‹ Le bienheureux Urbain V (1310-1370) [microform]Chapitre 30 sur 108 · SEJOUR DU BIENHEUREUX A MONTPELLIER · texte numérisé non relu

SEJOUR DU BIENHEUREUX A MONTPELLIER

malheureusement encore, pour le retard des préparatifs, on dut renvoyer la consécration. Afin de ne pas exposer de nouveau ses amis de Languedoc à une telle déception, Urbain V, le dimanche suivant, i4 février, passa outre à sa contrariété de ne point voir l'église aussi décorée qu'il l'eût voulu. Des tentures d'occasion, par exemple, remplacèrent les tableaux, encore inachevés, de Giovanelto de Vilerbe.

Tant d'ornements compensaient, d'ailleurs, celuilà ! Car, après la cérémonie, quand tous les autels, au nombre de quinze, eurent reçu leur mobilier liturgique, ils apparurent dans la splendeur de leurs rétables d'orfèvrerie ou de tissu, soit peint, soit brodé, de leurs statues, de leurs reliquaires. L'autel majeur surtout fixait l'admiration par son rétable de vermeil, à caissons d'émail peint et rehaussé d'or et d'argent. On y voyait la figure de saint Benoît et différentes scènes de sa vie, ainsi que des fleurs, des branchages, entourant l'écusson d'Urbain V.

La chapelle dont le Pape se servit pour la messe solennelle de ce jour et qu'il donna à son monastère, était une merveille de prix et de travail. La valeur de la seule chasuble devint proverbiale dans la région, où l'on dît encore d'un prodigue qu'il la « mangerait ». Elle était d'un drap d'or à gros grain, semé de petites perles. On y avait brodé en relief des gerbes de blé à tige d'argent, à épis d'or, à grains de perles. Un cordon de plus grosses perles courait le long des orfrois, que séparaient des pierres précieuses. Cette profusion de joyaux la rendait si pesante qu'il fallait la soutenir, pour permettre au célébrant de la revêtir et s'y mouvoir. La mitre, lamée d'argent, était relevée de perles et de six gros saphirs. La crosse, de même métal, offrait l'image de

7e . LE BIENHEUREUX URBAIN V.

la Vierge assise. Quant au calice, œuvre de Baroncelli, il était fort lourd, et d'or pur enrichi de perles.

Le dimanche suivant, le Pape fit sacrer à Saint- Benoît, par Raymond de Canillac, quelques prélats, parmi lesquels Bernard de Châteauneuf, son parent. Lui-même, durant son séjour, administra les sacrements de confirmation et d'ordre.

Les douceurs de l'amitié alternaient avec ces cérémonies religieuses ^ . A Montpellier, Urbain V retrouvait des amis d'études. Il revoyait aussi des amis de cœur, ces bourgeois, ces marchands auxquels il prêtait son crédit auprès des consuls ou du roi de France : Pierre Pélegrin, Guillaume Causit, Raymond et Bernard Franc.

Mais la famille qu'il honora le plus, est celle où il choisit une compagne à son neveu, l'unique héritier mâle des Grimoard à ce moment. Il s'appelait Raymond de Montant, fils de Guillaume, damoiseau du diocèse d'Uzès, et de Delphine de Grimoard, la sœur du Pape. Sur ce jeune homme, grandi sous les yeux et la direction du Bienheureux, toutes les espérances se concentraient. A quelle haute alliance il aurait pu prétendre! Mais Jacquette Jovérié, issue d'un simple marchand de Montpellier, parut au fils de la pieuse Amphélise de Montferrandla plus digne de perpétuer la race des Grimoard, dont Raymond de Montant était appelé à relever le nom et les armes. Cette union fut certainement conclue, sinon célébrée, pendant le séjour à Montpellier, car la transmission du patrimoine à Raymond eut lieu au

I. Le Petit Thalamus de Montpellier renferme, dans sa chronique romane, un re'cit de'taille' du séjour à Montpellier, du départ et du voyage du Pape.

mois d'avril, et la jeune femme, avec son mari et sa mère, suivit le Pape en Italie.

