‹ Le bienheureux Urbain V (1310-1370) [microform]Chapitre 64 sur 108 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

Depuis longtemps les Romains envoyaient des ambassades à Avignon, suppliant le Pape de venir au milieu d'eux. La première arriva en mai i363. Urbain V répondit par bulle du 22 mai : « Notre retour à Rome, nous le souhaitons et nous ne tarderions pas à l'eflFectuer, si des empêchements de la plus haute importance ne nous retenaient ici ; mais, nous l'espérons, le Très-Haut lèvera ces obstacles ». Ces empêchenàents étaient d'abord les troubles qui agitaient l'Italie, puis l'opposition que le roi de France mettait au départ.

Rome, Florence et d'autres villes célèbres continuèrent leurs démarches. Une des gloires littéraires de l'Italie, le savant Boccace, fondateur de la Renaissance comme Dante et Pétrarque, vint ojQPrir au Bienheureux, de la part des Florentins, cinq galères et quantité d'hommes d'escorte.

Pierre d'Aragon, fils du roi Jacques, devenu moine franciscain, étonnait le monde par sa perfection et les fruits de son ministère. Il raconta à Urbain V une vision par laquelle le ciel signifiait au Pontife d'aller à Rome et de réformer l'Église universelle.

Albornoz, à son tour, le pressait de s'installer au

centre de la catholicité. Il lui dépeignait, dans ses lettres, les factions étouffées, les tyrans abattus, les villes soumises , le peuple dévoué à l'Église, les municipalités régies par des administrateurs étrangers, tous les partis fusionnant dans un même désir : voir le Pape à Rome. Les traditions les plus sacrées semblent avoir créé un lien indissoluble entre la dignité du chef de l'Eglise et sa résidence à Rome. Le principe de l'universalité est le propre de la papauté. N'exclure aucune nation, ne se marier à aucun royaume, comme dit Dante, n'est-ce pas le génie même du catholicisme?

Outre les raisons d'ordre général et moral qui devaient pousser au rétablissement du Saint-Siège à Rome, un intérêt immédiat commandait cette translation. Oui, sous peine de perdre son Etat reconstitué, il y avait obligation pour Urbain V de se substituer aux fonctionnaires, presque tous Français, à qui il avait confié l'administration, et de venir le défendre lui-même contre les princes et les républiques italiennes , dont , seigneur temporel , il excitait la méfiance, la jalousie, la convoitise. Les phases de la politique pontificale, durant celte période, conduisent à la conclusion du retour à Rome. Non seulement rien ne s'y opposait plus, mais Urbain V devait penser qu'il serait là plus en sûreté qu'à Avignon, où il vivait dans une crainte continuelle des compagnies 1.

En septembre i366, le Pape décida donc quil irait résider à Rome. Le i4, il fit connaître ses intentions à l'empereur, lui disant qu'il voulait enfin exécuter le projet dont ill'avait longuement entretenu

I. Sur l'insécurité d'Avignon, voy. Herquet, p. 49 et suiv.; Gottlob, p. 87, g3 etc.

à Avignon. Bernabo fut informé le i5 septembre et, quelques jours après, le peuple romain. Par lettres du 3i octobre, Urbain V remercia Jean d'Armagnac de l'oflfre qu'il lui avait faite de l'accompagner avec des gens d'armes jusqu'au terme de son voyage ; mais pareille escorte était inutile, car l'itinéraire se ferait par mer.

Paris n'était pas content. Lé roi voyait avec déplaisir le départ d'Urbain V. Il comprenait que, le Saint-Siège une fois rétabli à Rome, l'influence française diminuerait à la Gour romaine ^ .

Une ambassade solennelle part pour Avignon :

c'est le comte d'Etampes, Guillaume de Dormans, Pierre de Villers, grand-maître d'hôtel du roi, le sire de Vinay, etc. Sur l'ordre du duc de Bourgogne, Hugues Aubriot, bailli de Dijon, alla au-devant d'eux jusqu'à Noyers, pour protéger leur marche vers Chalon-sur-Saône. Le 22 avril 1867, le comte d'Etampes avec sa suite « se mit sur l'eau et descendit jusqu'à Avignon » .

