‹ Le bilan d'un siècleChapitre 52 sur 69 · S 5. FILS ET TISSUS · texte numérisé non relu

S 5. FILS ET TISSUS

1. Fils et tissus de coton. — Le coton est, de toutes les matières textiles, celle qui donne lieu, sur la surface du globe, au mouvement d affaires le plus intense. Aujourd'hui, les tissus de coton présentent une infinie variété et s'emploient partout, grâce à leur bon marché, à leur solidité et à leur durée. Les préparations nouvelles, comme le mercerisage, ne pourront qu'en répandre encore lusage.

Vers la fin du xviu* siècle, la quantité de coton manufacturée en France et en Angleterre était respectivement évaluée à U millions et à 1 9 millions de kilogrammes. Ainsi l'Angleterre avait déjà pris une avance sensible. Préoccupé de cette situation et surtout de l'infériorité de notre matériel, le Gouvernement français ouvrit en i8oi un concours de machines à filer. Cependant l'emploi de la machine dans l'industrie du coton existait à peine en France, quand intervint le décret du ââ février i8o6 établissant le blocus continental. Réduits à leurs propres ressources, nos fabi-icants durent améliorer leur matériel; en moins de six ans, il y eut plus de soo filatures comptant un million de broches. Le rappoit du jury de l'Exposition de i8o6 constatait que les filateurs français ne dépassaient guère le n® 6o, malgré le débouché important offert au fil fin par les manufactures de mousseline de Tarare et de Saint-Quentin.

Un peu avant la fin du premier Empire, la France avait doublé sa production de 1 790 et travaillait 8 millions de kilogrammes de coton. Quant à l'Angleterre, elle atteignait 45 millions de kilogrammes.

Les événements de 1 8 1 4 ne nous furent point favorables. Derrière l'invasion des armées étrangères arriva l'invasion des étoffes anglaises; le lieutenant général du royaume leva brusquement le droit dont Napoléon I*^ avait frappé à l'entrée le coton en rame. Ce fut la ruine de nos industriels : le plus célèbre d'entre eux, Richard Lenoir, qui possédait 7 filatures et occupait 11,000 ouvriers, ne put résister à la tempête et mourut quelques années plus tard dans la misère. Ce fut aussi un nouvel élan donné à la prospérité des manufactures anglaises.

Pour y remëdier, le Gouvernement de la Restauration crut devoir confirmer le principe, temporairement abandonne, de la prohibition des produits étrangers (Loi du 98 avril 1816).. La protection à outrance reprenait le dessus. Quoi qu'il en soit, les capitalistes y virent un gage de sécurité et notre industrie cotonnière se développa rapidement. Dès 1817, nous transformions lâ millions de kilogrammes de coton. À la même époque, la Grande-Bretagne en manufacturait /i5 millions de kilogrammes. Le prix du kilogramme de chaîne filée n** 3o s'élevait alors, en France, à 13 fr. 60; celui des tissus anglais pour l'exportation, à la francs. On estimait à 80 millions de kilogrammes environ la quantité totale de coton consommée en Europe.

Quand s'ouvrit l'Exposition de 1819, les filateurs français produisaient déjà avec une grande perfection les fils du n** 80 au n® 1 00 et allaient même jusqu'au n"* 900. Notre production en tissus approchait de 3 millions de kilogrammes. Les Anglais manufacturaient 69 millions de kilogrammes; ils avaient, dans une large mesure, substitué la vapeur à l'action des chevaux pour la préparation dans les filatures et à celle de l'homme pour la mise en mouvement des mulojennys. Cette transformation commençait seulement à se dessiner on France et ne devait se généraliser qu'après i83o.

L'Exposition de 1898 mit en lumière les progrès nouveaux de la filature nationale, qui atteignait le n"" 991, et la bonne qualité do nos tissus.

Vers 1895, la quantité de coton transformée en Europe était de i4o millions de kilogrammes, dont 98 pour la France et 78 pour l'Angleterre. Le prix du kilogramme de chaîne filée n** 3o descendait a 6 fr. 4o. Se sentant assez forle, la Grande-Bretagne levait l'interdit frappant depuis 1700 les tissus de coton, et les admettait moyennant un droit de 90 p. 100.

En 1896, l'industrie cotonnière française entra dans une période de crise. Cette ère de souffrance fut attribuée à la surproduction; pourtant, nous consommions beaucoup plus de filés que nous n'en produisions. Le mal tenait à des causes multiples : droits énormes de douane sur les matières premières; droits de navigation; entraves à

l'industrie et au commerce; haut intérêt de iargent; manque de capitaux; prix élevë de nos produits; introduction en contrebande des tissus ou des fils étrangers sur le sol de la France et de ses colonies; etc. La Commission d'enquête chargée de faire un rapport au sujet de la crise économique rédigea un long cahier de doléances et présenta un programme étendu de réformes, qui ne péchait point par défaut d'ampleur : tout y était, jusqu'au conseil dune bonne administration et d'un loyal gouvernement, afin de ramener la confiance et la sécurité. A Tenquête de 1828 en succédèrent d'autres, spécialement celle de i83/i.

L'Angleterre continuait à progresser. Elle avait pu réduire à 10 p. 100 ses droits d'entrée sur les tissus de coton et manufacturait, en 1 83 4 , 1 2 5 millions de kilogrammes de coton. Ses efforts se portaient principalement vers la production des tissus communs destinés à l'exportation; le prix moyen de ces tissus ne dépassait pas 6 francs par kilogramme.

