ÉLECTION D'URBAIN V
Souverain Ponlife. Nous honorions les autres par devoir, mais celui-ci nous devons le craindre et le vénérer, car il est puissant en œuvres et en paroles ».
Dès le 7 novembre, Urbain V informait les évêques, les souverains catholiques et son cher Albornoz de sa promotion au Pontificat. Il demandait des prières à tous. On remarque dans ces lettres, fortement exprimés, les sentiments d'humilité de son âme, qui le faisaient se défier de ses forces. Après avoir raconté son élection, pour faire connaître précisément l'effet que celte nouvelle produisit en lui, il ajoute : « Nous qui ne sommes que cendre et poussière, nous fûmes justement épouvanté à cette nomination, parce que nos yeux voyaient avec évidence notre faiblesse, et nous comprenions bien que nous n'avions ni les forces corporelles, ni le mérite des vertus, ni la science suffisante pour monter au faîte de la puissance apostolique et soutenir sur nos indignes épaules le fardeau de l'univers entier ». Néanmoins s'il a plié la tête sous le joug, c'est qu'il compte sur la protection divine et sur les prières qu'il réclame avec empressement pour obtenir cette assistance.
Dans sa lettre au roi de France, Urbain lui rappelle brièvement ses devoirs et la protection que l'Eglise attendait de son dévoûment. Il l'assure de son amour pour la maison de France, pour le royaume où il est né et où il a été initié aux belles-lettres. Enfin il lui fait part de l'impatience avec laquelle il attend son arrivée à Avignon.
Le Pape pouvait être triste et accablé de la charge apostolique, mais la joie était universelle dans le monde chrétien. Pétrarque, le plus grand écrivain
de l'époque, se fil l'écho de cette joie générale.
a C'est Dieu seul qui vous a élu, écrivait-il au bienheureux Pontife, et non les hommes. Il s'est servi de leur bouche, il a fait ce qu'il a voulu par le ministère de ceux qui avaient, chose étonnante ! d'autres desseins. Dieu voulait que vous fussiez Pape ; il cacha son dessein à ces hommes. Tandis qu'ils allaient au scrutin, il mit, à leur insu, votre nom, et lorsque, parmi tous ces noms illustres que la pourpre romaine décore, le nom de l'abbé de Marseille retentit, les méchants furent saisis de crainte, les bons se réjouirent et espérèrent, tous restèrent comme frappés de stupeur. Cependant leurs bouches s'ouvrirent, et chacun avec des sentiments différents célébra les louanges de Celui qui fait seul des choses admirables. Je vous dirai qu'à mon avis le Christ commence à prendre pitié de ceux qu'il aime. Il veut guérir tous nos maux, faire revivre l'âge d'or et ramener à son antique siège l'Eglise qu'il a laissée errer si longtemps pour châtier les crimes des hommes ».
Le ciel sembla vouloir intervenir lui-même, avec la terre, pour annoncer ce que serait ce cher pontificat.
Durant plusieurs jours, disent les auteurs des Informations sur les miracles d'Urbain y^ une rosée céleste, d'une blancheur éclatante, descendit sur Avignon et sur ses alentours, avant le lever du soleil. C'était comme une gelée, à peine prise, ressemblant à la manne, délicieuse au goût. Les feuilles des arbres et des plantes en étaient couvertes. Avec avidité les habitants recueillirent cette substance inconnue, la conservèrent précieusement, s'en servirent pour guérir des maladies.
Les premières félicitations et visites arrivèrent de
la France au nouvel élu. Jean II, venant voirie Pape, s'installa à Villeneuve-lès-Avignon, dès le i6 novembre i362. Quatre jours après, il faisait son entrée à la Cour pontificale. Les cardinaux allèrent le prendre à Villeneuvj, et l'escortèrent jusqu'au palais d'Avignon, où le Saint-Père l'attendait.
Urbain V le reçut à la porte de sa demeure et lui fit cet honneur singulier comme au plus noble des rois chrétiens, dit la Chronique des Quatre premiers Valois. Il offrit des présents à lui et à sa suite. Au roi, il donna une vaisselle d'or; à ses jongleurs, il fit distribuer une somme de cent florins^. Le 22 novembre, le souverain assista à la translation du corps d'Innocent VI, de l'église de Notre-Dame des Doms, où il avait été provisoirement déposé, à la Chartreuse de Villeneuve, que ce Pape avait fondée.
