CHAPITRE YII
SÉJOUR DU BIENHEUREUX A MONTPELLIER. ACHEVE- MENT ET ORGANISATION DE SES COLLEGES.
Urbain V ne perdait pas un instant de vue le véritable but de son voyage. Ce qui le conduisait à Montpellier, c'étaient les souvenirs du cœur, le désir du bien à réaliser. Il avait hâte de vérifier, de son regard perspicace, l'exactitude des rapports qu'on lui avait faits, de constater les résultats déjà obtenus. Il avait soif de voir chez lui, de près, ses chers moines et ses chers étudiants, ses fils de Saint- Victor ou ses jeunes compatriotes. Donc, l'aprèsmidi même de son jour d'arrivée, sans autre repos, car la nuit tombe vite en cette saison, il reprit les ornements pontificaux, et, accompagné par les consuls avec le cérémonial de la matinée, il se rendit à Saint- Benoît.
Soit sur les chantiers, soit à la Maison du Pape, il est aisé de se figurer de quelles ovations il fut l'objet. Le peintre Jacques de Vereeil lui offrit deux plateaux et une coupe à épices, de cuir peint, et il reçut une bonne gratification. Le Pape, au surplus, avait pris ses précautions : une somme de 3.ooo florins, emportée par son trésorier, avait été échangée à Montpellier en monnaie courante. Les ouvriers, dont
l'activité redoublée fut récompensée par un salaire supérieur, certains vendeurs des immeubles de Coste- Frège,quise virent spontanément compter un supplément de prix, en surent quelque chose. Aussi quelle ardeur, quel zèle extrême, tant à Montpellier qu'à Avignon; afin d'être prêts au jour fixé pour la consécration de l'autel majeur.
Quelques cérémonies occupèrent l'attente. Le dimanche 3o janvier, on porta processionnellement au monastère les présents du Pape. Le peuple ne se lassait point de les admirer. Lequel préférer? Cette lourde statue de la Vierge-Mère, assise sur un trône accosté d'anges avec des reliques, et dont tant de pierreries relevaient l'argent doré? Ces chefs de saint Benoît, de saint Germain, au capuce, à la mitre ruisselants des gemmes les plus diverses, les plus coûteuses? Les riches pièces de la chapelle pontificale? Les reliquaires et coffrets de tout genre? Les missels, les évangéliaires, les collectaires, les psautiers aux lettrines ornées, aux belles reliures? Les instruments de musique sacrée?
Le 2 février ce fut la fête de l'Université. Le Pontife revit la colline Sainte-Eulalie et l'église des Frères Prêcheurs, parée aux frais de la Chambre apostolique. La touchante cérémonie! Ce fut le cardinal Anglic qui bénit les cierges de la Chandeleur, mais le Pape voulut les distribuer. Ensuite il officia pontificalement, entouré des cardinaux et des évêques.
L'annonce de la cérémonie du 7 février s'était partout répandue. De vingt lieues à la ronde, tous accoururent, confiants. Malheureusement un violent orage éclata la nuit même, et le redoublement de la pluie retint jusqu'au mardi soir les étrangers. Plus
malheureusement encore, pour le retard des préparatifs, on dut renvoyer la consécration. Afin de ne pas exposer de nouveau ses amis de Languedoc à une telle déception, Urbain V, le dimanche suivant, i4 février, passa outre à sa contrariété de ne point voir l'église aussi décorée qu'il l'eût voulu. Des tentures d'occasion, par exemple, remplacèrent les tableaux, encore inachevés, de Giovanetto de Viterbe.
Tant d'ornements compensaient, d'ailleurs, celuilà ! Car, après la cérémonie, quand tous les autels, au nombre de quinze, eurent reçu leur mobilier liturgique, ils apparurent dans la splendeur de leurs rétables d'orfèvrerie ou de tissu, soit peint, soit brodé, de leurs statues, de leurs reliquaires. L'autel majeur surtout fixait l'admiration par son rétable de vermeil, à caissons d'émail peint et rehaussé d'or et d'argent. On y voyait la figure de saint Benoît et différentes scènes de sa vie, ainsi que des fleurs, des branchages, entourant l'écusson d'Urbain V.
La chapelle dont le Pape se servit pour la messe solennelle de ce jour et qu'il donna à son monastère, était une merveille de prix et de travail. La valeur de la seule chasuble devint proverbiale dans la région, où l'on dit encore d'un prodigue qu'il la <( mangerait ». Elle était d'un drap d'or à gros grain, semé de petites perles. On y avait brodé en relief des gerbes de blé à tige d'argent, à épis d'or, à grains de perles. Un cordon de plus grosses perles courait le long des orfrois, que séparaient des pierres précieuses. Cette profusion de joyaux la rendait si pesante qu'il fallait la soutenir, pour permettre au célébrant de la revêtir et s'y mouvoir. La mitre, lamée d'argent, était relevée de perles et de six gros saphirs. La crosse, de même métal, offrait l'image de
la Vierge assise. Quant au calice, œuvre de Baroncelli, il était fort lourd, et d'or pur enrichi de perles.
