‹ Le Bienheureux Raymond Lulle (1232-1315)Chapitre 8 sur 60 · L'ENFANCE ET L' ADOLESCENCE DE JACME V · texte numérisé non relu

L'ENFANCE ET L' ADOLESCENCE DE JACME V

délégués de toute la nation avant d'entreprendre une conquête de laquelle ils devaient tous retirer gloire et profit.

Les Cortès délibérèrent pendant plusieurs jours, et le 24 décembre au soir, veille de Noël, Texpédition fut accordée par un vote unanime.

Aussitôt, le roi se dirigea avec sa cour vers la cathédrale où il rendit grâces à Dieu; il passa toute la nuit en prières au pied de l'autel pour se préparer à recevoir la sainte communion et implorer la bénédiction du ciel sur son armée.

Il n'entre pas dans l'objet de ce livre de raconter en ses détails la conquête de Mayorque; il nous suffira de dire que l'expédition partit de la côte catalane au commencement de septembre 1 229 ; la campagne fut une suite de triomphes et le roi victorieux entra dans la capitale le d i décembre de la même année. La conquête du reste de l'île et la complète pacification durent être des plus rapides, car Jacme put retourner en Aragon au mois d'octobre suivant, après avoir distribué une partie des terres aux barons qui l'avaient accompagné, et avoir donné à tous les habitants, vainqueurs et vaincus, des lois humaines et sages, dignes d'un conquérant chrétien. « Il accorda à Palma, dit Muntaner, plus de franchises et de libertés qu'à nulle autre cité du monde. »

Les sarrazins, comme les chrétiens et les juifs, tous y furent exempts d'impôts ; de nouveaux habitants affluèrent des côtes de Provence et d'Espagne, de riches marchands s'y établirent et envoyèrent de là leurs navires sillonner les mers et rapporter des côtes d'Afrique et des îles du Levant les étoffes précieuses, les vins et les arômes. Palma, libre dedoua-

lies, ouverte au commerce du monde, était déjà, quelques années après, lorsque celui qui devait être le Docteur illuminé y naquit, une des cités les plus florissantes, les plus heureuses et les plus somptueuses de la Méditerranée.

CHAPTTRE n

De 1282 à 1262.

Parmi les chevaliers et les barons qui avaient

suivi le roi à la conquête de Mayorque, un des plus vaillants, certes, fut le catalan Raymond Lulle(Ramon Lull); aussi, dans le partage de l'île, plusieurs domaines lui furent-ils attribués aux environs de Palma, de Pollensa et de Manacor; près de cette dernière ville existe encore la caballeria tCen Lull qui appartint pendant longtemps à des parents du Bienheureux Raymond.

Quoiqu'il eût des terres en Catalogne, Lulle, retenu à Mayorque par les biens dont Jacme venait de le combler, par la beauté, la prospérité du pays, résolut de s'établir à Palma et ne fit qu'un voyage à Barcelone pour aller chercher sa femme. II était marié depuis neuf ans avec Isabel de Heril, issue d'une des illustres familles du pays, et appartenait lui-même à la meilleure noblesse catalane.

Sans suivre tel panégvriste qui fait remonter la généalogie des Lulle jusqu'à Marcus Luilius, consul à Rome en 21 avant J.-C. ou à un autre Luilius, consul aussi en l'an 126, on peut noter que le pre-

mier ancèlre connu fut un capitaine qui accompa gna Charlemagne dans ses expéditions en Espagne et qui, après la prise de Barcelone, fut nommé par lui gouverneur du château de Monljuich.

L'inquisiteur Nicolas Eymericli, qui s'acharna contre la mémoire du Bienheureux et mit en œuvre tous les mensonges pour obtenir du Saint-Siège la condamnation de sa doctrine, a nié la noblesse de sa race; il s'est efforcé de prouver qu'il était le fils d'un marchand. La question n'a pas grande importance, mais Raymond Lulle lui-même, dans son Lwre de Contemplation, parle de sa noblesse et se repent de s'en être montré trop lier : « Mes paroles étaient superbes, car je ne pouvais rien dire sans citer ma noblesse et sans m'en vanter'. »

Malgré l'accroissement de leur fortune, les deux époux vivaient tristes, car, après dix ans de mariage, leur union n'avait pas encore été bénie par la naissance d'un fds, et ils n'avaient point d'héritier à qui léguer leurs biens de Catalogne et de Mayorque.

On aime à trouver un portrait d'Isabel de Héril dans un des premiers chapitres de Blanquerna^ , en cette Aloma si fervente et si charitable qui pleure sur sa stérilité.