Les motifs qui avaient déterminé le roi à se rendre à Avignon sont diversement exposés par les historiens. M. Prou, de l'Institut, les a supérieurement indiqués à l'aide de documents formels 2. « Le roi, dit-il, après s'être réjoui du couronnement du Pape, lui adressa quatre requêtes. Il lui demanda la création de quatre cardinaux, une décime sur les revenus de l'Église de France, le droit de négocier pour la paix avec Bernabo et l'Eglise romaine , et la main de Jeanne, reine de Naples et comtesse de Provence, pour son fils, le duc de Touraine ». Cette dernière affaire était une de celles que Jean II avait le plus à cœur. Mais, pour la faire réussir, il
1. Archives du Vatican. Introitus et Exiius, reg. 298, f*" 76, 8a etc.
2. Relations politiques du Pape Urbain V avec les rois de France Jean II et Charles V,
arrivait bien tard. Le contrat de mariage de Jeanne avec le roi de Majorque fut signé le i4 décembre suivant. En épousant Jacques, roi sans royaume, la reine pouvait lui dicter ses conditions et garder pour elle toute l'autorité dans ses Etats. S'allier à un fils de France, c'était se donner un maître. Il était mieux aussi, pour le Pape, que la Provence ne fût pas entre les mains d'un prince français, car il pouvait aisément sortir du Comtat et retourner en Italie sans aveu. Urbain V refusa à Jean la création de quatre cardinaux de son choix, l'octroi d'une décime et tout accommodement avec Bernabo Visconti, s'il ne restituait les places usurpées.
Celui-ci, après l'avènement du Pape , avait envoyé à Avignon une ambassade solennelle, mais Urbain V, qui connaissait son ennemi, fut inflexible.
Bernabo fut cité à comparaître dans trois mois devant le tribunal apostolique pour y rendre compte des crimes de tout genre dont il était coupable. Quand le jour fut arrivé, le Pape procéda solennellement au jugement de la cause. Docteur en droit, il observa scrupuleusement toutes les formes du droit. Les chefs d'accusation furent nettement articulés, et une longue série de sacrilèges, de profanations, de cruautés, d'usurpations fut catégoriquement démontrée à la charge de l'accusé.
Sans se soucier de l'intervention et du mécontentement du roi de France, qui voulait sauver son allié, Urbain V prononça la sentence, déclarant le Duc de Milan hérétique et excommunié. La cérémonie accomplie à cette occasion jeta la terreur dans tous les esprits.
Le Pape prit la parole, prouva qu'il était nécessaire de retrancher de l'Église un membre qui la
déshonorait, maudit le père, déclara les enfants inhabiles à lui succéder et accorda des indulgences à ceux qui prendraient les armes contre lui. Puis, pour ajouter quelque chose à l'effroi dont les assistants étaient saisis, v( il tombe à genoux et, levant les mains en haut, il invoque Jésus-Christ, les saints Apôtres et toute la Cour céleste dans les termes les plus émouvants. Il supplie le Seigneur de lier du trône du ciel le tyran infidèle que son Vicaire condamnait sur la terre et d'envoyer à son Eglise un secours efficace ».
Dieu exauça les prières de son Pontife. La malédiction divine tomba sur l'excommunié et toute sa race. Bernabo essuya une sanglante défaite, au mois d'avril suivant, autour de cette même Bologne qu'il brûlait de posséder, et l'Eglise, affranchie de ses craintes, se livra à l'allégresse.
Tandis que se déroulaient ces événements, le roi de France songeait à regagner Paris; mais, ayant appris « que messire Pierre de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, devait venir en Avignon et avait passé mer, si dit le roi de France qu'il attendroit sa venue, car moult grand désir avoit de lui voir, pour les biens qu'il en avoit ouï recorder et la guerre qu'il avoit faite aux Sarruzins, car voirement avoit le roi de Chypre pris nouvellement la forte cité de Satalie ^ ».
Ce désir de voir le roi de Chypre n'a rien de surprenant, si l'on songe à la réputation de vaillance chevaleresque que s'était acquise Pierre par ses combats contre les Turcs.
Depuis de longues années, Pierre avait résolu de