CHAPITRE VIII
LA BIBLIOTHÈQUE d'uRBAIN V.
Un lettré, un artiste comme Urbain V, qui avait donné une si vive impulsion aux études ; un docteur en droit canon, au courant de toutes les matières de théologie et de discipline catholiques ; un Pape qui élevait à ses frais, chaque année, plus de quatorze cents étudiants ^ répandus en diverses villes ; un bienfaiteur qui dotait les Universités et les collèges, devait avoir une bibliothèque remarquable.
Pour satisfaire notre curiosité sur ce point, nous avons les inventaires précis que la libérale organisation de Léon XIII aux Archives vaticanes a permis de consulter et de mettre au jour 2.
Les fonds de librairie de Clément V, les achats et copies efiPeclués pour le compte de Jean XXII, de Benoît XII, l'accroissement des volumes acquis par Clément VI et Innocent VI, forment, à l'époque d'Urbain V, la plus belle collection du monde.
1. Urbanus V tam in artïbus et medieina quam juribus canonico et civili, tenuit et tenebat, in diversis locis et StudiiSy ultra mille et quadragentos studentes suis sumptibus et expensis. Bibl, Vatic, Ms. n" 4026.
2. La librairie des Papes d'Avignon, par Maurice Faucon. — Ehrle, Historla Bibliothecce Romanorum Ponti^cum.
La bibliothèque du Palais pontifical mise en parallèle avec la bibliothèque de nos rois de France impose une remarque. C'est que l'inventaire dressé au Louvre par Gilles Mallet en i3y3 est beaucoup moins important que le récolement enregistré à Avignon en 1869 par Jean Surrel.
Certes^ à Paris, Charles V avait une magnifique librairie ; mais celle du Pape la dépassait sous beaucoup de rapports.
Ces beaux livres de messe à lettres d'or ; ces évangéliaires et épistolaires transcrits par des maîtres copistes, historiés par des artistes comme André de Beauvais, Simone de Martino, Jacques Meier de Bruges ; ces traités scholastiques ; toutes ces œuvres à influences laïques ou cléricales forment un trésor unique de manuscrits les plus divers.
Le catalbgue de 1869, dressé par ordre du Pape, renferme en tout 2 102 indications. Il ne témoigne d'aucun effort de classement, et sa distribution ne brillait pas d'un ordre supérieur aux autres bibliothèque du moyen âge.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur le catalogue d'Urbain V pour se convaincre qu'on s'y préoccupe surtout de désigner exactement chaque livre. Il y en avait dans neuf pièces distinctes. Les livres I à 53 étaient à la chapelle où célébrait d'ordinaire le cardinal Anglic de Grimoard, frère du Pape; et les livres 54 à 1082 à un garde-meuble, près, de cette chapelle.
Le choix des livres et un certain arrangement font présumer que la bibliothèque ordinaire du Pape se trouvait dans ces deux endroits. C'étaient des Bibles avec ou sans gloses, des postilles sur Jérémie, sur saint Jean, sur l'Ancien et le Nouveau Testament,
des traités d'Albert le Grand, une vie de sainte Elisabeth, un précieux manuscrit de Cicéron ^
Dans le garde-meuble ou « capseria », les ouvrages sont distingués par nom d'auteur en commençant par saint Augustin et saint Grégoire. Le premier a quatre-vingt-cinq volumes et le second vingt-trois. Ils ont des couvertures jaunes, blanches, rouges, vertes, noires
Les livres de saint Jérôme sont au nombre de vingt, et ceux de saint Ambroise de douze.
Cassiodore et saint Jean Chrjsostome; Raban Maur et Hugues de Saint- Victor ; Isidore de Séville et Richard vont des numéros 197 à 286.
Une place prépondérante est faite à saint Thomas d'Aquin. Sa Summa, seS écrits de Métaphysique et de Physique, ses Questions et ses Tables réunissent quatre-vingt-six volumes bien reliés, bien soignés.
Entre Bède, saint Bernard et Joachim de Flore l'on a placé dix volumes de Sénèque. La légende de sa conversion au christianisme le fait ranger parmi les docteurs de l'Éghse.
