CHAPITRE IV
Avant de continuer le programme public qu'Urbain V exécuta dans la catholicité, nous avons à dire ses vertus intimes et à lever légèrement le voile qui couvre sa vie privée.
Les réformes sont impossibles, le commandement est énervé, lorsque l'exemple ne vient pas d'en haut. Mais, quand celui qui ordonne et corrige se trouve le modèle de toutes les vertus, on lui obéit, on l'admire, on l'imite, et le bien s'opère partout fermement.
Le mérite d'Urbain V était déjà reconnu à l'heure où il fut appelé à ceindre la tiare. Dans toutes les charges qu'il avait remplies, chez tous les hommes qu'il gouverna, il n'était qu'un cri de louange et d'attachement. On racontait ses belles actions en Bourgogne aussi bien qu'en Provence ; et ce qui est touchant, c'est de voir les vieux religieux de Saint- Germain d'Auxerre ou de Saint-Victor de Marseille l'appeler constamment leur père et le pleurer comme leur bienfaiteur.
Il n'omettait pas de dire la messe ou de l'entendre tous les jours. Très exact dans la récitation des heures canoniales; dans son particulier comme en public, il était attentif et appliqué aux choses
saintes. Il faisait avec joie et distinction les offices publics, mettant du bonheur à semer la parole de Dieu dans le champ des âmes. Sa mère selon la nature, son père, il les a beaucoup aimés; mais l'Eglise de Dieu, il l'aimait davantage encore. Depuis son enfance, il l'avait servie, il avait désiré sa gloire. S'étant donné à Dieu et livré à la grâce, il était si jaloux de l'honneur de sa parole, qu'après l'avoir une fois donnée, rien au monde n'eût été capable de le faire retourner en arrière. Ce beau nom de « fidèle », il l'a senti, il l'a gardé, il l'a mérité dans toute sa sainte et magnifique expression.
Austère jusqu'à l'excès, il redouta le faste et l'éclat. De toutes les pompes dont le Pontife romain est environné, il retint seulement ce qui pouvait porter quelque édification dans l'esprit des chrétiens, et il rejeta tout le reste.
Humble jusqu'à l'oubli de son caractère et de sa dignité, il recevait les rois et les princes qui venaient nombreux le visiter, avec une modestie qui touchait infiniment les cœurs! On le vit, dans un entrelien particulier qu'il eut avec un prince du sang royal, lui céder la première place, se tenir respectueusement devant lui.
Devenu Pape, il ne voulut point quitter sa pauvre robe de moine et paraissait ainsi vêtu, même dans les fêtes publiques. Sur son lit de mort, quand on le transporta du Palais apostolique à la maison de son frère, il l'avait encore. Son règlement de vie était celui des religieux les plus fervents. Voici ce que nous racontent ses confesseurs et ses commensaux.
Il avait une telle délicatesse de conscience qu'il n'eût pas voulu monter à l'autel sans s'être, dans le sacrement de Pénitence, accusé des moindres
fautes. Agenouillé longtemps à l'endroit même où il s'était confessé, il restait immobile, récitant dévotement plusieurs psaumes, se plongeant de tout cœur dans l'oraison mystique, et insistant auprès de Dieu pour obtenir le pardon de ses péchés.
Les petites heures récitées, le Bienheureux donnait ses audiences, et traitait toute la matinée les affaires de l'Église. Il se mettait ensuite à table. Sa nourriture était composée de mets ordinaires. Quand il voyait des friandises, il les faisait porter aux pauvres. Ah ! les pauvres et les infirmes, il en parlait toujours, à sa table. Pendant qu'il mangeait, il interrogeait ses domestiques sur les malades de la Cour romaine, ordonnant que les médecins les visitent, et chargeant ses camériers de leur porter les meilleurs remèdes.
Aux malades de la ville qu'on lui indiquait, il envoyait tantôt de l'argent, tantôt des provisions exquises, des gâteries vraiment royales.
Après le dîner, le Pape se retirait dans sa chambre et prenait un repos d'une demi-heure. Il se levait ensuite, signait des suppliques, expédiait les courriers et s'adonnait à l'étude durant quelques heures. La prière, la récitation des vêpres des morts et celles du jour le reprenaient, avec ses chapelains, pendant quelque temps.