« Il advint qu'un jour Aloma, considérant la brièveté de la vie humaine, se souvint que la fin pour laquelle elle avait pris l'état de mariage était d'avoir des enfants serviteurs du Très-Haut. Son cœur se

I. Un saint Lulle, bénédictin, fut évêque de Mayence, mais il clait nglais, et il est peu probable qu'il fût uni aux Lulle de Catalogne par quelque lien de parenté.

a. Un des principaux ouvrages de notre Bienheureux, comme on le verra bientôt.

vêtit aussitôt de mélancolique tristesse et ses veux, par de vives larmes, expliquèrent sa douleur. Elle entra en un agréable verf,'er de sa maison, et, agenouillée à l'ombre d un arbre touffu, elle arrosait le sol de ses larmes eu priant Dieu pour qu'il daignât, par pitié, délivrer son cœur de cette peine en lui donnant un fils qui serait son serviteur. »

Les prières d'Isabel de Héril furent enfin exaucées, et Dieu récompensa sa piété et sa foi en lui donnant un fils qui naquit le 20 janvier laSa et reçut sur les fonts baptismaux le même prénom que son père.

L'enfance de Raymond fut entourée de soins par des parents aimants et pieux qui désiraient ardemment faire de lui un parfait chrétien et un bon chevalier, paré de vertus et plein de vaillance, tel que se montrait le roi, exemple et père de ses sujets. C'est de ses premières années qu'il se souvint évidemment lorsqu'il décrivit celles de son héros Blnnquerna. On lit dans ces pages des détails très curieux sur l'intérieur d'une famille chrétienne de Mayorque au xiii" siècle, telle que devait être celle des Lulle; des conseils minutieux v sont donnés sur le choix d'une nourrice, sur les premiers aliments qui conviennent aux enfants, la manière de les vêtir, et sur les premiers enseignements qui doivent évedler leur intelligence et leur cœur.

Jusqu'à l'âge de huit ans, Raymond vécut « en liberté et selon le cours naturel » et on ne lui défendit rien de « ce que la nature requiert et désire en cet âge enfantin ». Son père et sa mère furent ses premiers maîtres; ils lui apprirent d'abord l'amour et la crainte de Dieu et lui donnèrent des no-

lions sur les vérités de notre sainte religion, les commandements de Dieu et de l'Eglise, les vertus qui nous conduisent à la vie éternelle et les péchés qui nous éloignent de la présence de Jésus. Pour l'enseignement littéraire et scientifique, le ti'ivium et le qiiadrwium qui ne doivent venir qu'après l'enseignement religieux, ils lui choisirent un pédagogue.

Car les nobles de Catalogne et d'Aragon n'étaient pas comme ceux d'autres pays qui tenaient leur ignorance h honneur et se glorifiaient de tracer maladroitement une croix au bas des actes en guise de signature. Non seulement ils aimaient et protégeaient les poètes, les artistes et les savants, mais une haute culture intellectuelle n'était pas rare chez eux. L'exemple leur venait du trône même : Jacme le Conquérant écrivit dans sa vieillesse le récit des gestes qui avaient empli son existence et inspira en grande partie, s'il ne les écrivit pas lui-même, les codes et les livres de coutumes qui, presque autant que ses exploits, sont l'honneur de son règne. Son aïeul Alphonse II le Chaste avait été le premier troubadour espagnol; son père Pierre II et son fils Pierre III trouvèrent aussi en langue d'oc et méritèrent les éloges des poètes contemporains.

Le règne de Jacme fut une magnifique floraison de poésie; les troubadours, chassés du Midi de la France par Simon de Montfort et par la ruine de la nationalité et de la civilisation de leur pays, s'étaient réfugiés en grand nombre auprès du fils de celui qui avait été le dernier de leurs défenseurs; ils apportèrent à Barcelone et à Saragosse les goûts raffinés, les traditions de gentillesse, le charme et les secrets

de la Gave Science. Quelques-uns avaient suivi les conquérants dans l'île qui, par la beauté de son climat, de ses eaux, de ses champs et de ses villes leur ofTrait une nouvelle patrie, et ils firent la joie de la cour de Jacme V, puis celle de l'infant qui, au nom de son père, gouverna Mayorque avant d'en devenir roi.

