I. Noves, sur la Durance, où les Papes avaient un château
qu'il avait eu dans sa jeunesse poiir'ami et dont le ciel s'était servi afin de l'élever à la Papauté. Le premier, en effet, il avait prononcé dans le conclave le nom de Guillaume de Grimoard, n'oubliant rien pour faire réussir cette élection. Donner la pourpre à son neveu, à Marseille même, cet acte avait une double signification.
Ce fut encore à Saint- Victor, dans l'église abbatiale de Marseille, qu'il publia une bulle contre les grandes compagnies, voulant, avant son départ, donner un témoignage d'affection à la France. Ce terrible anathème, enlevant les biens spirituels et même les biens temporels, frappa les routiers dans ce qu'ils avaient de plus cher. Aucune fonction publique ne leur était permise, et les villes, châteaux, domaines qu'ils possédaient, les évêques avaient ordre de les prendre le plus tôt possible. Jamais le Pape n'avait été si impétueux dans son commandement. C'est le don de force qui cette fois agit en lui ; sous le coup d'une grâce toute spéciale, il voit uniquement autour de lui la société des âmes, les droits de Dieu, les devoirs de son magistère.
Des tours de l'abbaye, on guette, dès l'aurore, l'horizon coloré de la mer. Le 19, la flotte papale, mouillée dans le port de Marseille, en face de Saint-Victor, annonce un vent- favorable. Les voiles se carguent, les pavillons flottent aux mâtures. Les ambassadeurs de Venise, les comtes, les barons italiens, les notables, les savants de Naples, les capitaines et « l'amiralh de totas las galeas, lo Maistre del Hospital de Rodas », s'agitent, séparent, accourent auprès du Bienheureux. Agenouillé au pied de l'autel qu'il avait consacré, en face de ces reliques de saints célèbres dans l'univers entier, Urbain fait une dernière prière et des-
cend lentement de son vieux moutier si aimé.
Les mariniers de Gênes et de Florence, de Pise, d'Ancône, de Naples, et, encore plus, ceux des galères d'Albornoz poussent des cris de joie. Des cris de douleur partent du cœur des Marseillais et de tous les Provençaux venus au port pour assister au départ. Venise a envoyé et orné la plus importante de ses galères : c'est sur elle qu'au soleil levant le Bienheureux va prendre place, dit le Petit Thalamus *. Les cardinaux ne peuvent retenir leurs larmes et, poussant des soupirs, exhalant des plaintes, ils murmurent encore contre le Pape, lui disant : « O mauvais Père, où menez-vous vos malheureux enfants ! »
Quelle scène, et comme elle serait digne d'être reproduite par un de ces peintres de talent qui sont installés sur le quai du vieux Lacydon I Une toile qui représenterait le Bienheureux regardant la vieille abbaye, bénissant le peuple entassé sur le rivage, muet devant les cardinaux désolés et donnant avec résolution l'ordre de lever l'ancre, serait une page authentique dans un cadre merveilleux.
Garosc, qui fut du nombre des. accompagnateurs du Pape, nous a laissé l'itinéraire du voyage 2. Il nous apprend que les<( vingt-trois galères ^ du Pape » s'arrêtèrent à Toulon le soir du 19, pour y passer la nuit.
I. H Nostre senhorlo Papa ausi sas messas a sant Victor, e pueys a solelh levant montet en la galea dels Venessias et estet foras la cadena del port, esperan los cardenals et aquel jorn de XIX de May ero bon vent ».