‹ Le bienheureux Urbain V (1310-1370) [microform]Chapitre 2 sur 108 · RAT A MONTPELLIER · texte numérisé non relu

RAT A MONTPELLIER

C'est un enchantement de venir, à la belle saison, visiter les bords verdoyants et fleuris du Tarn supérieur. D'origine lozérienne, le Tarn est fameux par ses gorges ouvertes entre de gigantesques murailles et des causses inaccessibles.. A Sauveterre, notamment, et à Méjean,.>;sur les lèvres dedeux causses, cette rivière devient unejdes nxeryeilles naturelles de la France. Grâce à ses nombreux détours, à leurs « bouts du monde :» succédant çà et là aux puissantes parois des roches fauves, son aspect varie avec infiniment de charme et la lumière y circule sur les falaises , comme sur les flancs diaphanes de i'Infernet de Provence.

Mais, si les « détroits » des gorges du Tarn sont

majestueux et fantastiques, alors que les eaux disparaissent sous un immense chaos de blocs détachés des montagnes de la Sourde, la vallée de Flôrac est souverainement apaisante avec ses eaux vertes et sa végétation vigoureuse. Nous avons suivi la rivière qui baigne le délicieux Bédouès et la paroisse de Cocurès. La vue de ces eaux qui se précipitent en cascades écumantes, l'éclat des bruyères roses, l'odeur des lavandes et des genêts, les verdures sombres des châtaigniers luisants, toute une flore parfumée et souriante, tout un horizon de riche culture et de bois sauvages forment un paysage 'qu'on ne quitte pas sans regret. A mesure qu'on s'élève sur les hauteurs du Gévaudan, la nature devient sévère, et sur les rochers de Grisac elle se fait âpre et mélancolique comme les crêtes de son granit.

Au-devant de l'humble hameau de Grisac, diocèse de Mende, se profilait, autrefois, un fier château féodal doràinant la partie des Cévennes du Poûtde-Montvert. Ce château est aujourd'hui partiellement démoli ; des murs épais, noircis par la patine des siècles, soutiennent seulement une vaste terrasse et une cuisine de paysans.

Le rez-de-chaussée, tout en pierres de granit, forme encore trois ou quatre vastes salles voûtées, que surmonte un étage où est aménagée une pauvre salle d'école communale. Tout cet immeuble est la propriété d'un protestant.

Grisac comprend* dix-huit foyers; pas un seul n'est catholique. Il y a même un temple de la Réforme, désert, aux portes presque toujours closes, où un ministre vient du Pont-de-Montvert faire quelques cérémonies deux ou trois fois par an !

Eh bien, là ont vécu des familles très pieuses ; là est venu saint Elzéar ; là est le foyer patrîal du Bienheureux Urbain V. Dans ces sentiers fleuris, le futur Pape a couru ; sous ces ombrages de chênes, il s'est reposé ; dans ces appartements, il a réjoui tous les siens !... Mais, deux siècles plus tard, Merle, ce barbare chef des huguenots, a passé, et, comme un torrent dévastateur, a ruiné ce lieu saint, ainsi que tant d'autres places des Cévennes, centre du protestantisme dans le Midi.

Le Bienheureux Urbain V naquit en i3io. Son père était un ardent chevalier, qui suivit les rois de France à la guerre, et se fit distinguer par sa vaillance et sa fidélité *. Amphélise de Montferrand, sa mère, d'une très noble famille, avait une grande réputation de piété. Les deux époux, remarquables par leurs vertus chrétiennes, étaient donc bien dignes d'avoir un tel fils.

Sa naissance fut signalée par un prodige que nous racontent les historiens de saint Eléazar de Sabran ^. Venu au monde tout contrefait et mal bâti, cet enfant, nommé Guillaume comme son père, fui miraculeusement redressé. Témoin, en effet, de la désolation où un événement si inattendu avait plongé toute la famille, saint Elzéar fit porter dans sa chambre le petit Guillaume, et, s'adressant avec confiance au Seigneur, il « pria Dieu de donner à cette pauvre créature sa figure et sa forme naturelles,

I. Ce Grimoard — miles — né vers 1266, était seigneur de Grisac, Bédouès, Bellegarde^ Montbel et Grasvillar. Son épouse, Amphélise, était de la famille de G, Sénaret^ comtor de Montferrand.

a . Les saints de Provence au XIF^ siècle^ par la marquise dé Porbin d'Oppède. — Chronique du xv^ siècle.-

afin que ses parents puissent rendre grâces de ce nouveau bienfait ».

La prière d'Elzéar, accouru à Grisac pour être le parrain de Guillaume, fut immédiatement exaucée; l'erreur de la nature fut réparée par la grâce, et le bel enfant, plein de vie, fut salué avec joie par tout le château en fête. Aussitôt on lui fit administrer le sacrement de baptême. Saint Elzéar, tout fier et heureux, tint l'enfant sur les fonts sacrés, et dit ensuite aux parents : «Prenez bien soin de ce petit, élevez -le dans la pratique des bonnes mœurs et faites-le appliquer aux études; un jour viendra où il sera le premier et le plus grand des chrétiens ».

