CHAPITRE PREMIER l'enfance et l'adolescence héroïques de JACME l
ROI d'aRAGON, et la conquête des ILES BALEARES
La journée désastreuse de Muret, en laquelle Pierre II avait trouvé la mort, semblait terminer pour la maison royale d'Aragon l'ère des splendeurs et ouvrir celle de la déchéance. Le futur conquérant civilisateur, un enfant de trois ans, né à l'étranger, inconnu de son peuple, était entre les mains du conquérant barbare, Simon de Montfort, dont l'ambition rêvait de franchir les Pvrénées pour continuer la guerre à la civilisation méridionale. Mais Dieu veillait sur celui qu'il avait élu pour de saintes entreprises : par ordre du Pape, le jeune Jacme fut rendu aux Aragonais et aux Catalans qui réclamaient leur roi et comte légitime; des Cortès furent réunies à Lérida où le roi élevé sur les bras de son oncle, l'archevêque de Tarragone, reçut le serment* des représentants de la nation
I. >'ous qui valons cliacun autant que vous, et qui réunis sommes plus que vous, nous vous faisons roi à la condition
â RAYMOND LULLE.
auquel il répondit en balbutiant les paroles qu'on venait de lui apprendre.
Aussitôt après, il fut conduit au château de Monzon et remis à Guillem de Montredon, maître du Temple en Espagne, h qui avait été confié par le Souverain Pontife le soin de protéger sa faiblesse jusqu'au jour où il pourrait saisir le sceptre et brandir une épée.
Mais tant de dangers assaillaient cette minorité trop longue, qu'on craignait que Jacme V ne j)ùt monter sur le trône de son père. Depuis la mort de Pierre le Catholique, l'Aragon était livré à l'anarchie : des luttes de seigneur h seigneur menaçaient de devenir une guerre civile générale; des membres de la famille royale, profitant de cet état du pays et de l'âge de leur chef, conspiraient ouvertement contre l'autorité, ambitionnaient la couronne et recrutaient des partisans parmi la noblesse. Les fidèles de Jacme, qui n'étaient plus qu'en petit nombre, eurent-ils alors une de ces intviitions prophétiques qui, le succès apparaissant assuré, permettent toutes les audaces, toutes les folies? On serait enclin à le croire quand on songe qu'ils envoyèrent des messagers à l'enfant pour le prier de sortir de Monzon et de courir avec eux les hasards et les périls d'une campagne, — lui le frêle prince que les murs respectés du Temple même ne paraissaient pas pouvoir défendre contre les projets d'ennemis acharnés et félons.
Jacme frémit à leur récit et demanda des armes
que vous garderez nos franchises et nos libertés, et sinon,
L'ENFANCE ET L' ADOLESCENCE DE JACME î«". 3
et un cheval. Les Templiers sourirent, émus, en voyant le fils de leur esprit si ardent déjà et si beau; mais une lourde responsabilité pesait sur leur conscience, et pour ne pas achever la ruine d un trône dans ce qui ne pouvait être h leurs yeux qu'une aventure extravagante, ils redoublèrent de surveillance autour du prince qu'ils avaient à protéger à la fois contre des adversaires et contre des amis.
Cependant Jacme parvint à leur échapper, — tel un écolier en maraude — et trouva près du château un groupe de partisans qui le revêtirent d'une cotte de mailles (« notre première armure », écrivitil dans ses Mémoires], et lui donnèrent un cheval. Il avait alors neuf ans (laij).
Et 1 on vit ce spectacle que les siècles n'avaient pas encore connu et qu'ils ne verront sans doute plus : un enfant royal s'élancer à la tête d'une poignée de soldats pour la conquête et la pacification de son rovaume ; on vit cette troupe grossie chaque jour de seigneurs et de soldats irrésistiblement attirés par la grâce et la bravoure du petit guerrier que le peuple, gardien de la légitimité, acclamait à son passage; on vit cet enfant entouré de traîtres convoquer des Cortès, les présider et y faire entendre des paroles étonnantes de sagesse, de maturité et de grandeur d'àme; on le vit administrer un royaume dans les circonstances les plus difficiles, sans conseil de régence, sans tutelle organisée, et guidé uniquement par les avis discrets des Templiers qui restaient modestement dans l'ombre, mais n'en continuaient pas moins l'éducation de celui dont ils avaient sauvegardé la première enfance.
A rage de vingt ans, Jacme P"" était le maître incontesté et bien-aimé des Etats que lui avait laissés la mort de Pierre II. Quelques seigneurs rebelles restaient encore à soumettre, quelques cantons h pacifier, mais Tautorîté royale n'avait plus rien à craindre d'eux et le jeune héros pouvait préparer les fières entreprises pour lesquelles la sagesse de Dieu l'avait créé.
Les rois d'Aragon devaient désormais renoncer h leurs rêves d'hégémonie sur les peuples du midi de la France ; la défaite de Muret avait été irrémédiable, et malgré les efforts que Jacme — qui était seigneur de Montpellier — tenta plus tard, il fut impossible d'empêcher les rois de France de continuer l'œuvre de Simon de Montfort. Mais d'autres gestes, en Espagne, pouvaient exalter l'ambition et la générosité d'un prince chrétien. Si des royaumes comme l'Aracron et la Castille avaient pu être arrachés au joug des Mores, d'autres étaient encore dominés par les sectaires du faux prophète, et les chrétiens des Baléares, de Valence et de Grenade imploraient le secours de leurs frères plus heureux. Jacme d'Aragon avait été élu pour accomplir une partie de l'œuvre que devaient achever Isabelle la Catholique et Ferdinand.
Or, un soir que le roi et sa cour dînaient chez un marchand de Barcelone, Pierre Martell, la conversation s'eniraffea sur les Baléares où Martell venait de faire un voyage. Celui-ci raconta à ses hôtes ce qu'il avait vu dans les îles fortunées, leur beauté, leur richesse, et parla des mécréants qui y dominaient.
«« Ah ! Seigneur, s'écria un chevalier, quelle gloire pour votre couronne si, au sortir de votre