‹ Le bienheureux Urbain V (1310-1370) [microform]Chapitre 36 sur 108 · URBAIN V RESTAURE L'ÉGLISE DE SAINT-VICTOR · texte numérisé non relu

URBAIN V RESTAURE L'ÉGLISE DE SAINT-VICTOR

des ornements précieux. Ses orfèvres lui firent deux châsses magnifiques, destinées à recevoir les têtes de saint Cassien et de saint Victor. Celle pour saint Victor était en or et en argent, parsemée de perles, d'améthystes, (Je pierres brillantes, couverte d'ailes d'anges, défendue par des lions. Son prix était exorbitant pour l'époque, quatre mille florins!

A la première nouvelle de cette générosité pontificale, le Conseil de ville organisa une manifestation chaleureuse en l'honneur du saint protecteur de la cité ; mais, quand la châsse fut transportée du couvent de Saint-Louis, des Frères Mineurs, à l'église de Saint-Victor, tous les habitants étaient debout, portant des étendards, chantant des cantiques, glorifiant le Bienheureux Pape.

Ces fêtes n'étaient que le prélude d'autres plus émouvantes, dont Marseille allait être témoin.

Quand il sut que les ordres donnés pour l'agrandissement et la décoration de l'église de Saint- Victor avaient été exécutés, Urbain V annonça ouvertement la pensée qu'il avait de venir en personne inaugurer le nouvel édifice. Le Pape des reliques voulait satisfaire sa dévotion envers les innombrables reliques de saints réputés dans le monde entier, dont il avait été autrefois le gardien.

Lorsque le Conseil général de la ville eut connaissance de la résolution du Pape, il se mit vigoureusement à l'œuvre, prit ses dispositions et présenta un programme digne de Marseille, de son visiteur et de sa suite.

Rien de plus naïf que les articles apportés au Conseil par sa commission ; c'est un curieux mélange de règlement de police et de voirie, de démonstrations religieuses, de réjouissances civiles et de

demandes à présenter au Pape. Divers supplémenti y furent introduits, et il en résulta un ensemble d( mesures qui devait donner à Marseille le spectacL le plus imposant qu'il fût possible de concevoir et procurer au Souverain Pontife la réception L plus touchante, la plus solennelle, la plus popu laire.

D'abord, on suspendit, pendant le temps que 1( Pape passerait en ville, « toutes représailles, marquei et saisies, de manière que tous sans exception pussent prendre part aux fêtes, en complète sécurité » Et, comme l'affluence énorme des étrangers pouvai amener des désordres, on organisa une garde armée D'abondantes provisions furent -entassées, afin qu< les foules n'éprouvassent point d'embarras pour leu; nourriture; des logements furent préparés dans lei auberges et chez les habitants ; défense expresse fu faite de profiter de l'occasion pour augmenter le pri3 des objets de première nécessité. Les ruisseaux qu coulaient sous les murs et rendaient les abords dei portes difficiles à franchir, on les couvrit pour rendr( le passage plus aisé ; les rues favorisées par le cortège, on les nettoya soigneusement; les maisons, oi les tapissa de courtes-pointes, de soieries et de toile! coloriées.

Sur la tête du Pape, les plus considérés des foncti onnaires devaient porter le « noble dais » acquii par la ville. Tout autour, les uniformes à robe de laine ou de soie, les habits d'étoffe à couleui blanche sur le côté droit, et rouge du côté gauche, figuraient aux places d'honneur, dans l'auguste cérémonie.

Le rapport de Guillaume de Montolieu pour la réception d'Urbain Y est écrit en langue romane

OU provençale dans le registre des délibérations municipales. Ce remarquable échantillon du langage qu'on parlait à Marseille, en 1 365, signale « que si fassa crida per lo commandament de mon Senhor le Viguier qu'els familhars de nostro Senhor lo Papa et dels Senhors Cardenales edels altres Senhors Prelatz, sian totz aculhitz cortezament, e ben, e an tota reverencia... ».

L'abbaye de Saint- Victor était prête à recevoir le Pontife et ceux qui étaient attachés à sa personne. Le savant évêque de Marseille, Guillaume Sùdre, dominicain, ami personnel du Bienheureux, avait aussi fait des préparatifs à son palais; mais, pour loger la Cour romaine, il fallait d'autres appartements. Tous les cardinaux, à l'exception d'Alborhoz et des malades, accompagnèrent le Pape. On disposa des logements pour quatorze d'entre eux, nous disent les registres des délibérations : la commanderie de Saint-Antoine, celle de Saint-Jean de Jérusalem, près le port; le couvent des Prêcheurs, vers le milieu de la rue de Rome ; les maisons de Sauveur Austric, de Riqueston, de Candole, de Montolieu, d'Alamanon, du seigneur de Cuges, de Pierre de Saint- Jacques, de Bérenger de Boulbon,de Pierre Alleman, de Brandies, d'Imberton de Marc, de Guillaume Martin, de Pierre de Jérusalem, de Pons Colombier, de Vassal, de Pierre Reynaud, d'Isnard Eguessier. Ces citoyens et ces communautés, sans doute les plus riches de Marseille, avaient des demeures très confortables, où s'installèrent les princes de l'Église et d'autres personnages éminents.