La recommandation que fit le parrain de veiller sur l'éducation du filleul, n'était pas nécessaire. Amphélise de Montferrand, nous le savons par des actes les plus formels, était une femme douée de toutes les vertus qui font les saints. Sobre de paroles, modeste de tenue, pieuse de conversation, exemplaire de conduite, elle possédait le don de la crainte de Dieu. La sainte messe, les sermons, les offices divins, elle en était passionnée. Pleine de charité envers les pauvres, elle les exhortait à la confession et recevait elle-même fréquemment la sainte Eucharistie. Sa vie fut tellement remplie de vertus et sa mort si édifiante que les populations du Gévaudan la regardèrent comme une Sainte, et demandèrent des miracles à sa tombe de l'église de Bédouès. Correspondant admirablement aux sentiments élevés de son épouse, Guillaume de Grimoard alliait aux qualités d'un homme de guerre celles qui font les plus robustes chrétiens de l'Église. Il se montrait doux et humble envers les tenanciers

de ses terres, affable à tous ses subordonnés, pieux et dévot dans l'accomplissement de ses devoirs religieux.

De tels parents élevèrent bien leurs enfants : Etienne, Anglic, Delphine, Maurice, Isabelle. Guillaume fat peut-être leur préféré. Une mère a des intuitions qui ne trompent pas son cœur. Et, quand Amphélise, admirant en silence son cher Guillaume, qui croissait rapidement en âge et en sagesse, disait : « Mon fils, je ne vous comprends pas, mais Dieu vous comprend », n'était-ce pas reconnaître un mystère de destinée tout extraordinaire, toute sainte?

Surveillant avec soin le développement de sa jeune âme, le seigneur de Grisac et Amphélise firent instruire leur fils auprès d'eux, bien résolus à ne s'en séparer que lorsque la nécessité l'exigerait absolument.

Dès qu'il eut appris les éléments de la foi chrétienne, Guillaume reçut le sacrement de confirmation et s'enrôla dans la milice cléricale.

Il avait douze ans environ. Le moment était venu de quitter les bois de Grisac, de laisser la maison paternelle, si chaude d'amitié, de douceur, de piété; de dire adieu à cet horizon austère et tendre du château bien-aimé. Il descend de la montagiie, côtoie les rives du Tarn fleuri et arrive à Montpellier. C'était déjà la ville célèbre par les bonnes études de littérature et de droit, comme nous le dit Pétrarque, le paresseux étudiant montpelliérain de cette époque.

Guillaume se fit remarquer parmi tous ses condisciples. Il semblait, disent ses contemporains, que l'esprit de sagesse fût descendu sur lui. En peu de temps il eut achevé ses cours et passa de Montpellier à Toulouse.

Tous les témoignages s'accordent à dire qu'il montra dans cette dernière ville un esprit des plus distingués, une capacité hors ligne et surtout une conduite exemplaire. Au milieu de nombreux étudiants accourus à la catholique Toulouse de tous les points de la France, d'Italie et d'Espagne, la vie pure et chaste était difficile. Mais tel il avait été dans le château de Grisac, sous les yeux de sa vertueuse mère, tel il fut, à Toulouse, au milieu de ses compagnons débauchés.

La science du droit civil menait aux honneurs. Les juristes étaient élevés aux premières dignités de l'État. Les succès que Guillaume de Grimoard remporta à Toulouse pendant ses quatre ans d'études juridiques lui ouvraient le plus brillant avenir. . Il n'écouta pas ses maîtres, qui lui faisaient entrevoir une chaire de droit ; il suivit encore moins ses camarades, qui l'excitaient à passer agréablement sa vie. Rompant tout à coup avec le monde,/ il retourna dans son cher Gévaudan , consulta sa famille et alla embrasser la vie monastique dans le prieuré de Chirac, de l'Ordre de saint Benoît.

A quelques lieues de Mende, vers le couchant, s'ouvre une vallée gracieuse formée par la Colagne. Pour y arriver, on traverse le Lot, au village de Moriès. Terrifiés par la crainte du soir du monde, qu'ils croyaient proche, de nombreux grands seigneurs de la fin du x^ siècle, plus ou moins probes, avaient couvert nos régions d'une blanche robe d'églises.

Des communications faciles avec Mende et Marvéjols, un climat tempéré, des terres fertiles, une rivière et des sources à proximité, des biens en abondance, tout contribua à faire de Chirac un centre

NAISSANCE ET PREmÊRES ANNÉES D'URBAIN V. 7 .

important de vie chrétienne. Là , au Moriastier distant d'environ mille mètres de Chirac, les moines bénédictins mirent leur activité matérielle, intellectuelle et religieuse au service des populations. De toutes parts on accourait à eux pour l'agriculture et les sciences. Parmi les prieurs de Chirac, nous comptons les membres des plus nobles familles du Gévaudan et du Rouergue.