Celui h qui l'admiration du monde devait décerner les litres de Docteur illuminé et de Maître universel en tous les arts et en toutes les sciences ne manifesta d'abord pour les études graves que de l'aversion : « Seigneur, écrivit-il en son Livre de Contemplation, nous vovons que l'homme dompte les oiseaux et les instruit sans les frapper ni leur imposer aucune peine, mais en leur donnant ce qui leur plaît, il les instruit comme il veut; il n'en fut pas ainsi de moi, car pour nï'instruire et me dompter point ne suffirent le fouet ni les peines, ni les plaisirs, ni les exhortations, ni aucun des moyens et des ruses qu'on essava avec moi. »

A l âge de quatorze ans, il entia au service du roi en qualité de page, et il le suivit dans ses nombreux voyages à travers les États d'Aragon et de Catalogne; il apprit à connaître la vie des cours, spleudide et frivole, telle qu'il la dépeignit dans maints chapitres de ses œuvres, mais il s initia aussi à l'art de gouverner les hommes et au métier de la guerre ; quoiqu'il ne s'appliquât à aucune autre élude que celle de la poésie, il dut faire des observations dont le souvenir ne lui fut pas inutile pour les traités qu'il consacra plus tard à la politique et à la guerre.

Par sa grâce et la vivacité naturelle de son esprit, il conquit de bonne heure l'affection des infants.

16 RAYxMOND LULLE.

Pierre, qui régna plus tard en Aragon, et Jacme, futur roi de Majorque, et il devint leur meilleur compagnon. Ces faveurs princières ne firent qu'augmenter Fivresse de l'adolescent émancipé du joug de son pédagogue et contribuèrent beaucoup à le lancer dans une vie de fatuité, de plaisirs et d'oubli de Dieu.

Rien n'égale la tristesse de LuUe lorsque, dans la solitude de Randa, revenant par souvenance à cette époque de sa vie, il confesse ses erreurs et ses fautes.

« Amoureux Seigneur! il est surprenant que ma stupidité ait été si grande, car je pensais plus à la parole des rois et des liommes mondains et me confiais beaucoup plus à elle ({u'à la tienne, et je la louais davantage. Et comme cela est contraire au vrai, me voici plein de fausseté. »

C'était un des plus brillants cavaliers de la noblesse ; aussi était-il recherché pour toutes les fêtes, toujours invité par les plus puissants, admiré des femmes et envié des jeunes hommes de son âge. Il en aurait fallu moins pour achever de le perdre. La beauté des femmes fut, suivant son expression énergique, la peste de ses yeux. Il allait des unes aux autres, les célébrant en des poèmes tantôt légers et tantôt passionnés, car avant de devenir l'Ami sublime de l'unique Aimé, il fut un parfait disciple des troubadours provençaux, gracieux et sentimental à fleur d'esprit comme la plupart d'entre eux, et plus tard débauché comme quelques-uns des plus renommés. Rien n'a été conservé de ces œuvres de jeunesse que le poète détruisit avec horreur quelques années après. S'il s'agissait d'un autre que de

Raymond Lulle on pourrait regretter cette perte ; mais quand on songe qu'il les condamna pour écrire le livre des Oraiso/is et V Jrhre de la Philosophie d'amour, on est obligé de faire taire des regrets qui paraîtraient impies. C'est dans le Livre de Contemplation qu'il faut lire Lulle se jugeant lui-même, et avec quelle sévérité!

« Celui qui veut voir un homme en qui il n'y ait que trahison, fausseté et vileté n'a qu'à venir me voir; car je suis plein de fautes. Il est surprenant qu'un corps aussi petit puisse contenir autant de mal.

« Comme une étoffe s'imprègne de musc ou d'ambre et en est toute odorante, ainsi, ô Seigneur, mon corps est tout infesté des immondices qui sont en lui et des mauvaises œuvres que je fis en le temps passé,

« Mon âme. Seigneur, est malade et couverte des plaies des sept péchés capitaav qui la blessèrent, l'enlaidirent et la désordonnèrent; elle est malade parce qu'elle désobéit aux dix commandements; et puisqu'elle est si malade, je vous supplie, mon Dieu, vous qui êtes son médecin, de ne pas vous éloigner d'elle.

a Je ne crois pas, ô mon Dieu, qu'il y ait dans le monde un seul péché qui retienne l'homme en son pouvoir comme le péché de luxure, car il est si mauvais qu'il se répand et s'étend par le monde entier; et il s'étendit et se répandit tellement en moi qu'il me maîtrisa tout et que je ne fus terrassé et vaincu par aucun péché comme par celui-là