De son côté, l'industrie française, sortie de la période d'affaissement qu'elle venait de traverser, et qu'avaient encore aggravée les événements de i83o et l'épidémie de i83i, perfectionnait ses procédés. Vers i83/i , elle travaillait 38 millions de kilogrammes de coton, possédait 3 millions de broches et 5, 000 métiers mécaniques, faisait couramment les fils du numéro 200 et allait même au numéro 3 00, élevait à 3o grammes par broche et par journée de treize ou quatorze heures le rendement en fil numéro 3o, n'avait plus en moyenne qu'un ouvrier pour 5o broches, commençait à employer les métiers à la Jacquard, et réussissait dans les tissus fins, d'une consommation malheureusement moins considérable et d'une vente moins facile que celle des tissus communs dont les Anglais s'étaient fait une spécialité. Le prix du kilogramme de chaîne filée numéro 3o avait pu être abaissé à 5 fr. 60.

Afin de faciliter ia fabrication des tulles et des mousselines, les pouvoirs publics venaient de lever et de remplacer par un droit protecteur la prohibition des fils numéros 1 43 et au-dessus. Cette mesure troubla et enraya un peu la filature du coton fin ; mais le mal ne fut pas de longue durée; d'ailleurs, comme le prix du coton filé diminuait constamment, le droit, qui était fixe, ne tarda pas à représenter

/lo p. 1 00 de la valeur, chiffre suffisant pour contenter les plus ardents protectionnistes.

Un fait mérite encore d'être signalé à cette époque : c'est la tendance à la séparation de la filature et du tissage, qui réussissait du resle beaucoup mieux en France.

Lors de l'Exposition de 1839, nous manufacturions Sa millions de kilogrammes de coton. Le nombre des broches françaises était de 3,/ioo,ooo et leur débit de 1 kilogramme par ùk broches, chiffre notablement supérieur à celui de 1 834. On ne payait plus que ti francs le kilogramme de fil ordinaire.

De i84o à i85i, les progrès de l'industrie cotonnière se poursuivirent sans interruption. En 1 844 , la France consommait 58 millions de kilogrammes de matière première, disposait de 3, 600, 000 broches rendant chacune â 5 p. 1 00 de plus qu'en 1 834 , abaissait à 3 fr. 60 le prix du kilogramme de chaîne numéro 3 o , et ne recourait plus au tissage à la main que pour des tissus très ordinaires. Peu après, un dénombrement des métiers mécaniques en fixait le nombre à 3 1 ,000.

Au milieu du siècle, le poids des cotons mis en œuvre par les filatures de l'Europe et des Etats-Unis était de 550 millions de kilogrammes, savoir : Angleterre, 277; France, 64; Russie, 3 1 ; Autriche, 3o; Zollverein ,18; Espagne ,10; Belgique ,10; Suisse , 9 ; États-Unis ,110. Mimerel, rapporteur du jury de l'Exposition universelle* de i85i, évaluait ainsi le nombre des broches : Angleterre, 18 millions; États- Unis, 5, 5oo, 000; France, 4,5oo,ooo; Autriche, i,4oo,ooo; Suisse, 960,000; Zollverein, 900,000; Espagne, 700,000; Belgique, 4 00,000. D'après lui, les produits fabriqués annuellement représentaient un poids de 485 millions de kilogrammes et une valeur dépassant 3 milliards, dont deux environ distribués en salaires; la filature et le tissage occupaient 5 millions d'individus et leur procuraient une rémunération journalière variant de o fr. âo à 8 francs, suivant l'âge, la capacité professionnelle et le pays.

Malgré le prix supérieur de la main-d'œuvre en Angleterre, ce pays avait marché à pas de géant; grâce à sa puissante organisation industrielle, à ses ports, à ses mines de charbon, à ses moyens intérieurs de transport, il produisait à meilleur marché que ses concurrents. Le fil

n y coûtait pas en moyenne plus de a fr. 5o le kilogramme; la valeur courante des tissus destines à l'étranger était de /i fr. 5o. Tant en fils quen tissus, les fabricants anglais exportaient 17/1 millions de kilogrammes, estimés à 673 millions. Le nombre des métiers mécaniques à tisser dépassait a5o,ooo. Néanmoins la Grande-Bretagne commençait à redouter la concurrence des États-Unis et de la Russie.

Dans ses conclusions, Mimerel classait ainsi les nations : pour le bon marché, TAngleterre, et après elle les États-Unis et la Suisse; pour l'importance des valeurs créées, T Angleterre et, fort loin en arrière, la France et les États-Unis; pour la perfection, la France, TAngleterre et la Suisse.