L'un des ambassadeurs prononça devant le Pape le discours qu'on attribue faussement à Oresme, dit M. Meunier ^. C'est un de ces morceaux d'éloquence tout farci de citations bibliques et profanes. Cicéron y coudoie saint Pierre. <c Seigneur, où allez-vous ? » dit le dialogue entre le fils et le père, c'est-à-dire entre Charles V et Urbain V. — « Je vais à Rome », dit le père. — « Pour vous faire crucifier une seconde

I. Sur le retour des Papes en Italie il y a lieu de signaler la lettre curieuse de la république de Florence aux Romains, du 4 janvier 1876, publie'e par Lud. Pastor, Fribourg, 1891. II est question d'Urbain V.

a. François Meunier, Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme.

fois? » réplique le fils. — Puis, l'orateur commente ce dialogue. Le fils s'efiforce de retenir son père, qui s'expose volontairement au danger. Le père refuse de se rendre aux prières de son fils. Certes, le roi ne prétend pas corriger le Pape. Ce sont des supplications qu'il adresse, car il ne peut le voir sans douleur quitter la patrie où il a trouvé toujours des serviteurs fidèles. Jules César nous dit que de son temps la religion était en honneur chez les Gaulois. L'attachement de ceux-ci à leur culte, leur respect des dieux se trouve comme la préfiguration de la piété des Français. La France est un lieu prédestiné au développement de la religion chrétienne. Rome est une ville fondée par des brigands. Le peuple romain a martyrisé les Pontifes, tandis que les Français sont restés fidèles au Pape. En France fleurissent les études, Paris est devenu le foyer de la science. Ses rayons illuminent le monde entier. Enfin, c'est en France, à Marseille, que, d'après les géographes, se place le centre de l'Europe, et c'est au centre de la chrétienté que doit siéger le Vicaire de Jésus-Christ. De plus, le gouvernement qui régitla France est préférable à celui de Rome, car la royauté est la meilleure forme de gouvernement. Que le Saint-Père n'oublie pas non plus qu'il est né en France; qu'il imite le Christ, qui resta dans la Judée, sa patrie. « Ne devez- vous pas, avant tout, apaiser les discordes, maintenir la paix à ce peuple au milieu duquel vous avez vécu, et ne pas ressembler au pasteur fuyant devant le loup, tant il a peu souci des brebis confiées à sa garde? »

Ce discours fit grand bruit. Pétrarque en eut connaissance, et, lui, qui appelait le Pape de tous ses vœux, s'empressa d'écrire à Urbain V :• « Plus

que personne, le roi de France, fils de l'Eglise et qui aime sa mère d'un amour sincère, mais peu réfléchi, désirant la garder auprès de lui, a cherché à arrêter vos pieds dans toutes sortes d'entraves. Un homme docte et disert, à ce qu'on assure, a prononcé devant vous et devant vos frères un discours où il s'est efforcé d'exalter la France et de rabaisser l'Italie... Je vous conjure de ne pas vous laisser fléchir et d'arriver au plus tôt » .

Un caractère ferme et fidèle comme Urbain V ne pouvait se laisser vaincre par des prières et des obstacles, quand il s'agissait de devoir.

Appauvrie, veuve, misérable et seule, B.ome, qu'Urbain V avait sans cesse à la bouche et dans le cœur, allait bientôt avoir sa présence. La Papauté retournerait au berceau providentiellement gardé pour sa mission. Au palais du Vatican, il avait ordonné de faire les réparations utiles pour le loger lui et les cardinaux qui le suivraient ^ . Le vicaire de Rome avait mis en culture les jardins du Palais de Saint-Pierre. Quant au château de Viterbe, le car- , dinal Albornoz l'avait entièrement restauré.

