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(') Lia. — O Lia , chanvre et jate. — O Lia et chanvre, f hanvre , jate et autres fibres végétales.
<*) Lin, rhanvre et ramie. — (») Chancre. — (•) Lin
Pendant les dix dernières années du siècle, les machines de filature du lin ne se sont pas modifiées. Mais on a notablement réduit la vitesse des peigneuses et des autres machines de préparation , afin de ménager la matière au commencement du travail et d'accélérer ensuite la marche des métiers à filer. Des améliorations ont été apportées au cardage de Tétoupe; les ingénieurs cherchent encore, pour cette matière, une bonne peigneuse à rendement convenable et de pri\ modéré. La protection assurée par les tarifs douaniers de 1892 a permis la fabrication, en France, de fils fins supérieurs pour toiles dlrlande.
Bien que les statistiques certaines fassent défaut, l'extension de notre tissage depuis 1889 paraît indubitable. Les centres où cette industrie offre le plus d'activité se trouvent dans le Nord, en Normandie et dans les Vosges. Malheureusement, le désir du bon marché entrave la fabrication des toiles de première qualité.
Malgré la concurrence du coton, notre filterie de lin garde sa haute réputation. Ses produits sont évalués à 9 5 millions de francs.
Le chanvre trouve maintenant dans la corderie son débouché dominant.
Au cours des années 1898, 1899 et 1900, notre importation annuelle de matière première a représenté en moyenne 63 millions et demi de francs, pour le lin, et 16 millions 3, pour le chanvre; les deux textiles réunis ont donné lieu à une exportation de 1 1 millions 4. Les entrées et les sorties des produits manufacturés sont respectivement : de 6 millions 1 et 1 3 millions 9 , en ce qui concerne les fils de lin, de chanvre ou de ramie; de 10 millions 3 et 10 millions 6, en ce qui concerne les tissus faits des mêmes textiles. Nous achetons surtout le lin de Russie, le chanvre d'Italie, les fils et les tissus d'Angleterre. Les pays où s eflFectuent nos ventes sont principalement : la Belgique, pour le lin; la Belgique et l'Angleterre, pour les fils; l'Angleterre, la Belgique et les colonies françaises, pour les tissus.
Des différents Etats étrangers , la Grande-Bretagne est certainement celui où l'industrie linière a toujours le plus d'importance. Le siège de la filature des fils fins, de la fabrication des fils à coudre et du tissage des toiles fines ou moyennes se trouve en Irlande ; cette partie du Royaume-Uni présente un climat doux et humide, qui convient parfaitement à la filature; l'Ecosse conserve la spécialité des gros numéros en fils secs et des toiles fortes.
Les plantations de jule dans les Indes britanniques couvrent plus de 5 00,000 hectares et donnent une récolte évaluée, en 1897, à 1,2 5 0,0 00 tonnes, dont 700,000 vont aux manufactures locales, tandis que le surplus est exporté en Europe et en Amérique.
De nombreux établissements se sont successivement élevés pour la filature et le tissage du jute aux Indes, en Amérique, en Australie, en Europe et notamment en Angleterre, dans le district de Dundee. L'introduction de la filature en France date de i843; elle est due à MM. D. Dickson et J. Carmiehaêl. MM. Saint frères ont ensuite fondé le premier tissage mécanique (1857). Comme au début, notre industrie du jute reste cantonnée dans la région de Dunkerque et dcins la Picardie. Ses progrès sont incessants : nous avons actuellement près de 85,000 broches. La Grande-Bretagne a un outillage encore plus
puissant On ne compte pas aux Indes moins de 376,000 broches et 1 3,600 métiers à tisser.
Pendant la période triennale 1898-1900, la valeur annuelle moyenne des importations de jute en France a dépassé 3o millions de francs, celle des exportations de fils 3 millions et celle ies exportations de tissus 6 millions.
La statistique des Indes britanniques pour 1900 évalue à 198 millions les sorties de matière première et à 1 54 millions l'exportation des tissus. Plus de la moitié du jute expédié par les Indes (10 4 millions) est allée dans le Royaume-Uni , qui en a réexpédié une forte part sous forme de fils (12 millions) ou de tissus (^7 millions).
Dans un précédent chapitre, j'ai déjà rappelé, en même temps que les qualités de la ramier les difficultés qui jusqu'ici ont enrayé les emplois de cet excellent textile. Il serait très désirable que ces difficultés pussent enfin être vaincues,
La France a cinq filatures de ramie, l'Allemagne deux et l'Angleterre également deux.
\ Entre autres produits remarquables obtenus au moyen des fils de ramie, on peut citer le linge, beaucoup plus résistant au lavage que la toile de lin. Certaines grandes entreprises, comme la Compagnie transatlantique, font maintenant usage du linge de ramie, dont la solidité et la durée compensent largement le prix élevé.
L'usage a prévalu de joindre dans les classifications le travail de Yamtanle à celui du lin, du chanvre ou du jute, bien qu'il s'agisse là d'un minéral, composé de silice, de magnésie et d'alumine. C'est qu'en effet l'amiante se file et se tisse, fournit des étoffes, soit seul, soit en mélange avec d'autres textiles. Les caractéristiques de l'amiante sont l'incombustilité, l'inconductibilité électrique ou calorique, l'imputrescibiïité.
On trouve l'amiante en France (Pyrénées, Savoie, Corse), en Sibérie, en Italie, au Canada, au Cap de Bonne-Espérance. Il y a vingtcinq ans environ, l'Italie était le seul pays vraiment producteur. Aujourd'hui, le Canada est le principal centre d'extraction ; dès 1898 ,
niPlltirillK ^ATIOSILK.
il donnait près de 16,000 tonnes. Le contingent de la province de Québec représente 90 p. 100 de k consommation du monde entier.
À la filature du lin et du chanvre se rattache la corderie, pour laquelle les fabricants mettent d'ailleurs en œuvre d'autres matières premières. Les textiles habituellement utilisés sont : le chanvre d'Europe (ficelles, cordes et cordages ordinaires); le lin (cordelettes fines et cordes de fantaisie); le jute (ficelles et cordes de qualité inférieure); le chanvre de Manille, le sisal et \e phormium tmax (ficelles de moissonneuses-lieuses, câbles de mines, câbles de transmission).