Pendant la période de i85o à 1860, l'industrie cotonnière jouit d'une extrême prospérité. Mais l'ancien monde était devenu tributaire du nouveau pour l'alimentation de ses usines : vers 1860, sur 56 a millions de kilogrammes de coton importés .annuellement en Angleterre et représentant plus des quatre cinquièmes de la consommation européenne, les États-Unis fournissaient à eux seuls 43 5 millions de kilogrammes; il ne restait ainsi que 187 millions de kilogrammes pour les autres pays producteurs. L'Europe se préoccupait à peine du danger auquel elle serait exposée, si ses relations avec l'Amérique venaient à être interrompues, lorsque éclata comme un coup de foudre la guerre de Sécession, qui devait durer jusqu'à la chute de Ricbmond, en i865. Immédiatement, la matière première subit un renchérissement considérable : le coton de la Louisiane, coté à 1 fr. 68 le kilogramme sur le marché de Liverpool en décembre 1860, monta progressivement à 7 fr. 26, au mois de juillet et d'août i864; en 1867, la cote était encore de a fr. 3o. Cette hausse inattendue porta une atteinte profonde à la filature du coton. Des hommes d'initiative encouragèrent la culture du coton dans divers pays où elle n'existait pas. Les filateurs, de leur côté, s'ingénièrent à remplacer les cotons de l'Amérique par ceux de l'Inde, depuis longtemps presque délaissés; on modifiant leurs machines, en donnant au fil plus de torsion, ils parvinrent à introduire largement le coton indien dans la consommation. Grâce à ces mesures, l'approvisionnement de l'Angleterre put se répartir ainsi, pour l'année 186 5 : États-Unis, Bahamas et Mexique,

96 millions de kilogrammes; Indes anglaises, 331; Egypte, 87; Brésil, 18; Chine, i3; littoral de la Méditerranée (Egypte exceptée), 98; autres pays, 99. C'était, au total, ^79 millions de kilogrammes. L année suivante, l'importation anglaise remontait à 667 millions de kilogrammes, dont 986 des États-Unis. Malgré la crise, TEurope et particulièrement la Grande-Bretagne navaient pas perdu courage. Il convient d'ajouter que le traité de commerce de 1860 avec la France stimulait les industriels anglais, en présageant de nouveaux débouchés pour leurs vastes manufactures.

En 1 867, le nombre des broches de filature était passé à 67 millions environ : Angleterre, 34 millions; États-Unis, 8 millions; France, 6,800,000; Zollverein, 9 millions; Autriche, i,5oo,ooo; Suisse, 1 million; Belgique, 696,000; autres pays, 3 millions. Comptées à raison de 3o francs lune '*', ces 67 millions de broches représentaient un capital de 1,700 millions de francs. Le poids de coton filé atteignait 900 millions de kilogrammes; on estimait k 3 milliards et demi la valeur du fil livré à la consommation; ce chiffre, ajouté aux milliards du tissage et de l'impression, faisait de l'industrie du coton la plus importante des industries textiles.

Partout, la filature tendait à se constituer sur des bases plus larges : outillage perfectionné, force motrice plus puissante, aménagement plus économique par sa concentration dans un petit nombrtî de grands établissements. Les tâtonnements avaient cessé; la construction des machines à filer avait ses lois précises et un outillage spécial opérant avec une précision mathématique; la peigneuse Heilmann se répandait; les métiers à filer self-acting gagnaient sans cesse du terrain.

Dans la branche du tissage, le travail automatique progressait également. On admira, à l'Exposition de 1867, ^^ puissance productrice de l'Angleterre , qui consommait à elle seule plus de la moitié du coton fourni par le monde entier, possédait /ioo,ooo métiers et maintenait son exportation d'étoffes au-dessus de 1 milliard, à l'époque la plus critique de la crise. La France n'avait pas moins de 80,000 métiers mécaniques et de 900,000 métiers à bras; notre fabrication, souvent supérieure à celle des autres peuples au point de vue du soin, de la

^'^ Evaluation de M. Mimerel fils, rapporteur du jury à TËxposition univei*8eUe de 1867.

qualité et du fini, était en revanche trop coûteuse; invoquant 1 exemple de TAngleterre, Jules Kœchlin, rapporteur du jury, reprochait aux industriels français leur tendance à se passer d'intermédiaires, à supporter les stocks, à faire eux-mêmes le crédit, à diviser ainsi leurs forces. Mulhouse présentait une incontestable supériorité dans l'industrie des impressions, comme pour les tissus les plus fins, les plus transparents et les plus riches ; Rouen n avait point avancé aussi vite dans la voie du progrès, et le rapporteur appelait le stimulant salutaire du libre échange complet : il n est pas sans intérêt de noter ce vœu, qui jetait une note discordante dans le concert du protectionnisme.

L'Exposition de 1878 permit de constater un nouvel accroissement du nombre des broches de filature : Angleterre, Ai, 000, 000; Amérique, io,5oo,ooo; Allemagne, /i,65o,ooo; France, 4,600,000; Russie, 3,000,000; Suisse, i,85o,ooo; Espagne, 1,760,000; Autriche, 1, 555, 000; Indes, i,25o,ooo;Relgique, 800,000; Italie, 800,000; Suède et Norvège, 3o5, 000 ;Pays-Ras, a3o,ooo; ensemble, 72,290,000. A eHe seule, l'Angleterre possédait les quatre septièmes du nombre total des broches, et, malgré rétablissement de filatures dans les pays qu'elle alimentait antérieurement, l'augmentation y avait été plus forte que partout ailleurs; la consommation anglaise n'absorbant pas plus de i5 k 20 p. 100 de la production en filés, 80 p. 100 environ restaient pour approvisionner l'étranger. La guerre franco-allemande et l'annexion de l'Alsace nous avaient fait perdre 1,670,000 broches; il nous en manquait de 3 00, 000 à 35o, 000 pour alimenter le tissage ; mais , par suite de la concurrence entre l'Angleterre et la Suisse, le déficit était comblé sans trop lourdes charges.

