L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE DE JACME I
adolescence vous nous conduisiez à la conquête d'un royaume au milieu des mers ! »
Tous les assistants, marchands et gentilshommes, applaudirent à ces paroles, et le roi, heureux de les voir exprimer une pensée qu'il portait dans son propre esprit, leur répondit joyeusement :
« Mes amis, s'il plaît à Dieu et h la Vierge sa très sainte Mère, dans un an nous serons maîtres de May orque. »
Et c'est ainsi que fut décidée la première et la plus belle des entreprises de Jacme le Conquérant, roi d'Aragon, comte de Barcelone et seigneur de Montpellier.
Quelques historiens, qui ne connaissent de la majesté royale que ses manifestations modernes, se sont montrés surpris de voir un roi partager le repas d'un simple marchand et s'entretenir en sa compagnie des questions les plus graves. Dans les pays de la couronne d'Aragon, de même qu'en Provence, on ne connut jamais la rigoureuse séparation des classes qui caractérisa le moyen âge féodal dans certains Etats et particulièrement dans le nord de la France. Les barbares avaient pu passer par ces pays et même s'y établir sans y imposer leurs coutumes et sans paryeuir à transformer en serfs des hommes dont les ancêtres, de tous temps, avaient été libres. Dans les terres des bords de la Méditerranée, l'élément conquis avait absorbé l'élément conquérant, et s'il y eut quelque part des seigneurs durs, tenant en servitude les hommes de la glèbe et les considérant plutôt comme des bêtes que comme des frères en Jésus-Christ, ce ne fut ni à Saragosse, ni à Barcelone, ni à Avignon.
On a tellement abusé de honteuses déclamations contre le moyen âge qu'on en est arrivé généralement à croire que ce fut pour l'Europe entière une période de nuit, de cauchemars et d'oppressions. Au début de la vie d'un héros qui va emplir le xiii*^ siècle, il convient de dire que, pour l'Aragon et la Catalogne, ce siècle fut par excellence celui des franchises, de l'allégresse et de la prospérité. La grandeur d'une famille royale que nulle autre n'a surpassée en gloire y fut à son apogée, mais à leur apogée aussi y furent la richesse des deux nations et le bonheur des plus humbles paysans.
Il faut lire dans les chroniques ce qu'étaient ces rois indomptables et superbes devant les ennemis, doux et familiers avec leurs sujets.
« — Cela vous démontrera, écrit Muntaner, que les bons seigneurs contribuent en grande manière h faire de bons vassaux, et les seigneurs d'Aragon plus que tous les autres, car on ne dirait pas qu'ils sont leurs seigneurs, mais leurs a.nis. En comparant combien sont durs et cruels envers leurs peuples les autres rois, et au contraire combien de grâces prodiguent à leurs sujets les rois d'Aragon, nous devrions baiser la trace de leurs pas....
« On les voit assister à des fêtes de mariage ou aux funérailles de simples bourgeois, comme s'ils étaient des membres de leurs familles. Partout où ils vont à cheval, dans les bourgs et les villes, ils se montrent à leurs peuples, et si les pauvres gens les appellent, ils s'arrêtent, les écoutent et les secourent en leurs nécessités. Que vous dirai-je de plus? Ils sont si bons, si affectueux pour leurs su-
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jets qu'il est impossible de l'exprimer; aussi leurs vassaux ont pour eux un profond amour et n'hésitent point à mourir pour augmenter leur honneur et leur pouvoir'. »
Donc, peu de jours après la soirée passée chez Pierre Martell, les principaux représentants de la noblesse, du clergé et du peuple de Catalogne étaient convoqués à Barcelone par le roi qui, après un bref discours, leur exposa ses projets de conquête. Ces paroles doivent être rapportées; ce sont les propres paroles du roi, écrites par lui dans ses Mémoires. Elles compléteront le portrait que nous avons essavé de tracer de lui, et nous seront une occasion de dire que le premier chapitre de la vie de Raymond Lulle devait lui être consacré, non seulement parce qu'il allait rendre aux chrétiens l'île où notre Bienheureux naîtrait quelques années plus tard, non seulement parce qu'il fut son premier protecteur, mais encore parce qu'il fut le premier en date des grands écrivains de la langue catalane que Lulle éleva, après lui, à la perfection dans la philosophie, les traités scientifiques, la poésie, la mvstique et le roman.
a Illumina cor meum, Domine, et verba mea de Spiritu Sancto, dit le jeune roi. Nous prions Dieu notre Seigneur et sa très sainte Alère la Viero^e sainte Marie, afin que tout ce que nous allons dire soit pour notre plus grande gloire, pour la vôtre, ô vous qui nous écoutez, et soit surtout agréable à
I. On comprend que plus d'un citoyen de Barcelone et de Saragosse esquisse un sourire quand on veut faire dater d'une conslilution dite « libérale » du xix' siècle le bonheur de son pays.
Dieu et à sa Mère et Seigneuresse notre Sainte Marie. Comme nous voulons vous parler de quelques bonnes œuvres que nous tentons et qui procèdent de Dieu et par lui sont telles, puissent nos paroles être telles aussi, et plaise au Seigneur que nous puissions les mettre en œuvre. Vous savez que notre naissance fut un miracle de Dieu — Vous n'ig-norez pas, non plus, que nous sommes votre seig-neur naturel, que nous n'avons pas de frère puisque nos parents ne laissèrent pas d'autre fils, et qu'en arrivant parmi vous, enfantelet encore, à l'âg-e de six ans, nous trouvâmes révoltés les Etats d'Aragon et de Catalogne, les vassaux en guerre les uns contre les autres, tous en discorde, chacun opposant ses prétentions à celles des autres; par les événements passés, ils s'étaient fait une maie renommée dans le monde. Nous ne pouvons remédier à de tels dams que si la volonté de Dieu nous
assiste Pour deux raisons donc, la première
pour Dieu, et la seconde pour les rapports que nous avons avec vous, nous vous prions instamment de nous donner aide et conseil sur trois choses : premièrement, pour que nous puissions mettre en paix notre terre, en second lieu pour que nous puissions servir le Seigneur dans l'expédition que nous avons pensé faire contre le royaume de Majorque et les autres îles adjacentes, et enfin pour que vous nous disiez de quelle manière cette emprise pourra être à la plus grande gloire de Dieu. C'est pour ce que vous avez été appelés. »
Les Catalans admirèrent une fois de plus la grandeur, la piété et la bonté de leur jeune prince qui demandait gravement çt loyalement conseil aux