Notre importation annuelle de ficelles ou de cordages est inférieure à 4oo,ooo francs, tandis que l'exportation dépasse 5,53 0,000 francs.
3. Fils et tissus de laine. — On sait que la laine est employée pour la fabrication de deux genres de tissus très différents : les tissus ra» et les û^^w^ feutrés ou draps. Dans les premiers, les fils restent à découvert, bien visibles : ils doivent être souvent très fins, toujours réguliers et homogènes, et ne peuvent arriver à cet état que par des opérations multiples, avec intervention du peignage^ ce qui leur a fait donner le nom de JiU peignés. Dans les tissus feutrés, les fils n'atteignent jamais une grande finesse; ils ne forment, en quelque sorte, que le canevas de l'étoffe, qui se condense et prend corps par le foulage : on y emploie ou plutôt on y employait k peu près exclusivement autrefois de la laine cardée. Aujourd'hui, la laine peignée est fréquemment utilisée pour la fabrication de certains draps, notamment des draps de fantaisie; en outre, les mélanges de laine peignée et de laine cardée sont devenus usuels : c'est même ce qui a déterminé les organisateurs des Expositions à réunir, depuis 1 889, les deux classes antérieurement distinctes dans les classifications. Néanmoins on peut encore dire que le domaine de la laine cardée comprend surtout les tissus épais et chauds pour vêtements d'homme, et celui de la laine peignée les étoffes légères, destinées en grande partie à la consommation féminine.
Afin de rendre mes explications plus claires, je devrai, du moins jusqu'à une époque récente, examiner successivement la marche de l'industrie pour les tissus foulés et pour les tissus non foulés.
Vers i8o3, Douglas et Cockerill importèrent en France les premières machines à carder et filer mécaniquement la laine : de cette époque date une véritable rénovation de l'industrie drapière.
Malheureusement survint, en 1 81 4, une crise due à diverses causes, parmi lesquelles il convient de citer Ténorme importation des draps belges : nos voisins avaient, en effet, employé avant nous les machines anglaises; ils étaient parvenus ainsi à produire davantage, plus vite et à meilleur marché. Les industriels français n'hésitèrent pas à faire des sacrifices pour s'outiller comme leurs concurrents de Belgique et d'Angleterre; mais, en même temps, ils sollicitèrent la prohibition des draps étrangers et réclamèrent un droit de sortie sur les laines*
L'Exposition de 1819 prouva que l'industrie nationale avait reconquis le terrain perdu, et la supériorité des draps français y fut officiellement reconnue. Cette supériorité était due, pour une certaine part, au soin apporté dans le triage des laines. Jusqu'alors, on n'avait pas assez remarqué la différence de finesse des toisons d'une même provenance ni celle des parties d'une même toison. Le triage permit d'obtenir des matières exceptionnellement belles et fines pour les tissus du plus haut prix. De grands efforts avaient, d'ailleurs, été faits dans le but de perfectionner les machines et d'en inventer de nouvelles : MM. Temaux, qui possédaient des manufactures de draps à Sedan, Louviers, Elbeuf et Saint-Ouen, exposaient en 1819 un métier à tisser mécaniquement; le baron Poupart de Neuflize (manufacturier à Sedan, Louviers et Elbeuf), Sevenne (négociant à Paris) et John Collier (ingénieur-mécanicien), montraient une tondeuse à forces hélicoïdes. Sedan et Louviers, placés à la tête du mouvement industriel, fabriquaient des draps d'une extrême finesse, sans rivaux en Europe ; Elbeuf offrait une grande variété de produits, très remarquables par leur qualité ; les départements de l'Aude, de THérault et du Tarn faisaient des tissus destinés à l'exportation, et le jury signalait en particulier les draperies pour le Levant, venant de Garcassonne, Saint-Pons, Mazamet et Clermont-l'Hérault.
Cependant l'industrie française était au lendemain d'une crise et de ruines imputables à la surproduction qui avait suivi l'introduction des machines. Les chefs d'établissements, assez habiles pour résister aux
entraînements et assez heureux pour franchir ce mauvais pas, jouirent bientôt dune prospérité exceptionnelle. En 1898, les rapporteurs du jur\ central estimaient à plus de i5o millions la valeur des draps livrés annuellement au commerce par les fabricants français : à elle seule, la ville d'Elbeuf entrait pour 36 millions dans ce total.
À l'Exposition de 1827 figurèrent des draps de toute sorte : draps forts appelés cuirs laine; draps imperméables; étoffes légères, telles que zéphyrs, amazones, bolivars ou flanelles avec chaîne et trame en fils cardés, entrant en concurrence avec les flanelles croisées à chaîne peignée et Irame cardée. Tous les tissus étaient bons. Mais les couleurs et les nuances manquaient parfois de régularité et donnaient lieu à des barres ou barrages.
Le danger de la surproduction apparaissant de nouveau , on songea à accroître l'exportation et on demanda au Gouvernement de Tencourager. Plusieurs industriels de Sedan, d'Elbeuf et d'Abbeville trouvèrent des débouchés en Chine et dans les deux Amériques; leurs draps étaient quelquefois paj es en thé et en indigo.
Après les troubles de juillet i83o, le Gouvernement accorda un subside de 3o millions aux commerçants et industriels les plus éprouvés ; la fabrication drapière continua à se développer et à étendre son exportation qui, de i5 millions en 1897, P^^^^^ p'^^ ^^ *^ "^îl" lions en 1882.
L'Exposition de 1 834 fut, pour la draperie, l'occasion d'une nouvelle victoire ; le nombre des exposants, la qualité et la diversité des produits attestérejit les progrès incessants réalisés par notre industrie. Elbeuf se fit remarquer par ses nouveautés et devint le Leeds de la Franco : au drap uni venait ainsi s'adjoindre le drap façonné. Un fait regrettable commençait à se manifester : par suite des pertes de nos cultivateui^s sur les laines fines, l'importation en France des laines étrangères augmentait sensiblement; dès i84o, cette importation représentait la moitié de la consommation, malgré le droit de 3 9 p. 1 00 à l'entrée.
Ici se placent deux perfectionnements considérables dans le matériel de la filature : la carde à boudins, fil continu, remplaça la carde à loqueltes, et le métier mule-jenuy de 100 à 3oo broches, mu par un
FILS ET TISSUS DE LAINE. Ui
moteur mécanique, fut substitué au métier à main de 4o à 60 broches, ce qui abaissa de 10 p. 100 environ le prix de la filature.