Nos filatures avaient complètement transformé leur matériel depuis 1 860, et quelques-unes d'entre elles pouvaient être citées comme des modèles. Parmi les échantillons de filés exposés dans la section française, plusieurs allaient jusqu'au numéro lioo; néanmoins la filature en fin, principalement concentrée à Lille, manifestait une tendance à réduire la finesse moyenne de ses produits. M. Carcenac, rapporteur du jury, attribuait ce fait aux difficultés inhérentes à notre climat, moins humide que celui de l'Angleterre; peut-être les variations de la mode y avaient-elles aussi une large part. Les tissus français de colon

pur ou mélangé étaient tous justement appréciés; nous avions d'ailleurs développé notre tissage mécanique, qui, malgré la perte de TAlsace, comptait environ 68,000 métiers. Un grand établissement de teinture et d'apprêts avait été créé de toutes pièces à Thaon (Vosges); la blanchisserie de Senones venait de prendre une extension considérable. Mais rimpression, qui constitue de même que le blanc et la teinture une des trois industries finisseuses, ne s'était pas encore implantée au centre des tissages vosgiens; bien qu'ayant peut-être manqué un peu d'initiative pour le transport en France de l'industrie mulhousienne, l'impression normande témoignait cependant d'heureux progrès, dus surtout à l'emploi de couleurs nouvelles, dérivées de l'aniline et de l'alizarine, ainsi qu'à l'application des couleurs solidifiées par le vaporisage.

La Grande-Bretagne souffrait de sa surproduction et avait dû abaisser dans une forte proportion le prix de ses filés^ dont l'exportation en 1876 atteignait i/t5 millions de livres anglaises; elle excellait dans les fils retors. Ses tissus blancs étaient irréprochables au point de vue de la qualité, de l'apprêt et de la variété; les tissus de couleur n'offraient pas la même supériorité. Le nombre des métiers dépassait /t8o,ooo.

Sans cesse grandissant, les États-Unis montraient avec une légitime fierté leurs immenses progrès : de 760,000 balles en 1867, ^^ consommation était passée à plus de i,5oo,ooo en 1878. L'industrie américaine avait su s'affranchir de la tutelle anglaise pour ses machines et profiter de l'expérience des autres pays. Elle possédait 190,000 métiers à tisser. Son exportation se chiffrait par 386 millions de francs; les manufacturiers américains soutenaient la lutte contre ceux de la Grande-Bretagne en Chine, à la Plata, au Canada, à Haïti^ en Afrique, en Autriche, en Allemagne et jusque sur le sol anglais lui-même.

Protégée par des droits très élevés, l'industrie russe s'était singulièrement développée. Elle avait 60,000 métiers mécaniques de tissage et /io,ooo à 5o,ooo métiers à la main, occupait 200,000 ouvriers et exportait dans l'Asie centrale, la Chine, la Perse, l'Asie Mineure, etc.

Les filateurs suisses exposaient des produits supérieurs, atteignant le numéro 600. Quant au tissage de la Confédération helvétique (près de 5x3,000 métiers mécaniques et 20,000 métiers à la main), il était fort bien représenté, spécialement dans les articles de couleur à destination de l'Amérique du Sud, de l'Afrique , des Indes , du Japon. A cette époque, la Suisse imprimait une grande quantité de bakicks pour Java et Tarchipel Indien.

En 1889, la consommation du coton dans le monde atteignait ii,/ioo,ooo balles àe tioo livres anglaises, ou â milliards de kilogrammes (7 millions de balles venant des Etats-Unis, 2 millions et demi des Indes orientales, le surplus de l'Egypte, de l'Amérique du Sud et de l'Asie Mineure); par rapport à 1870, l'accroissement était de 85 p. 100. Le total se répartissait ainsi : Angleterre, 8,770,000 balles (augmentation de 26 p. 100 par rapport à 1870); Europe continentale, 4,069,000 balles (augmentation de 1 1 o p. 1 00); Etats- Unis, 2,692,000 balles (augmentation de i/iop. 100); Indes orientales, .891,000 balles (augmentation de 1,01 5 p. 100). Deux faits essentiels frappaient l'esprit : d'une part, l'immense espace franchi par les États-Unis; d'autre part, la progression beaucoup plus rapide dans l'Europe continentale qu'en Angleterre. L'essor de l'industrie américaine s'expliquait par la richesse du nouveau monde en matière première, par son initiative, par son système douanier, par l'élasticité de son marché intérieur, par la facilité et l'étendue de ses relations commerciales avec les régions du Pacifique et des mers de la Chine on du Japon. Quant au second fait, il était plus inattendu : pour la première fois, en 1888 et 1889, l'Europe continentale avait absorbé plus de coton que la Grande-Bretagne. La plupart des marchés européens tendaient à se suffire. Cependant l'Angleterre ne s'en préoccupait pas outre mesure : en effet, l'Europe n'entrait que pour un quatorzième environ dans son exportation de tissus, estimée à 1,286 millions de francs, et, si la part européenne dans l'exportation des fils atteignait 52 p. 1 00 , on devait remarquer que la valeur de cette dernière exportation ne dépassait pas 292,600,000 francs, que la création des filatures présentait des difficultés bien supérieures à celles de la constitution des tissages, que longtemps encore les tisseurs resteraient

tributaires de Manchester et de Glasgow, surtout pour les filés fins, peu protégés par la législation douanière des divers pays. De plus, il fallait porter au compte de l'Angleterre le développement de l'industrie des Indes due à ses capitaux.