Avec la rubrique « Livres de diçers docteurs », le désordre commence. Origène débute au numéro 366 par les <c Explications des Épîtres aux Romains, del'AncienTestament, de l'Apocalypse, etc. ». Après lui, il y a plus de six cents ouvrages aux matières les plus disparates, aux auteurs les plus variés. Toutes les époques, tous les pays, toutes les branches de sciences sont représentés, dans un entremêlement, dans une confusion qui sépare souvent par des centaines de numéros les divers tomes du même tra-
1. Libri Tidli multi, qui raro inveniuntur, in iino magno volumine.
vail. La lecture du catalogue nous montre une accumulation de titres et d'auteurs vraiment surprenante. Les sermons des Pères coudoient les œuvres d'Aristote; les ascètes, les saints reposent avec les astrologues et les docteurs en médecine ; les chroniques et les martyrologes fusionnent avec les encyclopédies et les Catholicons.
Il y a un réel intérêt à noter, au milieu de ce chaos de noms, les manuscrits de Tite-Live, de Pline, de Valère Maxime, de Josèphe, de Suétone, de Boèce, d'Alcuin.
Tous les ouvrages d'histoire, de légendes, de sermons, de traités dogmatiques, de concordance biblique, de philosophie, de découvertes sont empilés avec une abondance insoupçonnée. Les livres de droit ont beaucoup d'attrait pour le Bienheureux Urbain V. Nous en trouvons cinquante et un dans la « capserîà », mais il y en a un plus grand nombre dans la chapelle de Saint-Michel. C'est d'abord le droit canon, représenté par le Décret et les Décrétales, le Sextus, les Clémentines, les Extravagantes et les commentaires des canonistes; c'est, ensuite, le droit romain : Digeste, Code, Infortiat, etc. . . Le cabinet de travail du Camérier et la pièce de la tour du Trésorier, qui se trouvent sur la chambre du Pape, sont pleins de livres de toutes sortes. Les sujets de droit continuent, mais il y a, copieusement semés, les bréviaires, les vies de saints, les questions de polémique, d'administration, du contentieux,
d'histoire, de théologie, de rubriques
Dans la chambre secrète du Trésorier, dans un coffret, dans une caisse de sapin de l'appartement de Pons de Gadar, dans la chambre de l'étage inférieur de la chapelle de Saint-Michel, on remarque
les compléments de la bibliothèque, des œuvres à lettres d'or, à fermoirs d'argent, des formulaires et rituels précieux
Enfin la salle où étudiait Urbain V et où il se revêtait des ornements pour entrer au consistoire, renfermait les cinquante et un derniers volumes, dont les fameux ce regestes ».
Tous ces livres sont inventoriés par le titre et le
nom de l'auteur, par les premiers mots de la seconde
colonne du premier feuillet et les derniers mots de
la seconde colonne du pénultième. Ces éléments,
joints à la description de la reliure, la couleur du
parchemin, le métal des fermoirs, servent à les
faire reconnaître en toute certitude. Quelquefois,
quand il s'agit de livres français ou romans n'ayant
pas de titre particulier, on rappelle les premiers mots
de l'ouvrage. Si le manuscrit est hébreu ou grec,
s'il est en papier par exception, on a soin de le
spécifier, de même lorsqu'il est écrit en lettres cu-
riales.
Les registres d'archives, catalogués, sont désignés par le nom du Pape dont ils contiennent les lettres, par leur dimension, par leur rédaction sur papier ou sur parchemin.
Analysée au point de vue de l'histoire littéraire, cette curieuse liste de volumes montre bien que la langue latine était le verbe usuel de l'école et la nourriture commune de l'esprit. Rares et petits sont les livres en roman ou en français.
Les principaux historiens de Rome entraient dans la composition de cette librairie papale. Tite-Live y jouissait d'une faveur marquée, soit à cause de sa pénétration sympathique de l'âme humaine, soit à cause de ses récits sur l'origine de la ville où s'était établie
l'Église. Nicolas Trivet, qui le commenta, reçut des récompenses, et le moine bénédictin Pierre Bersuire, son premier traducteur, fut aussi très honoré. On prêtait à Rienzi, durant sa captivité sur les bords du Rhône, Tite-Live pour le distraire, en même temps que la Bible pour l'édifier.
La Rhetorica de Cicéron, ses Epistolœ, voilà pour l'éloquence et la philosophie.