En i844, rExposition montra que non seulement les trois grands centres de l'industrie drapière, Sedan, Louviers et Elbeuf, mais aussi tous les autres, comme Vire, Vienne, Mazamet, etc., avaient accompli des progrès notables dans les étoffes de goût. Partout également, l'ancien outillage disparaissait devant les machines perfectionnées, qui augmentaient la production et amélioraient la qualité. Les foulons à l'anglaise commençaient à être employés ; l'action des anciennes piles était ainsi remplacée par la pression entre deux cylindres, qui donnait un drap plus égal , plus ferme , moins exposé aux tares.
Nos fabricants redoublaient d'efforts pour élargir leurs débouchés à l'étranger et pour réparer la faute de quelques producteurs, qui avaient pris la fâcheuse habitude de n'expédier au loin que des tissus de second choix.
Vers 1845, les étoffes drapées se divisaient en quatre catégories : 1** étoffes foulées et garnies, unies, façonnées et brodées, connues sous le nom de tartans, coatings, vénitiennes, etc.; 3** draps proprement dits ; 3** draps croisés, tels que castors, satins, casimirs ; li"" étoffes plus ou moins drapées, en armures de fantaisie, pour pantalons d'hiver et d'été. Les nouveautés drapées de la quatrième catégorie s'exportaient à Batavia, à Manille, à Singapour, au Cap, où les articles d'Elbeuf, en particulier, jouissaient d'une réputation incontestée. Elbeuf et Abbeville faisaient aussi un commerce important avec la Chine et y envoyaient des étoffes légères dites zéphyrs. D'une enquête oflScielle organisée à cette époque et portant sur les seuls ateliers de plus de 10 ouvriers, il résultait que la production française en lainages foulés n'était pas inférieure à 3 00 millions de francs, dont 55 à 60 millions pour Elbeuf, 30 millions pour Sedan, 9 millions pour Louviers.
Elbeuf, réputé pour la fabrication des draps de couleurs fortes, se mit à faire en grand les draps noirs fins, dont l'usage se répandait chaque jour, et la fabrique elbeuvienne ne tarda pas à fournir le cinquième de la consommation totale du drap noir en France. Bischwiller, de son côté, continua la fabrication des draps noirs intermédiaires, et sa production s'éleva en 1 8/16 à 6 millions.
Bientôt apparurent les machineg & effilocher les chiiïonB de tissus, afin d'utiliser à nouveau la laine et de créer, par suite, des articles d'un prix très modique.
A la veille de la première Exposition universelle internationale, celle de Londres en i85i, notre industrie drapière tenait dans le monde une situation sans égale; son outillage était perfectionné, ses prix de revient avantageux, et ses étoffes universellement recherchées. Grâce au travail mécanique, elle avait pu, avec un personnel ne dépassant pas celui de 1 800, accroître dans une proportion énorme le chiffre de sa fabrication, augmenter les salaires et diminuer le prix des draps; ce dernier résultat était, du reste, facilité par un abaissement du prix des laines.
En i85i, 4a production française des lainages de toute nature représentait 990 millions de francs, dont 6/10 pour les étoffes foulées; notre exportation atteignait 110 millions. L'Angleterre produisait 967 millions de tissus foulés ou ras, chiffre peu supérieur au nôtre ; elle exportait pour uko millions. Dans le ZoUverein «• la production n'allait pas au delà de 4oo millions, l'exportation au delà de 5o millions. Les industriels français qui prirent part à l'Exposition de Londres furent peu nombreux, mais soutinrent dignement leur renom; de hautes récompenses affirmèrent les mérites de leurs produits.
L'année i855 marque peut-être l'apogée de notre industiîe drapière. De Montagnac, manufacturier à Sedan, obtint un gros succès pour le drap-velours qu'il venait de créer par le battage de l'étoffe mouillée et qui imitait le velours de soie , tout en gardant la douceur et la souplesse de la laine. Quelques fabricants d'Elbeuf , et en particulier Ghenevière, avaient su trouver des tissus nouveaux et variés, par le mélange à la laine de diverses matières, telles que la soie, A ce moment, la laine indigène n'entrait plus que pour un quart dans la consommation ; on faisait venir des laines étrangères de Russie, d'Allemagne, d'Australie, d'Espagne et de la Plata; en revanche, les exportations de tissus s'étaient développées et le marché de nos draps s'étendait non seulement en Italie et en Espagne, mais dans le Levant et dans tous les Etats des deux Amériques.
Peu de temps après, les traités de 1860, seconde application du
libre échange vis-à-vis de l'Angleterre, vinrent jeter une certaine perturbation dans rindustrie française : la fabrication se ralentit et subit des chômages ; l'invasion des tissus anglais causa des pertes irréparables à un grand nombre de petits industriels qui travaillaient encore pour leur compte dans les campagnes. Notre fabrique n'en tint pas moins une belle place à l'Exposition de Londres, en 1863 ; elle s'y distingua spécialement ff par le choix des dessins et l'harmonie des cou- (fleurs». Mais cette Exposition permit surtout d'apprécier l'importance de l'industrie drapière en Belgique, et spécialement à Verviers : les étoffes belges, sensiblement inférieures à celles de la France au point de vue de la qualité , avaient l'avantage du bon marché. On vit aussi à Londres les premières machines pour le séchage de la laine.
Après une période de découragement, nos producteurs entreprirent de lutter contre leurs concurrents anglais. Ils spécialisèrent davantage les étoffes pour les différentes parties du costume. Elbeuf fabriqua à la fois des cuirs-laine, des imperméables, des zéphyrs, des draps croisés, des satinés, des édredons, des castors, des ondulés, des ratines, des frisés, des draps de fantaisie mélangés de soie et de coton, etc.; la gamme s'enrichit de tissus nouveaux, de satinés aux nuances tendres,de casimirs jaspés et chinés , de tartans légers et duveteux pour confections féminines, d'une foule d'articles naguère inconnus. Sedan se signala par ses façonnés, ses draps noirs, ses twines fines et mélangées, ses velours de laine. Louviers entreprit d'imiter les articles anglais. Vire suivit l'exemple de Sedan et fabriqua plus spécialement les bleus unis et les veloutés pour le costume de dame. Vienne exécuta avec des matières communes les mêmes étoffes qu'Elbeuf. Ce qui distinguait tous les tissus de cette époque, c'était l'excellence de la filature , grâce à laquelle on pouvait déjà composer des étoffes d'une netteté remarquable.