La consommation se chiffrait comme il suit dans les différentes parties de l'Europe continentale : Allemagne, 85o,ooo balles; France, 700,000; Russie d'Europe, 600,000; Espagne et Portugal, /i5o,ooo; Italie, 4oo,ooo; Suisse, /ioo,ooo; Autriche-Hongrie, /ioo,ooo; Belgique, 180,000; autres pays, 80,000. Nous ne venions qu'au second rang : l'annexion de l'Alsace avait permis à l'Allemagne de prendre la tête.

D'après les dénombrements de l'époque, la Grande-Bretagne avait 4o,5oo,ooo broches, non compris les broches à retordre, et 61 5,o 00 métiers à tisser; l'Europe continentale, 24,576,000 broches; les Etats-Unis, 1 4, 4 00,0 00 broches; les Indes orientales, 3,900,000 broches et 22,000 métiers. Notre contingent était de 6,090,000 broches, 72,800 métiers mécaniques de tissage et 28,200 métiers à bras.

En France, il n'existait pas de maisons réunissant, comme en Angleterre, aux Etats-Unis , en Russie et en Belgique, toutes les branches de l'industrie cotonnière. La production y était divisée et spécialisée. Cette spécialisation avait ses avantages et ses inconvénients : elle grevait les prix de revient et entravait ainsi l'exportation; mais, en revanche, elle assurait à la marchandise un fini et une perfection qui se rencontraient rarement à l'étranger.

Des progrès considérables avaient -été accomplis depuis 1878 par les producteurs français. Tout était mis en œuvre pour diminuer le prix de fabrication et, par suite, le prix de vente. Les machines de filature, plus rapides, rendaient davantage; des métiers à plusieurs navettes remplaçaient les anciens métiers employés au tissage des articles de fantaisie; la fabrication de ces articles se généralisait, sauf dans la région de l'Est qui continuait à réussir spécialement pour les écrus et les articles fins devant être blanchis ou teints. Une extension considérable donnée à l'emploi des fils de couleur avait déterminé des perfectionnements dans la teinture du coton. Nos manufacturiers abor-

ai

iMrRlMCBIB SAnoiALB.

daient certains articles jusqu'alors exclus de leur fabrication et reprenaient d autres articles abandonnés. *

Parmi les nations étrangères exposant en 1889, la Russie se distinguait particulièrement. Le rapporteur du jury attribuait le développement de rindustrie cotonnière russe aux mesures de protection prises par le Gouvernement, à la baisse du cours du rouble, à lamélioration

t des moyens de transport. Il citait deux maisons occupant. Tune

35,000, l'autre 1 4,000 ouvriers : rien de comparable n'existait ni

I en Angleterre, ni aux Etats-Unis. Naguère encore tributaires de la

Grande-Bretagne pour les filés et les tissus écrus, de l'Allemagne, de

F l'Autriche, de la Suisse ou de l'Alsace pour les tissus teints et les tissus

t imprimés, les Russes parvenaient à se suflfire et limitaient leur impor-

tation aux articles de luxe et de fantaisie.

Nous venons de parcourir rapidement le siècle, de son origine à 1889. Il ne ^^^^ ^^^^ ^^'^ envisager la situation vers 1900.

Gomme je l'indiquais dans un précédent chapitre, la récolte visible du coton dans le monde, pendant les trois années 1898, 1899 et 1900, a atteint en moyenne 3,5 5 o millions de kilogrammes (3,6 00 millions de kilogrammes en 1898, 3,799 millions en 1899, 3^240 millions en 1900). La production de 1899 et celle de 1900 se sont réparties comme il suit:

kilognmm«t. kilognii

Ëlals-Unis Q,/i3i,âoo,ooo 1,999,000,000

Indes anglaises 639,600,000 /i6/i,6oo,ooo

Egypte 966,900,000 985,600,000

Asie centrale, Pérou, Brésil, etc 179,600,000 179,600,000

Chine, Corée 39o,ooo,ooo 890,000,000

Abstraction faite des stocks, la consommation des principaux pays manufacturiers aurait été de 2,987,325,000 kilogrammes, en 1899, et de 2,870,100,000 kilogrammes, en 1900, ce dernier chiffre se décomposant ainsi: Grande-Bretagne, 7 5 0,1 5 0,0 00 kilogrammes; continent d'Europe, 1,029,600,000; Etats-Unis, 852,076,000; Indes anglaises, 238,276,000. En tenant compte des stocks, il y a lieu de ramener la consonmialion de 1 900 à 3,866 millions de kilogrammes.

On n'évalue pas à moins de io5 millions environ le nombre des broches de filature: Grande-Bretagne, /i5,/ioo,ooo ; continent d'Europe, 33 millions; Etats-Unis, 19,100,000; Indes anglaises, 4,945,000; pays divers, 9,5 00,000. Depuis quinze ans, l'augmentation annuelle est régulièrement de 1 i/ii à 2 p. 100. Seule, la Grande-Bretagne reste à peu près stationnaire ; elle n'en conserve pas moins un monopole presque exclusif pour les filés fins. Notre outillage actuel comprend 5,5oo,ooo broches et près de 100,000 métiers mécaniques à tisser.

D'après les documents publiés par le Ministère du commerce et de l'industrie, la situation des divers pays, au point de vue de leur commerce extérieur, était la suivante en 1 900 :

PAYS

Allemagne

Autriche-Hongrie .