Urbain V avait eu la consolation, comme nous l'avons dit plus haut, de bénir son vieux père mourant et de veiller ensuite sur sa sépulture ; les navires offerts par la reine de Sicile, les Vénitiens, les Génois, les Pisans étaient annoncés; le jeune seigneur de Grisac et Montferrand, sa femme et d'autres membres de la famille de Grimoard avaient été

I. Sur les travaux de restauration exécutés dans les Palais du Vatican, voyez Chronique des arts et de la curiosité^ 22 mai i88o, et Archivio délia Soc. Rom.^ t. VI, p. i3-i4. On répara aussi, à cette époque,les murs de la cité Léonine : Adinolfi, 1. 1, p. i3o.

couverts de leurs dépenses de voyage * : tout était prêt. Le Pape quitte Avignon, le vendredi 3o avril 1867, accompagné de ses parents et de quelques cardinaux. '

Les habitants versaient des larmes. Plusieurs cardinaux refusent de le suivre, il les dépouille de toute autorité. Le spectacle des indocilités, la douleur de la foule et des clercs, le déchirement de cœur des vieillards et des enfants causent une vive émotion à ce bon Pape. Mais il domine tout et il se dirige vers le Pont de Sorgues, où il passa deux nuits dans le château qu'il avait beaucoup embelli, fréquemment habité, tant aimé 2.

Quelles pensées durent agiter le Pape, au cœur tendre, en ce premier jour de mai, qui devait être le dernier de sa vie passé dans ce nid de verdure d'où il avait daté plusieurs de ses bulles ! Sorgues, traversée par la jolie rivière qui porte le même nom, offre un aspect très souriant. Tout était si beau, agréable, doux dans cette petite Capoue Comtadine, avec son habitation fortifiée, ses ornements délicieux, ses frais bosquets ! Urbain V fait un nouveau sacrifice et, quittant cette ravissante campagne, il fuit les caresses d'une nature charmeuse qui, elle aussi, voudrait le retenir, il prend résolument le chemin de Marseille. D'après le Petit Thalamus ^ « nostre

1. Introitus et Exitus, reg. Sai, fol. 129 vo. Pro ministrandis necessariis > dominarum de Grisaco^ Montisferrandi et nonnullis aliis personis quœ de mandata domini nostri sequuntiir earum mantos Romam.

2. Sorgues rappelait Cluny à Urbain V. L'auteur de la Secunda Viia signale la présence du Bienheureux au château de Sorgues, notamment le 11 juillet i364. Werner dit encore expressément que « le Pape visita, à cette époque, Carperitras.et d'autres lieux du Comtat- Venaissin ».

senhor lo papa, per ana a Marcelha et d'aqui en Roma, anet jazer a Novas *.

« Item, a III de May, parti d'aqui et anet a Orgon. Item, a IIII de May, parti d'aqui et anet a San Canat. Item, a V de May, parti d'aqui et anet a Aycs (A.ix) : et aqui foro los ambaysadors de Venezia que y eron vengutz per far li la reverencia. Item a VI de May parti d'aqui et anet a Marsselha ».

Arrivé à son abbaye de Saint- Victor, il y séjourna jusqu'au 19. On eût dit qu'il ne pouvait se séparer de cette France qu'il chérissait, et qu'on lui faisait tant regretter. Il avait emmené avec lui cinq cardinaux. Tous profitent du retard que mettait Urbain V à prendre la mer, pour le dissuader encore de son projet. Ils menacent même de l'abandonner et de le laisser aller seul en Italie. Bien ne put le fléchir, pas plus à Marseille qu'à Sorgues et en Avignon. Ce caractère d'une trempe si forte, parfois aux saillies impétueuses, intimida d'autant plus ses contradicteurs, qu'il donna le chapeau rouge à Pierre d'Aigrefeuille. Ce cardinal, à peine âgé de vingt-huit ans, était docteur en droit et protonotaire apostolique. Son âge ne faisait pas supposer qu'il arriverait si tôt à cette haute dignité, mais Urbain V voulut prouver aux mécontents qu'il pouvait se passer d'eux. Pierre d'Hérenthals, prémontré, raconte, dans sa Vita, que le Bienheureux, indigné du découragement des Éminences de sa suite, leur dit d'un ton très sec : « Sachez que, des poils de mon capuchon, je pourrais faire sortir beaucoup d'autres cardinaux ». Au surplus, par cette promotion, le Pape témoigna sa reconnaissance au vieux cardinal d'Aigrefeuille

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