L'introduction des laines coloniales, particulièrement des laines de Buenos-Ayres et de Montevideo, donnait des tissus plus fins et moins' coûteux. Toutefois ces laines présentaient un grave inconvénient pour la filature : elles renfermaient des débris végétaux, chardons ou grate^ rons, en quantité beaucoup trop considérable pour qu'il fût possible de les employer sans une épuration préalable ; aussi vit-on figurer à
l'Exposition de 1 867 une machine à échardonner. Outre les graterons, les laines coloniales contenaient d'autres débris végétaux que les moyens mécaniques étaient impuissants à faire disparaître et qui exigeaient des opérations coûteuses, l'époutillage et l'épincetage; heureusement fut découvert Tépaillage chimique, fondé sur la propriété qu'ont des acides portés à une certaine température, de détruire les matières végétales sans altérer les matières animales.
Un autre événement capital fut l'emploi de la blousse, déchet provenant des laines soumises au peignage. D'abord utilisée timidement vers 1863, la blousse ne tarda pas à trouver sa place dans la draperie unie, et principalement dans le drap noir, où son mélange avec la laine mère donnait plus de finesse et de moelleux ; la blousse blanche pouvant, à l'inverse de la blousse teinte, se filer à des taux élevés, on comprend tout le parti qu'en tirèrent les fabricants pour les draps teints en pièce. Ce fut une économie notable : le prix moyen du kilogramme de blousse variait de 4 à 7 francs, alors que le prix de la laine d'Allemagne servant à la fabrication du drap noir oscillait entre 8 et ili francs.
D'autres perfectionnements remontent à la même époque : substitution de moyens automatiques, surs et rapides, à la main de l'homme, pour le dégraissage de la laine ; remplacement de l'ensimage ou graissage à l'arrosoir par l'action du loup graisseur de Gélestin Martin; mise au point, par le même constructeur, du métier que Vimont de Vire avait inventé dès i855 et qui réalisait «la simultaffuéité des trois fonctions de la filature, étirage, torsion, renvidage??; retordage mécanique au moyen des machines de Ryo-Gatteau et de Sjkes; construction de cardes nouvelles par la maison Mercier de Louviers ; adaptation des métiers à tisser aux besoins divers de la fabrication. Mercier, Lacroix de Rouen, Stehelin de Bischwiller, avaient établi des métiers mécaniques à draps et à satins, extrêmement pratiques pour la draperie unie ; mais ces métiers n'étaient pas appliqués au tissage des nouveautés, le travail inconscient de la machine n'ayant pu jusque-là remplacer pour ces tissus l'intelligence et la sagacité de l'ouvrier.
Malgré tous ces efforts, la fabrique française luttait difficilement
contre les conséquences des traites de 1860. C'est ainsi que le chiffre d'affaires d'Elbeuf et de ses annexes, qui, dans la période comprise entre i853 et i858, avait progressé de 55 à 85 millions, se retrouvait à 85 millions en 1866 et tombait à 80 millions en 1867. Les rapporteurs du jury de 1867, quoique rendant un juste hommage à la qualité de nos produits, insistaient sur la concurrence redoutable de l'Angleterre et delà Belgique, sur les moyens mis en œuvre par ces deux pays pour envahir le marché français, sur les conditions difficiles dans lesquelles se trouvaient nos manufactures, notamment en raison de la cherté du combustible , sur l'énergie qu'il nous fallait déployer, sur la nécessité de nouvelles améliorations dans l'outillage , sur l'opportunité de recourir davantage au tissage mécanique.
Le bon marché des laines imprima cependant une certaine activité à notre fabrication; diverses villes travaillant la laine cardée, Sedan, Louviers, Bischwiller, Vire, Mazamet, prirent d'ailleui^s le parti de diminuer leurs qualités pour imiter les draps anglais et belges.
Une fois encore, les transactions commerciales furent arrêtées par les événements de 1870. A Elbeuf, l'entrée des laines brutes, qui avait atteint près de â 0,000 tonnes en 1869, descendit à 1 i,/i6o tonnes en 1870 et à ii,iâo tonnes en 1871; la production tomba de 90 millions de francs en 1869 à 5i millions en 1.870. Tout concourait du reste à aggraver la crise : interruption du service des transports, pénurie du charbon dont le prix s'éleva jusqu'à 70 francs la tonne, hausse rapide et inattendue de la laine.
11 y eut bien une reprise à la signature de la paix ; mais l'essor fut vite enrayé par l'insurrection de la Commune et par l'annonce des droits que le Gouvernement se proposait d'instituer sur l'entrée des matières premières.
Les débouchés offerts à notre exportation tendaient à se fermer : l'Amérique du Nord élevait ses droits de douane à 80 p. 1 00 ; l'Espagne se protégeait par une taxe de 3 o p. 100, la Russie par un droit de 4o p. 100 ; des révolutions intestines troublaient l'Amérique du Sud. D'autre part, l'Angleterre, qui voyait également diminuer son commerce avec ces pays, déversait sur notre marché le trop-plein de sa production. Les importations de tissus étrangers, évaluées à âo mil-
lions en 1861 et à ^9 millions en 1867, montaient à 79 millions en
L'Exposition de 1878 ne révéla aucune de ces découvertes importantes qui modifient les conditions d'existence d'une industrie. Pourtant, l'outillage continuait k se perfectionner et les anciens procédés clisparaissaient de plus en plus.
Parmi les nations étrangères, l'Angleterre affirmait sa suprématie, grâce aux facilités d'approvisionnement qu'offraient ses marchés de laines coloniales à Londres et à Liverpooi ^^\ grâce aussi au bon marché de la houille, à l'immense développement de la construction des machines, à l'abondance des capitaux, aux débouchés que la métropole trouvait dans ses colonies. Gomme la Grande-Bretagne, la Belgique était dans une excellente situation, qu'elle devait à son magnifique port d'Anvers, à ses puissantes mines de houille, à ses nombreuses voies de communication, à sa population active et intelligente. L'Autriche comptait au nombre des grands pays producteurs. Quoiqu'elle eût notablement progressé, la Russie devait encore accroître et améliorer sa fabrication.
