vers la cité en continuant leur dispute courtoise. Ils considèrent le grand bien qui résulterait pourlhumanité si des discussions sincères et sans ire jaillissait rêvidcnte lumière par laquelle seraient réconciliés tous les adorateurs de Dieu, et si les hommes qui croient ii l'existence d'un seul Dieu créateur et à la vie future avaient une même foi, une même loi et une seule manière d'aimer et d'honorer le Seigneur.
Eu devisant ainsi ils parviennent au lieu où ils s'étaient rencontrés en sortant de la cité; « et là ils prirent congé d'une manière très aimable et très agréable, et chacun pria les autres de lui pardonner s'il avait dit contre leur loi quelque vilaine parole, et ils s'octrovèrent ce pardon ». Ce trait exquis mérite d'être signalé comme conclusion. Tels étaient, en effet, ces fanatiques Aragonais et Catalans du xiu* siècle qui, prétend-on, n'avaient que des insultes et des bûchers pour leurs adversaires. Lulle, l^aussi bien que l'inquisiteur Raymond de Penyafort, pourrait donner à nombre de penseurs modernes de profitables exemples de charité et d amour, en I même temps que de respect pour la droiture et la [sincérité de ceux dont on combat les doctrines, .orsque, plus tard, nous verrons le Docteur illuminé prisonnier en Afrique, nous retrouverons, en retour, chez les prêtres de ses geôliers cette même courtoisie que Lulle avait apprise à l'école des troubadours et dont il ne se départit jamais pendant ses quarante années de propagande contre rislam.