Ibidem^ ep, 16, décembre iSôg
voyagé. Je sais bien que Caton le Censeur n'avait qu'un cheval et trois valets, mais nos mœurs dépravées ne s'accommodent plus de cette simplicité romaine... Je résiste autant que je puis au torrent des coutumes perverses; deux chevaux dans la maison me suffisent, mais en voyage il m'en faudra davantage pour éviter, les murmurés du peuple. Je suis plus connu que je ne voudrais. . . Croyez que je profiterai du premier regain de santé pour me rendre à vos ordres ».
Tout l'hiver 1 369-1 3^0 se passa à préparer ce grand voyage. Au milieu d'avril, Pétrarque se mit en route, après avoir fait son testament, daté du 4 avril 1370.
La joie, l'ardeur avec laquelle l'illustre poète entreprenait cette pérégrination, dernier rayon pour ses vieux jours, ranima d'abord ses forées. En se voyant en selle, il croyait avoir retrouvé sa jeunesse, mais à chaque halte il vit qu'il s'abusait. A Ferrare, en descendant de cheval, il tomba comme mort. Ce fut un deuil public. Peu à peu il revint à la vie et, alors qu'il eût désiré continuer sa route, ses médecins le ramenèrent à Padoue. C'est de là qu'il écrivit cette lettre d'adieu au Pontife de son cœur :
« Très Saint Père, beaucoup de ceux qui ont entrepris de grandes choses ont été arrêtés par la mort... Pour moi, n'ayant rien fait par les armes et bien peu par le génie, j'ambitionnais une seule chose, grande par elle-même, la plus grande de toutes pour moi : c'était de venir près de vous. Que pouvait espérer de plus beau, de plus heureux, un humble chrétien comme moi, appelé, invité tant de fois et par des lettres si honorables, si délicates, si bienveillantes, que de partir pour voir, je ne dirai pas un
Pontife romain, mais, parmi tous les Pontifes de notre âge, celui que le Christ a choisi et donné à l'Église pour la renouveler? Quelles magnifiques espérances ne me donnait pas ce voyage puisque votre seule invitation m'avait attiré tant de gloire ? A mesure que vous m'aimiez plus, les autres m'admiraient davantage ! Je venais vers vous avec de si vifs transports de joie, avec une ardeur si grande que je ne me souviens ni d'avoir vu ni d'avoir lu qu'un homme ait éprouvé de pareils sentiments. Mais cette ardeur était seulement dans mon cœur, et mon corps était si accablé, si souffrant que, ne comptant plus sur mes forces, je n'avais d'espoir que dans l'aide du Ciel. Tandis que j'accomplissais cette œuvre au-dessus de mon pouvoir et de mon âge, me sentant emporté par le désir d'arriver à vos pieds, une mort imprévue est venue m'arrêter. Je le dis bien, ce fut une mort et non point une maladie. Pendant plus de trente heures, j'ai été comme avant ma naissance, tellement que plusieurs accoururent pour assister à mes funérailles. Je soupçonne même que ce bruit est arrivé jusqu'à vos saintes oreilles, non que j'attribue cela à ma célébrité, mais à la soif des richesses de ceux qui jour et nuit vous environnent, cherchant à abuser de votre clémence. Il y a peu d'années, profitant d'un accident qui m'arriva, ils vous ont circonvenu pour se disputer quelques bénéfices, qu'ils croyaient opulents par cela seul qu'ils étaient miens. Je ne suis grand que pour les envieux.
«Pour moi, je méprise les intrigues et les rumeurs de telles gens qui briguent les bénéfices, comme les vautours guettent les cadavres. . .
« Revenu à la vie, le même désir qui me faisait
marcher auparavant, me poussait encore, mais les menaces des médecins m'arrêtèrent. Et je voulais aller,, confiant que votre bénédiction n'aurait pas fait défaut à mon âme se séparant de mon corps, et pensant que Rome est le lieu du monde le plus saint et le plus sacré, celui où tout vrai chrétien doit pardessus tout désirer vivre, désirer mourir. Ce qui me fit retourner à Padoue, c'est ma faiblesse extrême . On me coucha sur une barque et on me dirigea sur cette ville, où le peuple me regardait ainsi qu'un homme revenant de chez les morts.
« C'est'là que je suis, Très Saint Père, non seulement malade mais surtout triste de l'insuccès de mon entreprise. Souvent, quand je réfléchis en silence, je me" désole de ce qui m'est arrivé, mais je ne na'en étonne point, car j'en comprends la cause : je n'étais pas digne de vous voir ^ » .