Enfin le grand jour arriva. On était au commencement du mois d'octobre de l'an i365. Octobre, en Provence, est le plus exquis des mois. La nature y

est d'une douceur infinie. Elle nous convie aux plus pures joies de l'âme et au plus calme bonheur de l'existence. Urbain V dut sentir un apaisement délicieux, en chevauchant à travers les régions si poétiques du Comtat verdoyant, des Alpilles embaumées et de la Viste aux vastes horizons marins. Le guetteur de la vigie d'Aren, apercevant le cortège, a signalé son passage. Aussitôt la flottille, réunie sur la plage d'Aren, s'anime, évolue et accoste le rivage. De la route qui bordait le littoral, Urbain V contemple les barques et les galères couvertes de rameaux, pavoisées d'étendards aux mille couleurs, saluant de leurs acclamations.

Cependant le Pape s'avança jusqu'à l'église Saint- Lazare avec ses cardinaux, et fut reçu par la ville entière qui avait volé à sa rencontre. Ce fut un instant des plus solennels : ce qu'il avait d'amis à Marseille, était là au premier rang. Les religieux de son monastère, ses connaissances du clergé et de la commune, les principaux habitants de la ville, lui exprimaient en même temps leur respect, leur vénération, leur affection.

Une longue procession commença. L'étendard de la ville et « las bandieras de Madama la Regina (Jeanne) » ouvraient la marche. Devant le Pape étaient portées les châsses de saint Cassien, de saint Lazare, de saint Louis, de saint Victor. Toutes les Confréries y figuraient avec leur luminaire, et une invasion de moines aux habits les plus pittoresques chantaient des cantiques.

On franchit la Porte-Galle, s' ouvrant du côté de la France ; et, parcourant un itinéraire que la rénovation des quartiers, opérée depuis plus de cinq cents ans, peut faire paraître étrange, le cortège se diri-

gea vers le couvent de la Trinité i. Là s'étaient rendues, abandonnant joyeusement leurs cellules, les religieuses de sainte Claire pour voir le Bienheureux, mêler leurs hymnes de joie et saluer saintement celui qui venait au nom du Seigneur. Ces pauvres Clarisses n'avaient-elles pas aussi un motif spécial de témoigner leur reconnaissance à Urbain V, qui avait accordé en 1 363 les secours nécessaires pour rebâtir leur maison?

En quittant la Trinité, le Pape s'engagea dans la rue Française, qui menait à la place de Lenche. Nous sommes au cœur de l'antique Marseille, à l'ayopa de la ville grecque, qui est demeuré le forum de la ville romaine, \a.j3lace par excellence du moyen âge. La place de Lenche servait de limite à la Ville Haute et à la Ville Basse, au Bourg des évêques et à la Cité des vicomtes. C'était lé forum commune des deux cités, comme le disent justement Albanès et M. C. Jullian.

Voulant se montrer aux principaux quartiers d'alors, Urbain V devait s'arrêter à ce centre si bien campé entre le port et la mer extérieure. La cathédrale voisine de la Major est enguirlandée, la communauté des religieuses de Saint-Sauveur, avec son abbesse Huguette Elie, si distinguée, acclame le Saint-Père sur le seuil du couvent, toutes les murailles sont tapissées de draperies et de voiles de bateau. Le Pape, débordant de bonheur, s'humilie, donne sa bénédiction à la foule immense qui l'enserre et répète, à tous moments : « A vous la gloire, ô mon DieUj non point à moi ».

Au canton des Accoules, « la badessa de Syon et

I . Saint Jean de Matha l'avait fondé dans les premières anne'es du xiii^ siècle.

las monegas, e fassan con las autras donnas monegas » sortent de leur tnonastère, chantant des hymnes et les louanges du Pape.

Cécile de Requis Novis, abbesse, et ses religieuse!^ sont encore prosternées, lorsque le maître des cérémonies commence à faire défiler le cortège « drey camin » vers le cap de Saint-Victor.

Parvenu à l'abbaye, le Bienheureux met pied à terre et pénètre dans l'église pour rendre grâce au Seigneur, qui lui avait permis de revoir ce lieu de prédilection.

Des larmes d'une suavité toute divine coulent de ses yeux, lorsque, descendant de cheval, accompagné par le viguier, qui soutient les extrémités de sa robe, il s'agenouille devant l'autel de sa jeunesse bénédictine.

On raconte, dit Belsunce^, qu'en examinant les améliorations faites par ses ordres, à l'église de Saint- Victor, Urbain V ne fut pas satisfait. Dit-il à Marseille, répéta-t-il à Montpellier : « I1& ont fait la maison des serviteurs plus belle que celle du Maître.»?...

Nous savons qu'à Saint- Victor, l'architecture fut, avant tout, militaire. D'anciennes gravures nous présentent les constructions fortifiées enveloppant l'abbaye, si belles, si hautes, si dominatrices, qu'elles éclipsent la maison de Dieu et semblent justifier cette parole amère du Bienheureux.

• Quoi qu'il en soit, le Pape eut hâte de donner audience au cher évêque de Marseille. Il l'aimait beaucoup son Guillaume Sudre, ancien provincial de Toulouse, cardinal en i366, évêque d'Ostieen 1867.

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