La caractéristique de l'Exposition consistait dans l'uniformité relative des produits du monde entier. Suivant l'habileté ou la force productive de chaque nation, les tissus étaient un peu plus ou un peu moins bien fabriqués, un peu plus ou un peu moins chers; mais le cachet spécial ne s'accusait plus comme autrefois.
En France, à côté d'une admirable collection de nouveautés, Elbeuf présentait des draps unis, dont la finesse et les apprêts ne laissaient rien à désirer. Sedan et Louviers conservaient la réputation de leur draperie unie et de leurs fantaisies. Vienne et Mazamet témoignaient d'efforts persévérants et montraient des draps communs rivalisant avec les produits similaires anglais. La production nationale en tissus de laine cardée était estimée à 3 5o millions ; l'exportation, qui, en 1 876, approchait de 76 millions, avait fléchi depuis 1 876 et ne dépassait pas 58 millions en 1878; quant à l'importation, elle était passée de 10 millions en iS'jkk 19 millions en 1876 et 17 millions en 1878 :
(^^ Ces deux places recevaient annuellement i5o millions de kilogrammes de laines coloniales.
ainsi Tinvasion de» tissus étrangers, et surtout des nouveautés anglaises, devenait plus menaçante, en même temps que notre exportation diminuait.
Avant de poursuivre cet historique, jetons un coup d'œil sur l'évolution de l'industrie des laines non foulées depuis le commencement du siècle.
On signale à Reims Tannée 186& comme le point de départ de la production du mérinos. La première pièce fut tissée à rétablissement dit le Mont Dieu avec une trame en fil lisse tordu , employé ordinairement à la chaîne, et devait servir à faire des châles. Cette étoffe, dont la chaîne et la trame étaient peignées, constituait un article nouveau pour larmure croisée. Elle fit l'objet du brevet pris le 4 décembre i8o4 par Jobert^Lucas et C" de la maison Ternaux.
L'initiative des premiers essais sérieux de peignage mécanique appartient à la France. Vers 1 8 1 9 , débutèrent les applications effectives des machines à peigner ; en même temps commença l'essor de l'industrie des châles français. Cependant les tentatives de peignage mécanique demeuraient encore sans succès signalé, quand Laurent eut l'idée de se servir du peigne cylindrique ou manchon circulaire armé d'aiguilles, pour faciliter et régulariser les étirages. Cet engin fut perfectionné par différents industriels.
Pendant la période de tâtonnements du peignage, la filature mécanique frayait sa voie, mais très péniblement, à partir de 1 8 1 s. Bazancourt prit la tête du mouvement; LeCateau, Rethel, Reims, puis Paris, Roubaix et Amiens suivirent.
A l'Exposition de 1838 figuraient de très beaux échantillons de laine peignée et filée mécaniquement, que le jury récompensa par des médailles d'or. On y voyait également d'excellentes étoffes rases et des châles cachemires fort remarquables.
En 1896, apparut une peigneuse originale, inventée par Godard, d'Amiens, et construite par Collier. A la même époque naissait la filature de Fourmies, embrjon d'un des grands centres industriels de la France.
Les fils et les tissus de laine peignée continuèrent à faire bonne
figure aux Expositions de 1837, i83A, ^^89 et 1 86 'i. On constatait, lors de cette dernière Exposition, des progrès notables non seulement dans la fabrication mécanique, mais encore dans la confection même des articles de goût et de luxe, et spécialement des cachemires, dont la valeur, pour un châle de même surface (1 m. q. 60), variait de 8 francs à 800 francs et davantage.
Il était réservé à une nouvelle machine, la peigneuse Heilmann, de provoquer une véritable révolution. Cette peigneuse, qui divisait la mèche, agissait en quelque sorte sur les fibres isolées et, sans l'intervention de la chaleur, les réunissait ensuite pour en former un ruban continu. Elle tarda néanmoins à être utilisée.
La France occupa une place des plus importantes à l'Exposition de i85i. Nous étions alors les maîtres incontestés pour la filature et le tissage de la laine cardée; quant au peigné, notre outillage de création récente semblait devoir être le point de départ d'une rénovation industrielle, et nos tissus ras, façonnés ou à armures, étaient sans rivaux. J'ai déjà dit, à propos des tissus foulés, quelle était alors l'importance de notre production et de notre exportation ; je me borne à ajouter que la France comptait plus de 8 5 0,0 00 broches de filature pour laine peignée, occupant 5 1 ,000 personnes, dont le salaire dépassait 26 millions de francs.
En Angleterre, l'histoire de la ville de Bradford était presque celle de la laine peignée dans ce pa\s. Au commencement du siècle, Bradford avait une population de i3,ooo âmes; le nombre des habitants s accrut dès l'introduction des métiers à filer ; lors de l'Exposition de Londres, il dépassait 100,000. Les Anglais se montraient tout à fait supérieurs dans la filature de la laine peignée ; ils fabriquaient d'incomparables tissus de laine longue ; leurs tissus mérinos mélangés de coton revenaient à un prix incroyable de bon marché.
L'industrie de la laine peignée en Allemagne n'était due qu'à l'application de nos procédés. Tous les produits exposés parle Zollverein, en laine peignée , mélangée ou non de soie et de coton , imitaient ceux de la France, mais en qualité inférieure.
Des aptitudes franchement anglaises se manifestaient en Autriche, où la filature de la laine peignée avait pris naissance vers i83i. Un
mouvement très remarquable s'y dessinait par suite de la création d'immenses usines réunissant la filature, le tissage, l'impression et les apprêts.
Dans la section russe avaient pris place des tissus de laine pure ou mélangée de soie et de coton, imités des tissus français. Il n'existait pas encore de peignage mécanique en Russie, sauf dans les établissements qui filaient pour leur propre tissage. A l'origine, le système adopté fut le peignage à la carde, dont le produit était dénommé peigné-cardé.
La Belgique avait une exposition médiocre en tissus de laine peignée. Il en était de même de l'Espagne, des Etats-Unis et des Pays-Bas.
Ce que nous avions, en définitive, le plus à redouter, c'était le bas prix des tissus anglais, dû à l'application presque universelle de la mécanique dans le tissage, à la combinaison économique des étoffes que l'Angleterre créait ou copiait, au bon marché des capitaux et surtout du combustible. L'Allemagne tendait à arriver au même résultat. Notre savant rapporteur conseillait aux industriels français d'employer davantage leur goût à la fabrication des étoffes consommées par les masses, de développer l'usage du ^ métier mécanique, de créer des comptoirs directs sur les principaux marchés.