Mars venait de commencer. L'air, en s'attiédissant, annonçait le printemps proche, et, avec lui, le retour à Avignon pour les derniers préparatifs. Désirant contenter l'amour croissant des Montpelliérains, le Bienheureux, qui se montrait quotidiennement à la galerie de l'Hôtel de Ville, doubla cette faveur, et la tripla même le dernier jour. Le testament de sa sollicitude pour ses œuvres scolaires fut la nomination, comme évêque de Maguelone, de Gaucelin de Deaux, son trésorier fidèle et dévoué. Trois jours après, le 8 mars, le Pape quittait la ville au milieu des bénédictions et des larmes. Il eut pour escorte presque toute la population : qui à pied, qui à cheval, près ou loin, selon les moyens et les forces, mais la plupart des notables jusqu'à Avignon *, car chacun voulait lui marquer ses regrets et sa vénération.

De ce départ, grâce à sa prévoyance, ses collèges ne souffrirent point.

Avec intérêt le Bienheureux suivit les phases de la bâtisse : construction des tours et pose des cloches ; sculpture du portail par Jean Le Court; exécution des verrières par Jean Coupiac ; charpente et couverture du monastère; aménagement de l'infirmerie et acquisition, tout près de là, d'un jardin pour la récréation des religieux; achat du mobilier. Enfin il apprit que, le 20 avril i368, moines claustraux et étudiants s'étaient transférés de la Maison duPapeau

I. Et acompanhet lo caystot lo poble alcus a caval alcus a pe entro la cros dels Baucels e plus, e d'aqui. otra lo acompanheron a caval alcus senhors cossols vielhs e novels et mots axitres bos homes de Montpellier entro Avinhon. Petit Thalamus de Montpellier, p. 875.

monastère, érigé ofEcielleinentle.3 1 janvierprécédent .

De même il suivait et confirmait aussitôt les acquisitions faites par Gaucelin de Beaux ou ses enquêtes, en vue de la dotation. Châteaux, prairies, moulins, censés et usages furent ainsi constitués comme un bien-fonds, auquel se joignirent ceux des nombreux prieurés régionaux, unis au monastère. Car, si le Pape ordonnait une recherche exacte des recettes et des dépenses, en exigeait même une minutieuse justification, ce n'était point par avarice, mais avec des vues très supérieures de vertu consommée et d'exquise justice. D'ailleurs, laissons-le s'en expliquer lui-même :

« Bien que, écrivait-il à Gaucelin de Deaux , dans les lettres apostoliques données sur le nombre des claustraux et des étud iants du prieuré Saint- Benoît de Montpellier, nous ayons fait un certain règlement pour ce temps-ci, il n'en est pas moin s dans notre intention d'augmenter ce nombre, selon les exigences et l'accroissementdes biens. C'est pourquoi faites-en diligemment la recherche et pesé z avec soin les dépenses et les charges, afin de pro portionner aux ressources le nombre des religieux.

« Je veux bien accorder à ceux-ci une nourriture suffisante, mais non pas propre à favoriser l'embon point des corps ou l'appétit exagéré, car on trouve très peu de dignes clercs parmi ceux qui en usent ainsi. L'esprit et l'intelligence sont par là rendus grossiers, le sens s'obscurcit, et même ils deviennent incapables de s'appliquer aux choses de Dieu. Mais la sobriété est fort utile à l'âme et au corps, elle sert pour acquérir la science. Touchant les aliments, je n'interdis pas le vinj pourtant les réguliers surtout doivent s'abstenir d'en boire immo-

dérément, à cause des nombreux désordres qui en suivent l'abus. Soyez pour ces moines un bon médecin corporel et spirituel, de telle sorte qu'ils ne soient pas accablés par la maladie et que, néanmoins, ils conservent une intelligence élevée et ouverte à l'étude ».

Et, revenant, après d'autres instructions, a son désir : « J'aimerais de pouvoir connaître le nombre de religieux qui répondrait aux revenus actuels, car je ne dis point qu'un jour, si je vis, je n'accroisse les ressources delà maison et je n'augmente le nombre de ses membres ».

De fait, Urbain V commença de réaliser ce désir, en créant quatre places d'étudiants es arts. Mais, parce qu'il voulait aussi employer utilement ses bienfaits, il apprit avec chagrin la rébellion de trois scolastiques, au carnaval de iSôg.