« Les immondices du péché me souillèrent ainsi tellement que peu s'en fallut, ô mon Dieu, qu'elles

me fissent désespérer de ta gloire, car il me sembla qu'un homme aussi souillé et aussi corrompu que moi ne pouvait être digne de paraître en ta présence. Mais ce qui m'empèclia de désespérer, ce fut ta douce miséricorde, car elle est si grande qu'elle peut purifier et guérir toutes mes corruptions. »

On comprend que l'ascète du mont Randa, ivre du vin des célestes amours, ait parlé en ces termes d'une vie mondaine dont il ne se souvenait qu'avec honte. Malgré ces misères qu'égalaient malheureusement celles mêmes de son prince, il ne cessa jamais d'être ce qu'on nomme un vrai chevalier, un peu fol, mais généreux, bon et courtois, qui ne démérita pas la confiance que le roi avait mise en lui.

En 1256, le roi nomma son second fils, l'infant Jacme, gouverneur de Majorque, et adressa, en même temps, aux Mayorquins des lettres par lesquelles il confirmait tous les privilèges qu'il leur avait octroyés en i23o et leur ordonnait de prêter serment de fidélité à l'infant qui, après sa mort, devait être leur seigneur et roi. La même année, il donnait à Raymond Lulle une preuve nouvelle de l'afFection qu'il avait toujours témoignée à sa famille etle choisissait pour être le sénéchal et le majordome de son fils. En lui conférant ces charges importantes, il l'engagea à mettre fin à sa vie licencieuse, et pour réfréner ses passions, il le maria à une riche orpheline, nommée Blanche de Picany, fille d'un des seigneurs qui avaient contribué à la conquête de l'île.

Raymond eut de sa femme deux enfants dont il est fait mention dans son testament daté de Mayorque le 26 avril i3i3 : une fille, xMagdeleine, qui épousa un seigneur de la famille des Sentmanat,

et un fils, Domingo, pour qui il écçivit, après sa conversion, la Doctrine puérile^ livre qui paraît de peu d importance dans l'ensemble grandiose de l'œuvre de l'auteur, mais livre vénérable au-dessus de bien d'autres et qui sufTirait à rendre impérissable le nom de Lulle, car il fut le premier en date de ces catécliismes de la doctrine chrétienne en lesquels tous les enfants de l'univers catholique apprennent à épeler le nom du Créateur et les commandements de son amour.

Le mariage, malheureusement, ne suffit pas h l'assagir, et d'autres amours plus criminelles encore ne tardèrent pas à devenir un objet de scandale pour une cour cependant complaisante h de pareilles aventures.

Quelques années après, il s'éprit pour une jeune dame d une folle passion qui le couvrit de ridicule et fit de lui la fable de la ville. Ambrosia deCastello, mariée à un riche Génois, était une des femmes les plus belles de Palma, mais elle était aussi universellement respectée et jamais la médisance publique n'avait osé prononcer son nom. On ne la vovait à aucune fête mondaine; elle passait ses journées à prier dans les églises, à visiter les malades dans les hôpitaux et à porter des consolations et des secours aux malheureux dont elle était la providence. Elle était dune beauté grave; son regard profond disait des souffrances refoulées et vaincues par la résignation chrétienne.

C'est à cette femme que l'insensé Raymond osa offrir l'impureté de son amour. Exaspéré par la silencieuse résistance qui lui fut opposée, il écrivit des vers enflammés.

Mais, un soir, comme il avait l'esprit tout entier à cette composition, raconte un contemporain qui fut son disciple et son premier biographe « en regardant à sa droite, il vit Notre-Seigneur Jésus- Clirist cloué sur la croix et témoignant une intense douleur; à celle vue, une grande crainte s'empara de lui, et laissant tout ce qu'il avait entre les mains, il se mit au lit et s'endormit. Au matin suivant, Raymond se leva sans plus se soucier de la vision qu'il avait eue la nuit passée ; il retourna à ses vanités accoutumées et voulut reprendre la chanson qu'il avait commencée; et comme il s'était mis, dans le même lieu et à la même heure que la nuit précédente, h fantasier et à écrire, Notre-Seigneur Jésus-Christ lui apparut encore une fois crucifié, en la même forme ; alors, plus effrayé de cette deuxième vision que de la première, il laissa tout, il se mit au lit et s'endormit. »