L'Exposition suivante, celle de i855, permit de constater que ces conseils avaient été écoutés. Suivant les appréciations du jury, la peigneuse Heilmann constituait l'instrument le plus précieux qui eût été découvert depuis quarante ans dans la filature. Les assortiments si complets de tissus présentés par MM. Schlumberger furent, de l'aveu même des Anglais , jugés supérieurs à tous les autres.
À l'Exposition de Londres, de 1 863 , nos étoffes rases surent, comme la belle draperie, garder leur prépondérance. Dans la fabrication des châles, le problème du spoulinage mécanique, pendant longtemps réputé insoluble, était sur la voie de solutions industrielles qui tendaient à faire disparaître l'infériorité des châles français vis-à-vis de ceux de l'Inde, ou plutôt à assurer leur suprématie. L'Alsace se faisait remarquer par ses filatures de laines peignées. En dix ans, de i85i à 1861, Roubaix avait élevé le nombre de ses broches de 1 45, 000 à 200,000, Tourcoing de 81,000 à 189,000, Amiens de /i3,ooo à 55,000. Pour les principales nations européennes, le mouvement avait
été pvdièie à celai de la PraBee. En Angieterre, on constatait, pendant la dernière période décennale, une augmentation de 60 p. 100 sur le matériel de la laine peijg^née et des tissus ras ; le goût des Anghw s'était d'ailleurs épuré, et ils cherchaient k lutter même sur ce terrain avec la France.
L'Exposition de 1867 mit encore davantage en lumière le développement de Tindustrie du peigné* MM. Holden, dont les établissements de Reims et de Croix fournissaient, en 1866, /(,5oo,ooo kilogrammes deiaine peignée, exposèrent des produits de premier ordre; les laines longues, les alpagas, les poils de chèvre peignés à Roubaix pouvaient, sauf quelques défectuosités de triage, rivaliser avec les plu» beaux spécimens de Bradford; les laines moyennes et communes de toutes provenances étaient satisfaisantes. De 1861 à 1867, ^^ Fraûce avait vu la valeur de ses exportations de laine peignée, presque exclusivement en destination de TAllemagne, passer de 65o,ooo francs è 7 millions et demi, tandis que Timportation d'An^eterre se réduisait & 9 3 5, 000 francs. Deux centres industriels contribuaient particulièrement à ce succès : Reims, qui possédait 536 peigneuses pouvant fournir 19,000 kilogrammes par jour, et Roubaix, qui en avait 356, donnant une production journalière de & 0,000 kilogrammes.
Plus de 60 filateurs et beaucoup de tisseurs exposèrent en 1 867 des fils de laine peignée , fils simples en laine mérinos , fils retors pure laine , fils pour tapisserie et bonneterie, fils simples et retors en laine longue, etc- L'Angleterre avait une prééminence marquée dans les trames simples en laine longue, les retors et les fils d'alpaga; Rradford surpassait Roubaix, malgré le parti que cette place avait su tirer des laines d'Afrique, de Perse et des Indes. Mais, après TAngleterre, la France occupait le premier rang, et, pour la filature de la laine peignée mérinos, elle servait de modèle à toutes les autres nations. Si aucune machine nouvelle de filature ne pouvait être signalée, du moins l'usage du métier self-acting devenait chaque jour plus général; en outre, la supériorité du matériel français pour les laines mérinos s'accentuait nettement.
La fabrique anglaise consommait, en 1866, 1 39, 000 tonnes de laine, soit 9 1 p. 1 00 de j^us qu'en 1 861 ; son exportation de fils de
laine (fils de laine peignée pour la plupart) atteignait 1 18 millions de francs, en augmentation de 33 p. loo sur le chiflfre de i86i- Notre filature n était pas restée en arrière; de 1863 à 1866, le nombre de broches pour laine peignée avait reçu un accroissement notable ; il s'élevait à 1,760,000, au lieu de i,3o 0,000; le département du Nord figurait dans le total pour 900,00b broches. Quant à notre exportation de fils, elle avak fait un bond de 6 millions et demi à sS millions. D'après les chiffres statistiques consignés dans le rapport du jury, les pays du Zollverein ne comptaient que 820,000 broches, dont très peu pour les laines longues; l'Autriche, 5o,ooo; les Etats-Unis, 100,000 : l'industrie de l'Amérique du Nord, qui ne remontait guère au delà de 1860, trouvait une protection efficace dans des droits presque prohibitifs, de 6 5 et même 7 5 p. 1 o o , selon la nature des produits importés.
En France, les principaux centres de production des tissus en peigné étaient Reims, Roubaix, Saint-Quentin, Amiens, Le Gâteau, Guise, Sainte-Marie-aux-Mines, Mulhouse, Rouen et Paris. Depuis 1861, Roubaix ne cessait de grandir; en dix ans, sa production et sa population avaient décuplé; ses fabricants, pleins d'initiative, n'hésitaient pas à risquer de gros capitaux pour perfectionner leur outillage et lutter contre leurs rivaux de Rradford; ils avaient, en 1867, plus de 1 0,000 métiers mécaniques. Reims avait porté , dans la période de 1 869 à 1866, le nombre de ses métiers mécaniques de 2,5oo à 6,.90o; il y restait encore 1 5,ooo métiers à main, occupant 4o,ooo personnes; sa production était passée de 76 millions à io5 millions. L'exportation de nos tissus de peigné (laine pure) s'élevait à 55 millions et demi en 1 866 , au lieu de 3o millions et demi en 1 86 1 .
Toutefois, à la veille de l'Exposition de 1 867, Je marché français se trouvait quelque peu encombré. Poussés par la concurrence, nos fabricants avaient exagéré leur production et le danger apparaissait d'autant plus sérieux que les pays d'exportation commençaient à se protéger par des droits excessifs. En même temps, à la faveur des traités de commerce, l'Angleterre portait son importation sur nos places de 12 millions en 1861 à 37 millions en 18 66, Il est juste d'ajouter que k France lui donnait la riposte et déversait au delà de la Manche 37 millions et demi de tissus au lieu de 1 1 millions.