Belgique

Bulgarie

Danemark

Europe. . .

France

I Grèce

Utalie

Norvège

Pays-Bas

Portugal

Boyaume-UniW ,

Bussie

Suède.

Suisse

( Canada .......

Amérique. <

( états-Unis

I Chine Indes anglaises.

Japon

Australie . 1 Victoria

IMPORTATIONS

EN MILUONS DK FIANCS.

EXPORTATIONS

ex MILLIONS DE FRA\G8.

3oa,8

a iy5,9

(') Y rompris les tissus de lin et de rhanvre.

W A rinverse des statistiques de rimportation , celles de Texportation ne comprennent que le coromerte spécial

Les prix relativement élevés du coton atteignaient en France : t fr. 3o le kilogramme pour les provenances des Etats-Unis; i fr. 87 pour celles de l'Egypte ; 1 fr. 16 pour celles des Indes anglaises.

Des modifications heureuses ont été réalisées dans l'industrie cotonnière française, pendant la dernière période décennale du siècle. Grâce au renouvellement de son outillage et à l'accroissement du nombre de ses broches , notre filature n'est plus loin de suffire aux besoins des tisseurs, qui, auparavant, devaient faire largement appel à rétranger pour certaines catégories de filés. Plusieurs manufactures se sont organisées de manière à produire la chaîne double mèche, dont nous devions nous approvisionner au delà de la frontière, notamment en Suisse. La propagation du métier continu a diminué les prix de revient. On constate de grands progrès pour les filés teints en bourre ou en bobine , ainsi que pour les jaspés et les mélangés. Une variété sans cesse croissante se manifeste dans les tissus ; les étoffes lisses ou croisées d'autrefois cèdent devant la jacquard ou les armures ; mélangés au coton pur, la soie ou les fils de coton mercerisé fournissent des effets surprenants.

Au cours des années 1898, 1899 et 1900, la quantité moyenne de coton restée en France pour la consommation a approché de 1 70 millions de kilogrammes. L'exportation, qui, après avoir atteint 54, 000 tonnes, était descendue au-dessous de 20,000 tonnes, est remontée à plus de 3 0,0 00 tonnes ; il y a lieu de s'en féliciter pour la prospérité du marché du Havre et pour la facilité d'approvisionnement des filatures françaises ; nous devons redoubler d'efforts dans la défense contre les avantages qu'offrent Anvers, Brème et les voies étrangères au point de vue des transports vers l'Alsace et la Suisse.

Il y a vingt ans, la valeur des fils importés oscillait aux environs de ko millions ; celle des fils exportés ne surpassait guère 3 millions. De 189841900, les entrées sont tombées à moins de 1 4 millions, tandis que les sorties montaient à près de 5 millions. ♦

Notre importation de tissus, supérieure à 76 millions en i884, a subi une notable réduction (43 millions environ pour la période 1898-1900). D'autre part, l'exportation, continuant sa marche ascendante, s'est élevée à 17^ millions en 1899 ^^ ^^ 1900. Les princi-

paux mouvements, classés par nature d'articles, ont été les suivants en 1900:

IMPOITATION* KXPOITATION.

francs. franrs.

1' écrus 1,166,000 16,375,000 blanchis ou fabriqués avec des

fils blanchis. . 876,000 36,3o/i,ooo croisés J teints ou fabriet coutiis J qués avec des

fils teints. . . . i,56o,ooo 67,895,000

imprimés 6, 659, 000 3,65o,ooo

Brillantes et façonnés 1,987,000 1,695,000

Tulles unis 91 5,ooo 9,o65,ooo

Dentelles mécaniques et tulles bo-

binots 8,916,000 33,899,000

Dentelles à la main 8,307,000 778,000

Bonneterie 3,ii3,ooo i6,o3o,ooo

Passementerie 880,000 6,6o3,ooo

Rubanerie 987,000 1,91 1,000

Broderies à la main ou mécaniques. 1 1,695,000 7,585,ooo

Toiles cirées 9,639,000 639,ooo

Étoffes mélangées 919,000 99759,000

La France fait venir surtout le coton des Etats-Unis et de l'Egypte ; elle achète des fils en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, et des tissus en Allemagne et en Angleterre. Ses débouchés les plus importants sont: pour le coton, l'Allemagne et la Belgique; pour les fils, l'Angleterre, la Belgique, la Suisse, l'Algérie, la République Argentine, l'Indo-Ghine, la Tunisie; pour les tissus, l'Algérie, la Belgique, les États-Unis, l'Angleterre, Madagascar, l'Indo-Chine, la République Argentine. Nous ne saurions faire trop d'efforts en vue de développer nos ventes déjà considérables de tissus aux colonies et pays de protectorat.

Depuis vingt ans, l'industrie cotonnière allemande a pris un essor prodigieux.; elle compte près de 8 millions de broches et plus de 80,000 métiers à tisser ; sa consommation annuelle de coton est passée de 177 millions de kilogrammes , en 1880, à 3i5 millions de kilogrammes. Les centres manufacturiers les plus actifs sont en Saxe, dans les provinces rhénanes, en Bavière.

32fi FILS ET TISSUS DE COTON.

Après dos débuts pénibles, V Autriche est arrivée à avoir également 8 millions de broches et 80,000 métiers de tissage. Le travail du coton présente une grande intensité dans le nord de la Bohême, la basse Autriche et le Vorarlberg.

