I. L'Ami et rÀlmé
[sage et très pieux Rodolphe de Habsburg, qui est certainement l'empereur dont il fait de si singuliers éloges en maints épisodes de Blanquerna. D'après
.quelques chapitres de ce livre, du De fine et du
iLivre des merveilles dti montiez on peut assez facilement reconstituer l'itinéraire de Raymond et le suivre d'Allemagne en Grèce, en Arabie, en Tar-
' tarie jusqu'à la frontière des Indes, puis en Afrique, le lonjT des côtes de la Méditerranée, d'Egypte au Maroc, où il s'embarqua pour l'Angleterre.
Il visita au Dord de l'Allemagne des pays où le démon faisait régner encore l'erreur, où chaque homme crovait avoir un dieu dans son champ, son troupeau ou son jardin. Là, on lui parla d'une terre plus lointaine où par enchantement on fait parler les arbres, et d'une autre, quil appelle Girlanda, dont les habitants se nourrissent uniquement de poisson et où, tous les cinq ans, un ours vient annoncer des pèches miraculeuses. En cheminant vers le sud, il rencontra les mêmes erreurs et d'autres superstitions.
Il traversa rapidement ces contrées et celles de l'Europe orientale, car il avait hâte de parvenir en Tartarie où, lui avait-on dit, plusieurs princes manifestaient une grande sympathie pour le christianisme et déclaraient qu'ils recevraient volontiers le baptême si rexcelleuce de cette religion au-dessus de toutes les autres leur était démontrée.
Un contemporain de Lui le, le prince arménien Havton qui, dans sa vieillesse, se fit moine, vint en Europe et mourut en i3o8 supérieur d'un couvent de Prénionlrés à Poitiers, a écrit, dans son livre Flos liistoriarium terrse on'entis dont nous aurons l'oc-
casion de parler encore, quelques chapitres sur les Tartares ou Mongols. Voici le portrait qu'il en fait :
a Ils diffèrent plus qu'on ne saurait l'imaginer de toutes les autres nations. Ils reconnaissent un seul Dieu dont ils invoquent le nom dans toutes leurs entreprises; mais ils n'ont pas d'autre moyen de le révérer et ne pratiquent ni les jeûnes, ni les macérations, ni les bonnes œuvres à son intention.
« Il est à remarquer que chacun d'eux croirait offenser mortellement Dieu en mettant un frein dans la bouche de son cheval au moment où il doit prendre sa nourriture. Ils ne regardent pas l'homicide comme un péché. Ils ne voient pas non plus de péché dans la fornication et le libertinage; ils ont plusieurs femmes, et leur coutume oblige chacun à épouser, le fils sa marâtre, le frère sa bellesœur, après la mort du père et du frère. Bons guerriers, entièrement soumis à leurs chefs, ne réclamant d'eux aucune solde, et toujours prêts à leur céder ce qu'ils possèdent, ils ne peuvent vivre que de leur chasse et du butin qu'ils font sur les ennemis.
« Ils traînent avec eux des vaches, des juments et d'autre bétail; ils boivent le lait et mangent la chair des chevaux ; ils sont bons cavaliers et surtout excellents archers, mais sans leurs chevaux ils ne valent rien. Ils s'entendent fort bien au siège des places; ils aiment à commencer la lutte, mais ils ne sont pas honteux de reculer et de fuir quand ils y voient de l'avantage pour eux. On ne peut les forcer à combattre lorsqu'ils n'en ont pas le désir. La lutte est contre eux plus dangereuse que contre toute autre nation : cela vient de la force et de la
sûreté de leurs flèches et de leur habitude de tendre leur arc en fuvant, ce qui plus d'une fois a converti [pour eux un commencement de défaite en une vic- [toire décisive.
« Ils sont hospitaliers et partagent volontiers 'avec leurs hôtes tout ce qu'ils ont; mais ils s'atjtendent à être accueillis comme ils accueillent eux- [mêmes; autrement ils ont recours h la violence pour s'emparer de ce qu'on leur refuse. Ils savent conquérir, mais ils ne savent pas garder ce qu'ils ont conquis, à cause de leur dégoût pour le séjour des villes et leur passion pour la vie des camps. Avares et cupides, ils ne savent pas dépenser ce qu'ils ont violemment pris; ils le conservent et le défendent mal. Réunis, ils s'humilient devant ceux qu'ils croient plus forts qu'eux; mais avec les faibles ils se montrent violents et superbes. Ils sont faux et menteurs, sauf deux cas : ils ne s'attribueraient jamais à tort un beau fait d'armes; ils ne déguiseraient jamais la vérité à leur seigneur, même au péril de leur tète'. »
A cette époque, trois puissants empereurs se parlageaieut le gouvernement des terres conquises par les Tarlares : le grand Klian qui régnait à l'orient devait, quelques années plus tard, être converti au christianisme par les Frères Mineurs dont Raymond Lulle avait obtenu du pape l'envoi en mission; le deuxième empereur, nommé Kotay, gouvernait les provinces septentrionales; les Sarrasins commençaient à prendre une importance considérable à sa cour; tous ses scribes, quelques-uns des princes ses