Dans l'ensemble , le jury apprécia les étoffes exposées par le Royaume- Uni comme cria dernière expression de la belle fabrication mécanique t», et celles de la France comme supérieures en qualité et en bon goût. La Prusse et TAutriche offraient de belles copies des tissus anglais et français; la Belgique, en pleine renaissance industrielle, montrait que Bradford et Roubaix auraient désormais en elle un concurrent redoutable; la Russie apparaissait aussi en progrès, grâce à ses grandes usines de Moscou, et cherchait à refouler les produits étrangers par ses droits de douane.
Les événements de 1870-1871 n'exercèrent pas sur l'industrie de la laine peignée une influence aussi désastreuse qu'on eût été fondé à le croire. Après la crise, la spécialité se développa dans le Nord, la Marne, la Somme, les Ardennes et l'Aisne. Des progrès nouveaux furent réalisés dans la fdature, notamment par la substitution plus complète du métier self-acting au métier mule-jenny, ainsi que dans le tissage, par la généralisation des machines : ces progrès étaient d'ailleui's solidaires, car il fallait de meilleurs fils pour pouvoir remplacer le travail manuel du tisseur par le travail automatique.
Nous arrivons ainsi à l'Exposition de 1878. Vers cette époque, le nombre des broches pour laine peignée était en France de 3,370,000, dont 1,3 5 0,0,00 dans le département du Nord; nous avions cependant perdu l'Alsace, cette région aussi industrieuse que française, qui, en 1867, ne comptait pas moins de 100,000 broches. La production nationale en fils pouvait être évaluée à 34 millions de kilogrammes, sur lesquels 4, 676, 000 kilogrammes allaient à l'étranger. Au total, l'industrie de la laine peignée devait représenter environ 5 60 millions.
Les filateurs cherchaient à ajouter le peignage à leur filature, et la façon correspondant à cette opération baissait de 3 5 p. 100; partout, la mule-jenny, avec son renvidage à bras, avait fait place au self-acting de 5oo, 600 et même 1,000 broches : cette substitution diminuait de moitié le prix de la main-d'œuvre, bien que, depuis 1861, lé salaire des fileurs et des rattacheurs eût augmenté de /io p. 100. Dans le tissage, de grands progrès avaient été également réalisés : tandis que le tisserand à la main lançait seulement 3,5 00 duites en douze heures et recevait un salaire de 1 fr. 76 à 3 francs par jour, le
tisseur mécanique, menant deux métiers, lançait i/io,ooo duites et recevait un salaire moyen de 4 francs à 4 fr. 3 5. Le tissu présentait d'ailleurs une régularité beaucoup plus grande.
Pour le mérinos, le cachemire, les étoffes de laine peignée longue et commune, nos grandes cités industrielles, Reims, Roubaix, Tourcoing, Fourmies, obtinrent des succès considérables, et, dans son rapport, M. Koechlin-Schwartz n'hésitait pas à placer la France au premier rang. Il en était de même des tissus de haute nouveauté fabriqués à Paris et en Picardie. Le rapporteur signalait aussi la bonne qualité de nos draps en laine peignée.
On constatait un rapprochement des deux industries de la laine peignée et de la laine cardée, qui se réunissaient dans des établissements de Reims, Roubaix, Tourcoing, Elbeuf. Ce rapprochement se manifestait également en Angleterre, en Autriche, en Russie, en Italie, en Belgique; depuis 1878, il n'a fait que s'accentuer, diminuant ainsi la spécialisation des centres industriels.
Le rapporteur de la classe unique où se trouvaient confondues la laine cardée et la laine peignée, à l'Exposition de 1889, P^*^ déclarer avec un légitime orgueil cjue la France était à la tête de tous les pays du monde dans lesquels se transformait la laine. Cette appréciation, basée sur les statistiques de 1887, se confirmait par les statistiques de 1889.
On évaluait, en effet, à 9 1 8 millions de kilogrammes la quantité de laine mise à la disposition de l'industrie européenne et américaine, pendant l'année 1889, et la seule consommation française avait atteint 221 millions de kilogrammes, représentant une valeur de /ioo millions de francs. Le contingent de l'Angleterre ne dépassait pas 2 1 3 millions de kilogrammes, y compris les poils de chèvre et d'alpaga, qui figuraient dans ce chiffre pour une assez forte part et qui , au contraire, n'entraient pas dans le total relatif à la France.
Sur les 221 înillions de kilogrammes mis à la disposition de l'industrie française, 5o millions seulement avaient été fournis par notre agriculture; le surplus provenait de l'Afrique du Sud, de l'Australie, de la Plata et de l'Uruguay. Nos laines indigènes étaient d'ailleurs gé-
IWraillEftIK lATlOSALI.
35â FILS ET TISSUS DE LAINE.
néralenient communes : par la nature même des choses, les cultivateurs français ne pouvaient se livrer à lelevage en grand des moutons, ni se préoccuper des qualités delà laine, nécessairement sacrifiée à la viande.
La France faisait des efforts vigoureux pour soustraire ses approvisionnements au monopole des marchés étrangers d'Angleterre et de Belgicjue. Plusieurs négociants de Roubaix, de Tourcoing et de Reims avaient envoyé des acheteurs et créé des succursales dans les pays de production, en Australie et à laPlata; ils effectuaient des importations directes, soit pour leur compte, soit pour celui des filateurs. D'autre part, des commerçants de Mazamet, établis à la Plata, importaient des cuirs et des laines de peaux, rendant ainsi la prospérité à une ville dont le tissage périclitait. Londres n'en restait pas moins de beaucoup le premier marché de laine du monde : en 1 889, il y avait été offert, aux ventes publiques, près de i,3oo,ooo balles de laines d'Australie et du Cap. Bien loin en arrière venaient Liverpool (2 1 4, 000 balles), Anvers (67,000), Marseille, le Havre et Bordeaux.
Grâce à Tindustrie du peignage, très dévelop|)ée dans le Nord et à Reims, la France était devenue le plus grand marché de laine peignée du monde; elle en avait produit, au cours de l'année 1889, 65 millions de kilogrammes et vendu à l'étranger 1 1 millions de kilogrammes, valant 60 millions de francs. Cette situation assurait constamment à nos manufacturiers un choix varié de matières premières, leur permettait de satisfaire à toutes les demandes et de suivre toutes les indications de la mode, constituait pour eux un précieux élément de supériorité.