La Belgique possède 800,000 broches de filature simple, 2/10,000 broches de retordage, 19,000 métiers mécaniques de tissage et plus de 8,000 métiers à la main. Aujourd'hui, la production gantoise trouve de précieux débouchés au Congo.

C'est en Espagne qu'arrivèrent les premières balles de coton importées d'Amérique. On peut évaluer à 9,600,000 environ le nombre des broches dont dispose l'industrie espagnole ; cette industrie s'est particulièrement développée dans la Catalogne. Les importations de tissus ont beaucoup diminué.

Dotés comme ils le sont au point de vue de la matière première, les États-Unis devaient nécessairement donner à leurs manufactures une impulsion exceptionnelle. La filature (19 millions de broches) a triplé son outillage en trente ans. Des progrès analogues se sont accomplis dans le tissage , où l'introduction du métier Northrop constitue une véritable révolution.

Avec ses 45 millions de broches, ses 700,000 métiers à tisser et SOS 5 3 0,000 ouvriers, la Grande-Bretagne représente, à elle seule, près de la moitié de la puissance productive du monde.

En 1870, Yltalie n avait que 45o,ooo broches; actuellement, elle dépasse 2 millions. Le tissage emploie 100,000 métiers mécaniques et n'a pas entièrement abandonné les métiers à bras. Un assez vaste champ d'exportation est ouvert aux produits italiens dans l'Amérique du Sud.

Avançant d'un pas rapide, le Japon comptait, dès 1900, plus de 1,3 0,000 broches; le travail du tissage suivait une marche parallèle.

Sous l'action des causes qui ont été précédemment signalées et auxquelles se sont jointes les conquêtes de la culture cotonnière dans l'Asie centrale, la Bussie a brûlé les étapes, porté le nombre de ses broches à plus de 8 millions, amplement élargi le domaine de son tissage et de son impression, mis en œuvre les procédés les plus nou-

veaux et les plus perfectionnés. Presque partout, la force motrice y est demandée à l'énergie électrique. Moscou, le gouvernement de Wladimir, celui de Kostroma et Saint-Pétersbourg tiennent la tête du mouvcvement. Plusieurs manufactures ont une importance qui ne se rencontre nulle part ailleurs.

La Suisse reste stationnaire. Si le nombre des métiers à tisser (18,000) accuse une augmentation, celui des broches (1,595,000) a, au contraire, légèrement fléchi.

2. Fils et tissus de lin, de chanvre, etc. Produits de la corderie. — C'est seulement à la période comprise entre 1830 et 182/1 que remonte la filature mécanique en grand du lin dans le Royaume-Uni. Des essais plus ou moins heureux avaient été faits antérieurement, mais ne donnaient que des résultats incomplets ; la révolution a daté du jour où nos voisins ont recouru au système de l'eau chaude et aux peignes sans fin, Marshall de Leeds monta dans ses ateliers plus de 60,000 broches, Hives et Atkinson en installèrent 3 0,000, et l'on comptait 100 autres manufactures en activité.

Ainsi outillée, l'Angleterre monopolisa presque la grande industrie manufacturière du lin. Elle s'était complètement assimilé, en les perfectionnant, les belles découvertes de Philippe de Girard ; elle y avait, d'ailleurs, ajouté la préparation des étoupes par des procédés et à l'aide de machines analogues à celles de l'industrie cotonnière , mais de dimensions plus considérables. Nos ingénieurs durent aller y chercher les méthodes et les métiers que la France avait trop longtemps dédaignés. Ils le firent au prix de longues études et de gros sacrifices pécuniaires, parfois même au péril de leur liberté: car la Grande-Bretagne interdisait la sortie de ses mécanismes. Féray d'Essonnes, Scrive de Lille, Vaison d'Abbeville, Malo et Dickson de Dunkerque, Decoster de Paris, réussirent à doter la France des appareils qui lui faisaient défaut.

Vers i84o, l'Angleterre avait 1 million de broches, dont 200,000 dans le comté d'York, 1 00,000 dans le comté de Lancastre, 5 00,0 00 en Ecosse et 900,000 en Irlande. La France n'en possédait que 57,000; la Belgique, 45, 000; le Zollverein (Pnisse, Bavière, Bade,

Wurtemberg), 60,000. Quant à TAutricbe, elle entreprenait à peine la filature mécanique. Bien des causes expliquaient Ténorme avance prise par les Anglais : leur esprit de suite et d'ordre dans les exploitations industrielles, leur persëvérance , la générosité de leurs associations à regard des ingénieurs ou constructeurs, leurs immenses ressources matérielles et commerciales, leur expérience en mécanique, la confiance que devaient leur inspirer les succès de l'industrie cotonnière, l'intérêt considérable qui s'attachait à la suppression du travail manuel eu égard au taux élevé des salaires.

Le i5 mai i8/io, Pbilippe de Girard adressait au Gouvernement français une pétition dans laquelle, revendiquant pour son pajs l'invention des procédés soi-disant nouveaux de filature du lin et du chanvre, il proposait de créer, sous sa direction et celle d'autres professeurs, un établissement national destiné à former des ouvriers et contremaîtres habiles. Cette proposition demeura sans suite.