C'était maintenant le tour des audiences accordées aux cardinaux, aux princes, aux grands et aux petits qui voulaient l'entretenir. Quand cette besogne était terminée, le Bienheureux croyait avoir droit à un peu d'agrément et d'exercice. Il sortait donc avec ses familiers et se promenait soit dans les corridors du Palais, soit dans les allées de ces jardins qu'il avait prolongés et embellis. C'était là sa récréation
préférée. Souvent, plusieurs cardinaux, des évêques en visite à Avignon, d'autres personnalités ecclésiastiques ou séculières étaient invités à se joindre à la famille papale. Durant une heure on devisait autour des arbres et des fleurs, ou bien on visitait les paons blancs *, quelques animaux exotiques, on allait voir le griffon adapté au grand puits...
Au signal donné, on se séparait. Rentré dans son appartement, le Pape bénissait la table et prenait une très légère réfection. Pour laisser à ses camériers le temps d'en faire de même après lui, il demandait un livre et lisait en méditant. Lorsqu'ils venaient le retrouver, il leur disait ce qu'il avait lu, et causait familièrement avec eux des consolations du ministère apostolique, des actions des saints et plus souvent des misères du monde.
Enfin il récitait Matines avec son confesseur, les prélats et les camériers de sa maison, faisant en sorte de mettre toute son intelligence et son cœur dans ce dernier acte de la journée.
Le Bienheureux se contentait d'un lit très dur, et il dormait tout habillé, à la manière des moines. Ceux qui couchaient près de lui, ne manquent pas de dire qu'on l'entendait, la nuit, pousser des soupirs, confier à Dieu ses peines intérieures, le prier pour l'immense troupeau confié à sa garde, et lui demander les grâces nécessaires pour le bien gouverner.
Urbain V était si attaché à ses devoirs que rien ne pouvait l'en distraire. Quand la maladie le retenait au lit, il demandait pardon à Dieu d'employer si mal son temps et le suppliait de lui permettre de
I. Inventaire de iSôg. Ehrle. « In viridario sunt XP'^II pavanes^ tam antiqui quam juveneSy quorum sex suntalbi » etc..
remplir tous les devoirs de Pasteur. On a observé qu'il choisissait, pour prendre ses remèdes, les heures qu'il pouvait plus facilement distraire des offices ou des labeurs pontificaux.
Il aimait la justice d'un amour inexprimable; il voulut qu'elle régnât en souveraine parmi les siens, et il établit partout un ordre admirable. Toute injustice le révoltait. Quand il apprenait qu'un évêque ou un prince n'était pas équitable envers ses sujets et les traitait durement, il le reprenait avec bonté, s'il avait l'occasion de l'entretenir ; sinon, fût-il un roi puissant, il lui adressait des reproches soit par lettres soit par des envoyés spéciaux, et l'exhortait à devenir plus juste. Il en résulta que tous le craignirent comme un intrépide défenseur de la vérité.
Ses panégyristes affirment qu'il fut « vérace, même très vérace, en paroles et en actes ». Il avait horreur du mensonge et de la fiction. Les délateurs pour lui étaient comme une peste. Les hypocrites, les pharisiens, arrière, disait-il.
Ce qui était suave, c'était la facilité qu'on avait de l'aborder. Les indigents, les humbles étaient mieux reçus que les autres. Quand il s'agissait des réceptions des pauvres, des affaires des pauvres, elles avaient ses préférences. On le vit parlois, dans des audiences publiques, appeler à lui des gens de basse condition, les interroger sur ce qui les amenait, écouter avec bienveillance leurs raisons et résoudre immédiatement les questions soulevées. Les cardinaux, par un excès de prudence, éloignaient-ils telles demandes de modestes curés, de vulgaires serfs, le Pape avec douceur les accueillait dès qu'elles arrivaient à lui par un autre chemin. Il suffisait que
les demandes fussent justes. Quand on lui faisait de beaux cadeaux et qu'on lui donnait de la soie ou de Tor, il les faisait distribuer sur-le-champ aux églises et aux monastères. Il ne gardait que les objets de peu de valeur, les fleurs, les fruits que sa bonté bien connue permettait aux pauvres gens de lui offrir. Dans sa simplicité toute patriarcale, il acceptait d'eux, sûrement pour leur faire plaisir, un pigeon, quelques poules, une amphore pleine de vin du Comlat...
Sur l'article des mœurs et des relations mondaines, il était d'une sévérité évangélique, préférant tout souffrir en public et en secret, plutôt que de s'exposer à l'ombre d'une tentation. D'ailleurs, il savait réduire son corps en servitude. Il jeûnait tout l'Avent, tout le Carême, et, le reste de l'année, deux fois et même trois fois la semaine.