Douze millions de kilogrammes de laine étaient entrés à la filature du cardé. Il fallait y ajouter un poids à peu près égal de renaissance, c'est-à-dire de laine effilochée, ainsi qu'un poids important de filés de coton.
Notre exportation de fils en 1889 s'élevait à 56 millions de francs et notre importation à 20 millions seulement (fils de laine, i3 millions; fils de poil de chèvre, 7 millions). La valeur des tissus de laine sortis de nos usines était estimée à 787 millions de francs et celle des tissus exportés à 364 millions, alors que les entrées ne dépassaient pas 68 millions de francs. En ajoutant à la valeur des tissus celle des peignés, des fils, des blousses et des déchets exportés, on arrivait à un
total de 925 millions de francs, sur lesquels le commerce extérieur absorbait environ 4 00 millions de francs. La laine et les lainages formaient le huitième de notre commerce extérieur spécial; les fils et les tissus de laine donnaient le cinquième de ce commerce pour les objets manufacturés.
D'après la statistique générale de la France (1887), Tindustrie lainière nationale comptait 3,i5â,ooo broches, 4^,700 métiers mécani(|ues de tissage et 2 5,4oo métiei's à bras. Les seuls chiffres connus alors, en ce qui concernait les autres pays, étaient les suivants : Espagne, 1 million de broches, 4,5oo métiers mécaniques à tisser et 5,aoo métiers à la main; Autriche-Hongrie, 693,000 broches, 28,600 métiers mécaniques et 18,000 méliei's à la main pour tissage; Etats-Unis, 65 o peigneuses, 4 00,0 00 broches, 3,5 00 métiers mécaniques , et 4,700 métiers à la main pour draperie, 55,ooo autres métiers à tisser de toute nature; Russie, 180,000 broches.
Parmi les faits caractéristiques dé Tépoque, il y a lieu de mentionner d'abord la substitution de la laine peignée à la laine cardée ou son mélange en forte proportion dans les tissus de draperie d'hommes, et spécialement dans les articles de fantaisie pour pantalons ou costumes complets. Cet emploi de la laine peignée , dont le début datait de 1 8 7 8 , permettait d'obtenir des étoffes plus fines, plus réduites et d'apparence plus riche, surtout par les effets de soie fine, d organsins, etc., retordus avec la laine : Roubaix, Tourcoing, Elbeuf et Verviers y excellaient.
De véritables tours de force, au point de vue du bon marché, avaient été réalisés par les fabricants de lainages pour robes ou pour vêtements de femmes; malgré la haute nouveauté qui les distinguait, le prix des tissus de Reims, Fourmies, Roubaix et même Paris, s'était notablement abaissé, sans que leur qualité en fût amoindrie; cet abaissement tenait non seulement à la réduction du prix de la matière première, mais encore au développement de nos usines et à l'économie opérée dans les moyens de production.
Le tricot fin en laine peignée s'imposait sous toutes les formes; il servait dans le vêtement et remplaçait la flanelle; les nombreux échantillons exposés en 1889 ^^^^î^^^l remarquables par leur finesse, ainsi que par la diversité des mélanges et des coloris.
Partout, en Europe et dans l'Amérique du Nord , on voyait se vulgariser le métier mécanique. Cette vulgarisation contribuait puissamment au nivellement des prix, qui dépendaient beaucoup moins des salaires, et à l'uniformisation des produits, qui n'exigeaient plus les mêmes aptitudes spéciales de la part des ouvriers.
Une innovation remarquable était l'emploi généralisé des déchets de la filature et de la fabrication. Il n'y avait plus rien qui ne fût réemployé, grâce aux procédés de carbonisation et d'effilochage. On faisait ainsi des tissus pure laine , de qualité relativement bonne et d'un prix extrêmement bas.
' En France, Roubaix, Tourcoing, Fourmies, Reims, Elbeuf paraissaient être les centres ayant accompli le plus de progrès pour la perfection et le bon marché des étofl'es nouvelles; la fabrication de Paris- Picardie restait l'une des plus belles et des plus riches; Vienne avait accompli de vrais prodiges pour les draps à bas prix et l'imitation de la nouveauté chère.
Ainsi que je l'indiquais dans un précédent chapitre, la quantité de laine mise à la disposition de l'industrie du monde, pendant les trois années i8g8, 1899 et 1900, a atteint en moyenne 987,800,000 kilogrammes (1,02/4,200,000 kilogrammes en 1898, 1,091,800,000 en 1899, 917,800,000 en 1900). Les chiff'res relatifs aux années 1899 et 1900 se sont répartis comme il suit entre les régions productrices ou exportatrices (en millions de kilogrammes) :
! France 43.o iS.o
Grande-Bretagne 63. i 68.9 ^ Continent d'Europe (France
exceptée) 160.8 160.8
Amérique du Nord isg-i i36.4
! Australie 268.6 93îi.8
Cap 39.9 20.8
Plata et Uruguay 235.5 180. 3
Autres pays hors d'Europe. . . 81. 5 79.3
Totaux 1,021.8 9i7«3
Le parta{je de la laine disponible entre les grandes régions raaniH facturières a été le suivant en 1898, 1899 et 1900 :
ANNÉES
GRANDE- BRBTAGNE.
CONTINENT D^BCttOPI.
AMÉRIQUE DU NOBD.
Millions d^ kilo^ramn
TOTALX.
M. Marteau, rapporteur du jury des fils et tissus de laine à TExposition de 1900, donne les évaluations que voici pour le nombre des broches et des métiers mécaniques dans les principaux pays indu-
striels :
BBOCBES.
Grande-Bretagne 5,55o,ooo
Allemagne 6,170,000
États-Unis 3, 000,000
France 3, 000,000
Autriche-Hongrie i,5oo,ooo
Russie 700,000
Belgique 626,000
Italie 35o,ooo
Suisse 1 3o,ooo
Espagne et Portugal, chacun 100,000
MériBBS X TISSEB.
&/i,ooo
/i5,ooo
5,5oo
9,5oo
D après les documents publiés par le Ministère du commerce et de l'industrie, la situation des divers Etats au point de vue de leur commerce extérieur se chiffrait ainsi en 1900 :
Allemagne
I Autriche-Hongrie.
Europe. . . l Belgique
Danemark
Espagne
IMPORTATIONS