La semaine suivante, il eut deux autres apparitions du divin crucifié, à la même heure du soir et dans les mêmes circonstances. Mais il était tellement aveuglé par la passion qu'il s'entêta dans ses desseins, acheva sa poésie interrompue quatre fois par un prodige céleste, et la fit remettre à Ambrosia de Castello. La vertueuse dame, silencieuse jusqu'alors dans son indifférence, répondit au poète. Un biographe nous a conservé cette réponse que nous donnons à notre tour, non qu'elle nous paraisse d'une indiscutable authenticité, mais elle est bien dans le goût d'une époque où les seigneuresses elles-mêmes aimaient à tensonner avec leurs troubadours pour agréer leurs offrandes ou pour les repousser par un gracieux badinage :

« Seigneur, les vers que vous m'avez adressés, s'ils démontrent rexcellence de votre esprit, font voir en même temps l'erreur, sinon la débilité de voire jugement. Il n'est pas étonnant que vous puissiez peindre la beauté avec de si vives couleurs puisque vous savez embellir la laideur elle-même. Mais comment consentez-vous à vous servir de votre divin génie pour prodiguer des louanges à un peu d'argile coloré des nuances de la rose ? Vous devriez mettre toute voire babilelé à éteindre l'amour qui vous consume au lieu de l'emploverà le déclarer. Il ne convientpas qu'une âmecomiiie la vôtre, créée uniquement pour Dieu, s'aveugle au point d adorer une créature. Oubliez donc une passion qui dégrade votre noblesse, et n'exposez pas pour si peu votre réputation ; car si vous persistez dans un dessein aussi fou, je me verrai dans la nécessité de vous détromper en vous faisant voir que 1 objet de voire enthousiasme ne doit êlre que celui de votre aversion »

LuUe ne vit dans ces paroles qu'un aveu à peine voilé. Le lendemain, — l'Eglise en ce jour fêlait l'anniversaire de la conversion de saint Paul, — il se promenait à cheval sur la place publique, lorsqu'il rencontra Ambrosia qui se dirigeait vers l'église Sainte-Eulalie. Enflammé, affolé plus que jamais, il la suivit, et comme elle entrait dans le temple, il franchit, lui aussi, le seuil et pénétra à cheval jusque dans le saint lieu d'où les fidèles lecliassèrent avec de grands cris d'indignation et d'effroi.

Quelques heures après, Ambrosia lui faisait dire par une de ses servantes qu'elle lui accordait un rendez-vous chez elle pour le soir même.

11 accourt à l'heure fixée; il est introduit auprès d'Ambrosia, mais dès qu'il est en sa présence, reste interdit à la vue du visage douloureux de raimée et de ses yeux d'où perlaient des larmes. Ce fut elle qui parla :

« Malheureux! lui dit-elle, tu crois que je t'ai fait venir pour partager ta passion criminelle — Ne t'ai-je pas dit que j'étais prête à te montrer le corps dont tu as célébré la beauté, s'il fallait m'y résoudre pour te guérir ? Ton action insensée de ce matin m'a prouvé que je n'ai plus que ce moyen pour t'arrêter au bord de l'abîme où le démon de la luxure va te précipiter. Eh bien! contemple-la donc dans toute sa laideur, cette chair méprisable pour laquelle tu oublies tes devoirs d'époux et de chrétien.... »

Aussitôt, elle se découvrit la poitrine et fit voir h Raymond ses seins, horribles, rongés par un cancer :

« La voilà, cette beauté fragile livrée à la pourriture avant même d'être enfermée au tombeau ! Et c'est la vision que tu en avais créée qui obscurcit ton esprit au point de t'éloigner de la seule beauté de Dieu éternelle et suprêmement parfaite ... »

Elle parla un instant encore, car elle était parvenue à dompter sa douleur et à sécher ses larmes pour livrer à Satan une bataille qu'elle comprenait décisive; puis elle se retira dans sa chambre, sans attendre une parole de Raymond, le laissant comme foudroyé —

Il rentra chez lui, chancelant, et se mit à genoux, bégayant des phrases enfiévrées où le nom du Seigneur était jeté pour un appel à des prières qu'il

était incapable de formuler. Et alors « il plut à Jésus-Christ par grande pitié » de lui apparaître une cinquième fois, avec la même face douloureuse ; il regarda le Sauveur du monde, et il vit les lèvres tUvines s'entrouvrir, et il entendit qu'elles disaient :

Raymond^ suis-moi !

Ce soir-là, Ravmond ne se coucha pas et ne s'endormit point; il resta agenouillé jusqu'à l'aube et versa une abondance de larmes.

II allait suivre son Sauveur.

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PENITENCES ET PÈLERINAGES DE nAYMOND LULLE.

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