Il ne parvint pas à obéir aux médecins qui lui ordonnaient une meilleure et plus abondante nourriture, plus de repos et moins d'assiduité au labeur. L'argent, les vêtements de prix, les vases d'or, les ornements chargés de pierres précieuses qu'il trouva dans le palais d'Avignon, il n'en voulut pas à son usage. Ce trésor ecclésiastique étant inutile et comme mort à ses yeux, il le fit distribuer aux monastères et aux églises indigentes.
Il fit de même pour le trésor papal, qui avait été apporté à Assise du temps de Boniface YIII. Ce qui en restait, il le donna aux diocèses qui étaient dans le besoin^ sans oublier de bien placer les reliques les plus saintes.
De la liberté de l'Eglise, il était éperdument amoureux, comme l'est un époux de la liberté entière de son épouse. Il avertissait avec sévérité ceux
qui attaquaient ou violaient les franchises ecclésiastiques, et, quand il voyait que ses paroles n'avaient rien avancé, il entamait des procédures contre les coupables et les condamnait, si grands qu'ils fussent. Sur la question de la liberté, il se montra toujours plein de courage et de fermeté, bien qu'il fût doux envers tout le monde. Nous verrons dans le chapitre de l'instruction quelle largeur d'idées il avait en fait de beaux-arts et d'études médicales.
Ce saint Pape ne songea pas à grandir sa famille. Aucun des siens ne fut promu aux prélatures, si ce n'est son frère Anglic, et un de ses cousins, Bernard de Châteauneuf, qu'il fit évêque de Saint-Papoul. L'un et l'autre méritaient ce qu'il fit pour eux. Quant aux laïques, il voulut qu'ils restassent dans le rang où ils vivaient avant son Pontificat. Il se refusa à les faire monter plus haut et ne soufiPrit pas que d'autres !e fissent.
Son père ne reçut de lui que des marques de vénération et de respect, des grâces spirituelles. Il vint à Avignon, et y vécut simplement. Urbain V l'empêcha même d'accepter la pension de 600 livres dont le roi de France l'avait gratifié.
Il n'avait qu'un neveu, qui devait recueillir l'héritage de ses pères. Il ne voulut pas qu'il s'unît à une personne d'une condition plus élevée que la sienne, et lui fit épouser la fille d'un simple marchand, comme nous le verrons plus loin. Tout ce que nous savons au sujet des siens, c'est qu'il en employa quelques-uns à la Cour, leur donna de menus présents et des gages courants.
Après de telles dispositions, on comprend que ce Pape, élu à cinquante-deux ans, dans la maturité
du savoir, de l'expérience, de la vigueur, voulut aborder les réformes nécessaires.
En lui-même, dans la région supérieure de son être, aucune affliction n'avait pu l'abattre. Il avait souffert de la mort de sa mère bien-aimée, et il avait senti qu'en la perdant, c'était un gros morceau de sa vie qui partait. Lorsque, le i6 octobre i366, son père vénérable mourut près de lui, âgé d'environ cent ans, son cœur tendre en fut rudement secoué, mais il répétait alors ces paroles : « Nous sommes tous faits pour mourir, et nous en ignorons le jour et l'heure; tenons-nous donc toujours prêts ».
11 eut à endurer des mépris et des outrages dont il ne voulut jamais se venger. Ce qu'il chercha, ce qui fut une de ses passions, c'est l'abolition des abus partout où ils se trouvaient.
Le droit d'asile des maisons cardinalices, source de crimes, il le supprima, aux applaudissements de Pétrarque ; les évêques indisciplinés, il les rappela au devoir; les couvents en désordre, il les redressa ; les clercs mondains, il les rendit édifiants.
Mais il nous semble, après un très long et très minutieux examen de la vie intime d'Urbain V, qu'aucun sentiment, hormis celui de la sainteté, ne fut plus accentué en lui que l'amour de la science.
Il eut, dit le texte du xiv® siècle, « la dilection la plus intense de la lecture et de l'étude. Il lisait et étudiait spécialement les actes des saints Pontifes de Rome, et cherchait aussi à connaître tout ce qui pouvait être utile à l'Eglise ».
Cet amour dominant des études, nous allons le voir sortir à effet, pour l'honneur ecclésiastique et la culture générale de l'esprit humain, dans les pages qui suivent.