Le jeune Guillaume de Grimoard, ? connaissait le couvent de Chirac, tout voisin de Montferrand, le pays de sa mère. Il y était venu rendre visite à sqn oncle Anglic, prieur de ce lieu. L'attrait, la vocation, la grâce lui firent donc prendre l'habit bénédictin et l'attachèrent, queque temps, dans ce « monastère », aujourd'hui presque entièrement disparu, sauf son église.

De son obéissance, de ses joies naïves de saint religieux, de son amour de la règle, il n'est qu'une louange unanime parmi les douze moines de Chirac.

Quand il dut abandonner les bords du Lot et venir à Marseille, au berceau de son ordre, Guillaume ressentit un grand bonheur.

L'abbaye de Saint-Victor avait été fondée, au V® siècle, par saint Cassien. Delà croyance à nos origines apostoliques, propagée par ses moines, sa célébrité fut accrue. Cassien , l'ami de Chrysostôme, avait, en effet, bâti son monastère, qui fut plus tard peuplé de milliers de religieux, sur des établissements romains. Dans le roc de ses cryptes, s'assemblèrent les premiers chrétiens de Marseille, et autour de ses galeries s'alignèrent d'illustres tombeaux.

La régularité monacale y avait été si parfaitement rétablie par saint Isarn, au xi® siècle, que, depuis

lors, s'étaient affiliés à l'abbaye de Saint- Victor d'innombrables monastères de France et de l'étranger. Et ces monastères, dispersés dans tant de diocèses,' dirigeaient vers Marseille les jeunes religieux qui se consacraient à la vie bénédictine. Les maîtres éminents de l'abbaye-mère les formaient à la discipline régulière, et les préparaient aux vœux solennels.

C'est donc dans cette atmosphère de vertus, de science, de travail, de sainteté que notre Bienheureux vint s'initier à la vie religieuse et puiser cette aflPection inaltérable pour son Ordre qu'il a constamment manifestée.

Une bulle du 2 janvier i363 nous informe qiie Guillaume fit profession à Saint- Victor. D'autre part, nous savons que du premier au dernier moment de son passage à l'abbaye il ne cessa d'être un parfait religieux ; il fut exemplaire dans toutes les prescriptions de la règle. Tout, dans son extérieur, annonçait la régularité, et il prit un tel attachement pour l'habit de pénitence de son Ordre qu'il ne le quitta plus, même étant Pape.

Rentré dans son prieuré de Chirac, il fut appelé aux Ordres mineurs et au sacerdoce. Si l'on se souvient avec émotion de la dalle où l'on s'est étendu au moment de recevoir la prêtrise ; si l'on aime à revoir l'église qui abrita la douceur des premières messes, on comprend que le Bienheureux voua un attachement indéracinable à son bien-aimé Monastier de Chirac. Tout lui parlait au cœur dans ce prieuré, de la patrie, de son père et de sa mère. Plus tard, sur le candélabre de la Papauté, il le comblera de ses dons.

En attendant, les supérieurs pensèrent à tirer

profit des talents que Dieu avait donnés au jeune bénédictin. Il avait montré beaucoup d'aptitude pour l'étude du droit canonique. Avec l'approbation de son père et la bénédiction de son prieur, il partit de nouveau et se rendit aux « Universités de Toulouse, Montpellier, Paris, Avignon ». Il devint très habile dans la science de la théologie et du droit ecclésiastique, et, .après quelques années, reçut aux applaudissements de tous le titre de docteur. C'était le 3i octobre i342 : il avait environ trente-deux ans.

URBAIN V PROFESSEUR DE DROIT CANON, RELIGIEUX DE l'ordre DE CLUNY, NONCE EN ITALIE, ABBÉ DE SAINT- GERMAIN d'aUXERRB ET DE SAINT-VICTOR DE MAR- SEILLE.

Maître en science canonique et capable plus que d'autres d'enseigner avec succès, Guillaume de Grimoard monta aussitôt dans la chaire de droit de Montpellier. Il passa également dans les Universités de Toulouse, Paris et Avignon^. Partout, durant vingt ans, il se révéla un des plus forts canonistes du monde. Autour de sa chaire, se précipitaient des milliers d'auditeurs, témoignant de leur admiration pour la profondeur de sa doctrine. Il eut, à lui seul, dans chaque ville où il parut, autant d'élèves que tous les docteurs qui lui faisaient concurrence. Plus sa renommée devenait éclatante, plus il croissait en humilité et en dévotion. Il était tellement pénétré du sentiment de la justice, qu'on venait le consulter pour les causes les plus fameuses de l'époque. Les riches le cherchaient pour arbitre dans leurs difiPérends, et les pauvres lui demandaient ses conseils pour leurs petites affaires de famille. Ce qui amenait

I, Ad studia Tholosam, Montispessulanum, Parisiensem eu Avenionem rescissusfuit et... doctor per viginti annos vel circa in prœdictis statibus et studiislegit... Bibl. Vatic, Ms. 1104026.

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