Une enquête ayant établi les responsabilités, le Pape n'hésita point. « N'épargnez pas, écrivit-il, les écoliers grossiers et désobéissants, afin qu'ils ne tiennent point inutilement occupées les places qu'on pourrait donner à d'autres, dociles, avec l'espoir d'en recueillir plus de profit ». Gaucelin ordonna donc le renvoi définitif de cinq étudiants, et en transféra quelques-uns à Avignon.

De nouveaux sujets furent appelés à Montpellier. Pour faire un choix judicieux, l'évêque de Maguelone manda à Avignon Jean JBonnafoux, directeur de Saint-Germain de Calberte, et trente et un de ses écoliers. II les examina et en admit vingt et un, dont trois partirent aussitôt. Des dix autres, certains retournèrent à Saint-Germain de Calberte, et quelques nullités furent rendues à leurs familles. Au groupe entier le voyage fut payé.

Ces écoliers en grammaire n'étaient pas tous destinés à Saint-Benoît. Au quartier médical de Saint- Matthieu, Urbain V avait fait acquérir une maison. Là, par bulle du ï3 juillet 1869, il créa le Collège des Douze Médecins, en faveur d'un égal nombre de Gévaudanais, et le dota richement. Le Studium de Calberte lui servit spécialement de pépinière, et, pour compléter son enseignement élémentaire, deux maîtres es arts : Jean Culland du Chêne et Marcel de Jugan, vinrent de Cambrai et de Cologne à Montpellier, sur l'ordre et aux frais du Pape, qui les rétribua avec largesse. Comme à Saint-Benoît, une bibliothèque, également publique, fut montée avec des livres achetés spécialement et d'autres tirés de la Librairie d'Avignon. Mais la mort empêcha l'auguste fondateur de donner à son collège médical ses statuts définitifs.

L'œuvre d'Urbain V a procuré d'incessants bienfaits à l'abbaye de Saint- Victor, au Gévaudan et à Montpellier. Même, toute ruinée qu'elle a été par les vicissitudes des temps, il en subsiste quelques résultats appréciables, Montpellier lui devant sa cathédrale et les locaux de sa Faculté de médecine.

La première, en efifet, est l'ancienne collégiale Saint-Benoît, modifiée au xix* siècle par la construction d'un vaste chœur. Des quatre tours placées aux angles de la nef, celle du sud-est a été, en iSyS, restaurée à l'instar des autres. Toutes sont couronnées de pyramidions quadrangulaires à bossages et panache. Une voûte à pendentifs, soutenue par deux énormes piliers à sommet conique, fait porche devant le portail principal dont la décoration a été détruite au xvi? siècle.

L'érection, en i536, de cette église en cathédrale a réalisé le projet prêté à Urbain V par un de ses biographes contemporains, mais elle a ruiné l'essence même de sa fondation. Par malheur, subissant une influence générale de corruption, on n'y avait point gardé l'esprit du Bienheureux. Ses prescriptions formelles de stricte clôture * n'avaient pas été observées. L*achat d'un auditoire à la colline Sainte- Eulalie introduisit la dissipation chez les étudiants, et, par eux, chez les claustraux. La ferveur et le goût de l'étude s'étaient altérés. Quelques bons religieux voulaient la réforme, le parti de la sécularisation l'emporta. Ce fut un double malheur. En unissant le personnel taré et les riches revenus de Saint-Benoît à ceux du Chapitre cathédral de Maguelone, aussi relâché, on préparera une proie au protestantisme. En attendant, le Collège fut supprimé. Du moins l'édifice, construit pour être une « pépinière des sciences », a été ramené à cette destination par son aflPectation à la Faculté de médecine, au début du xix^ siècle.

Le sort du Collège des Douze Médecins n'a pas été très différent. Après avoir fourni au Gévaudan des praticiens éclairés, à l'Université de Montpelliei' d'éminents professeurs, même des médecins aux rois de France, il a subi, lors des guerres de religion, la décadence, ensuite l'usurpation.

Tant il est vrai que les intentions et les œuvres les meilleures, comme celles d'Urbain V à Montpellier, n'ont de durée et de perpétuité véritable que devant Dieu.

I. « Sit vobis cura quod nullo modo nec infra villam-nec extra exeant 4:laustrum » (Lettre à Gaucelin de Deaux).

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