Pline avec son Histoire naturelle et saint Jérôme avec ses commentaires sur Sénèque, et Yég-èce et Macrobe et Aristote, tels sont les maîtres des sciences et de l'érudition.
En fait de curiosités géographiques et de descriptions de voyages, on attachait le plus grand prix aux régions de l'Orient et surtout de la Judée, de la Galilée, de l'Egypte. A travers ce monde inconnu, les Franciscains avaient fait de profondes trouées de lumière et les Papes ne cessaient de penser aux croisades. Aussi les livres destinés à réchauffer le zèle des foules et à les entraîner vers la Terre Sainte étaient-ils très répandus. On les copiait et traduisait en toutes langues. Ils s'appelaient « la Convocation au Passage », «la Prédication de la Croix », « Voyage en Orient », « la Terre Sainte », « La Récupération, etc.. ».
La Papauté d'Avignon avait beaucoup de livres ayant trait au passage en Orient; mais d'autres questions très passionnantes étaient aussi à l'ordre du jour. Sur la doctrine des spirituels, des fratricelles et de tous les moines révoltés contre l'organisation actuelle de l'Église, la bibliothèque d'Urbain V possédait les armes intellectuelles les plus tranchantes. Les répliques aux subtilités d'Eckard, de Marsile de Padoue, de Joachim de Flore, etc. sont traitées par
des ouvrages spéciaux, écrits sous l'inspiration du Saint-Siège pour défendre ses traditions.
Le sujet des cent vingt livres hébreux et des six livres grecs n'est pas indiqué : celui des livres français l'est très incomplètement.
Ce qui demeure très précis et très net, c'est le caractère déterminalif de la bibliothèque d'Orbain V. Elle est avant tout une bibliothèque utile à la sanctification des âmes, à l'instruction des esprits, à la sauvegarde de» droits et des biens temporels. Voilà pourquoi nous n'y voyons pas figurer chansons de gestes, romans, nouvelles sans gravité, poèmes de fiction, déclamations suspectes, littérature légère, qui couraient les rues de Paris ou d'Avignon, mais des œuvres de réconfort philosophique et théologique.
Urbain V était un ascète et ne retroussait pas sa robe de moine pour courir les boutiques et en rapporter ce qui sortait de l'inspiration populaire : mystères, fabliaux, ballades. Il n'a rien voulu acquérir de ce qui se chantait dans les parloirs ou sur les promenades. La gravité de sa fonction et de sa personne se reflète dans ses livres. Roi, théologien, jurisconsulte, ayant à maintenir une foi séculaire et une porlitique traditionnelle, il s'environne de toutes, les armes nécessaires aux préoccupations du présent et de l'avenir. Ayant professé le droit, Urbain V avait une prédilection pour les livres et commentaires juridiques. Sous cet aspect sa bibliothèque oflFre une valeur et un intérêt particuliers. Il est évident que rien des « Sommes » et « Novelles » des juristes ne manquait à la collection.
La scolastique ne séparait pas la philosophie de la théologie, et les docteurs qui l'enseignaient fondaient
ensemble ces deux sciences, dont les éléments se prêtaient un mutuel secours. A la suite d'Alexandre de Halès, d'Albert le Grand, de saint Thomas d'Aqnin, la bibliothèque d'Avignon comptait la totalité des écrits de ce genre.
En résumé, Urbain V, ainsi qu'il convenait à son tempérament et à ses goûts, avait une bibliothèque éminemment ecclésiastique. Tout y prêche l'ordre, l'édification, la science de la religion, la vertu. Ce qui est utile en fait de connaissances humaines, il n'omet pas de se le procurer. Des traités dé grammaire, d'orthographe, de pédagogie, le « liber Cirurgiœ », le « De luna », le « De Ambitu terrse » ; des formulaires d'hygiène : tout cela se trouve au Palais pontifical. Les œuvres qui n'ont pas d'application immédiate, spirituelle ou matérielle, voilà ce qui est à peu près absent, au xiv° siècle, de la librairie d'Avignon.
Ce Pape fut donc un zélé conservateur de la littérature latine, marcha à l'avant-garde des sciences, et sa bibliothèque prouve, comme tout le reste de ses actes, qu'il fut un puissant excitateur des études sérieuses.