Le dimanche suivant, le Pape fit sacrer à Saint- Benoît, par Raymond de Canillac, quelques prélats, parmi lesquels Bernard de Châteauneuf, son parent. Lui-même, durant son séjour, administra les sacrements de confirmation et d'ordre.
Les douceurs de l'amitié alternaient avec ces cérémonies religieuses ^ A Montpellier, Urbain V retrouvait des amis d'études. Il revoyait aussi des amis de cœur, ces bourgeois, ces marchands auxquels il prêtait son crédit auprès des consuls ou du roi de France : Pierre Pélegrin, Guillaume Causit, Raymond et Bernard Franc.
Mais la famille qu'il honora le plus, est celle où il choisit une compagne à son neveu, l'unique héritier mâle des Grimoard à ce moment. Il s'appelait Raymond de Montant, fils de Guillaume, damoiseau du diocèse d'Uzès, et de Delphine de Grimoard, la sœur du Pape. Sur ce jeune homme, grandi sous les yeux et la direction "du Bienheureux, toutes les espérances se concentraient. A quelle haute alliance il aurait pu prétendre! Mais Jacquette Jovérié, issue d'un simple marchand de Montpellier, parut au fils de la pieuse Amphélise de Montferrandla plus digne de perpétuer la race des Grimoard, dont Raymond de Montant était appelé à relever le nom et les armes. Cette union fut certainement conclue, sinon célébrée, pendant le séjour à Montpellier, car la transmission du patrimoine a Raymond eut lieu au
I. Le Petit Thalamus de Montpellier renferme, dans sa chronique romane, un re'cit de'tailië du séjour à Montpellier, du départ et du voyage du Pape.
ORGAxNIS/^TION DE SES COLLÈGES. 71
mois d'avril, et la jeune femme, avec son mari et sa mère, suivit le Pape en Italie.
Mars venait de commencer. L'air, en s'attiédissant, annonçait le printemps proche, et, avec lui, le retour à Avignon pour les derniers préparatifs. Désirant contenter Tamoui' croissant des Montpelliérains, le Bienheureux, qui se montrait quotidiennement à la galerie de l'Hôtel de Ville, doubla cette faveur, et la tripla même le dernier jour. Le testament de sa sollicitude pour ses œuvres scolaires fut la nomination, comme évêque de Maguelone, de Gaucelin de Deaux, son trésorier fidèle et dévoué. Trois jours après, le 8 mars, le Pape quittait la ville au milieu des bénédictions et des larmes. Il eut pour escorte presque toute la population : qui à pied, qui à cheval, près ou loin, selon les moyens et les forces, mais la plupart des notables jusqu'à Avignon *, car chacun voulait lui marquer ses regrets et sa vénération.
De ce départ, grâce à sa prévoyance, ses collèges ne souffrirent point.
Avec intérêt le Bienheureux suivit les phases de la bâtisse : construction des tours et pose des cloches; sculpture du portail par Jean Le Court; exécution des verrières par Jean Coupiac; charpente et couverture du monastère; aménagement de Tinfirmerie et acquisition, tout près de là, d'un jardin pour la récréation des religieux; achat du mobilier. Enfin il apprit que, le 20 avril i368, moines claustraux et étudiants s'étaient transférés de la Maison du Pape au
I. Et acompanhet lo cays lot lo poble alcus a caval alcus a pe entro la cros dels Baiicels e plus, e d'aqiii otra lo acompanheron a caval alcus senhors cossols vieJhs e novels et mots autres bos homes de Montpellier entro Avinhon. Petii Thalamus de Montpellier^ p, 376.
monastère, érigé ofEciellementle 3 1 janvier précédent , De même il suivait et confirmait aussitôt les acquisitions faites par Gaucelin de Deaux ou ses enquêtes, en vue de la dotation. Châteaux, prairies, moulins, censés et usages furent ainsi constitués comme un bien-fonds, auquel se joignirent ceux des nombreux prieurés régionaux, unis au monastère. Car, si le Pape ordonnait une recherche exacte des recettes et des dépenses, en exigeait même une minutieuse justification, ce n'était point par avarice, mais avec des vues très supérieures de vertu consommée et d'exquise justice. D'ailleurs, laissons-le s'en expliquer lui-même :
<( Bien que, écrivait-il à Gaucelin de Deaux , dans les lettres apostoliques données sur le nombre des claustraux et des étud iants du prieuré Saint- Benoît de Montpellier, nous ayons fait un certain règlement pour ce temps-ci, il n'en est pas moin s dans notre intention d'augmenter ce nombre, selon les exigences et l'accroissement des biens. C'est pourquoi faites-en diligemment la recherche et pesé z avec soin les dépenses et les charges, afin de pro portionner aux ressources le nombre des religieux. « Je veux bien accorder à ceux-ci une nourriture suffisante, mais non pas propre à favoriser l'embon point des corps ou l'appétit exagéré, car on trouve très peu de dignes clercs parmi ceux qui en usent ainsi. L'esprit et l'intelligence sont par là rendus grossiers, le sens s'obscurcit, et même ils deviennent incapables de s'appliquer aux choses de Dieu. Mais la sobriété est fort utile à l'âme et au corps, elle sert pour acquérir la science. Touchant les aliments, je n'interdis pas le vin; pourtant les réguliers surtout doivent s'abstenir d'en boire immo-