Quand s'ouvrit l'Exposition universelle de i85i, on comptait i,5oo,ooo broches en Angleterre, 3oo,ooo en France, 100,000 en Belgique, 80,000 dans le Zollverein, 3 0,000 en Autriche. A côté de très grandes manufactures, il y en avait beaucoup de plus modestes: la moyenne du nombre des broches par établissement variait de 2,5oo à 3,00 0, sauf en Belgique où elle atteignait 6,000. L'Angleterre, exportant une large part de sa production de fils, concentrait ses principaux moyens d'action sur les numéros moyens ou fins : car les frais de transport et les tarifs de douane rendaient les marchés étrangers inabordables aux fils trop communs. Au contraire, la France, travaillant bien plus pour sa consommation intérieure que pour le dehors, se consacrait principalement à la filature en gros ; le filage mécanique du chanvre y jouait d'ailleurs un rôle important. Lille se voyait disputer par les Anglais et les Belges sa vieille supériorité pour le retordage des fils de couture. La Belgique excellait dans le filage manuel et réalisait des prodiges de finesse : certains fils, destinés aux dentelles superfines, étaient cotés à raison de 7,000 francs le kilogramme, c'est-à-dire au double du prix de l'or. On évaluait la réduction du prix des fils de lin en Angleterre à 80 p. 100, pendant la période de 181 3 à i833

correspondant à l'installation de la filature mécanique, et à 35 p. i oo, pendant la période de i834 à 18/19. Indépendamment de cette diminution du prix des filés, les machines avaient apporté d'autres avantages et facilité le travail du tisseur, en lui donnant des fils égaux et réguliers, en lui permettant de s'approvisionner sans peine et au jour le jour.

Le tissage résistait à l'invasion des métiers mécaniques. Il n'y avait guère plus de 1,000 métiers de ce genre en Angleterre ni plus de 600 en France. Mais une tendance se manifestait à la concentration dans des ateliers où le travail, mieux ordonné et mieux surveillé, acquérait plu^ de perfection. Le rapporteur de la Commission française formait des vœux pour le maintien du tissage à la main, si favorable aux ouvriers de la campagne. Malgré leur bonne qualité, nos tissus luttaient péniblement contre ceux de la Belgique, de l'Allemagne et de l'Angleterre, faute d'une variété suffisante et surtout d'un apprêt soigné; cependant la prééminence des batistes françaises demeurait incontestée. De i8i3 à 18/19, une diminution notable s'était produite dans le prix des tissus de lin : pour la toile anglaise à voiles, elle pouvait être estimée à 5o p. 100.

En i855, la peigneuse Heilmann avait fait son apparition; sans révéler aucune découverte nouvelle, les machines de filature n'en continuaient pas moins à se perfectionner et constituaient notamment de véritables chefs-d'œuvre de construction pour les numéros fins; on était arrivé successivement à produire les n*"* 100, 200, 3 00 et même ioo du numérotage anglais (60,000, 120,000, 180,000 et 2^0,000 mètres au kilogramme). L'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande avaient i,4oo,ooo broches en activité; la France, 5 00,000; la Belgique, i5o,ooo; l'Autriche, 120,000; la Prusse, 80,000; les autres Etats de l'Allemagne, 20,000; la Russie, 60,000; les autres pays, 70,000 : c'était un total de 2,4oo,ooo broches. Le tissage mécanique prenait quelque extension. Des progrès se manifestaient dans le blanchiment et l'apprêt. La production annuelle de l'industrie linière en Europe s'élevait à i,5oo millions de francs.

L'Exposition de 1867 ne mit point en lumière d'invention capitale.

Toutefois de nombreuses modifications dordre secondaire étaient venues perfectionner sensiblement 1 outillage ; les établissements offraient des conditions meilleures au point de vue de la facilité du travail et de Thygiène; la production augmentait, en même temps que diminuait le prix de revient des produits fabriqués. On continuait à employer concurremment dans la filature les deux méthodes du filage à sec et du filage au mouillé : la première, spéciale aux gros nunjéros, consistait à filer les mèches telles qu'elles sortaient des bancs à broches; la seconde, appliquée aux numéros moyens ou fins, faisait passer la mèche dans de Teau chauffée par la va|>eur, afin de dissoudre la matière gommeuse et d'étirer plus facilement les fibres. Dans les principaux pays liniers, le nombre des broches en activité atteignait 2,5o5,ooo : Grande-Bretagne, i, 266,000; France, 563,000; Autriche, ai 1,000; Prusse, 1 5 1,000; Belgique, i35,ooo; Amérique du Nord, 80,000; Bussie, 76,000; etc. Les mêmes pays avaient 5o3,ooo broches en construction: Grande Bretagne, 196,000; France, 60,000; Autriche, ii6,5oo; Prusse, 9/1, 5oo; Belgique, 60,000; Amérique du Nord, 30,000; Bussie, 19,000; etc. Depuis quelques années, une véritable révolution s opérait dans le tissage, par remploi de plus en plus général des métiers automatiques, non seulement pour les toiles lourdes, mais aussi pour les toiles fines. La France gardait le premier rang dans la fabrication des batistes, des mouchoirs, du linge damassé.

À l'Exposition de 1878, le rapporteur du jury constatait avec regret une notable diminution de la culture du lin en France et Tattribuait à diverses causes : risques de cette culture ; concurrence de la betterave dans la région du Nord; disparition progressive du filage manuel, développement de la filature mécanique, et dès lors exagération des frais de transport imposés aux cultivateurs par Téloignement entre les centres de travail et les centres de production. Il insistait pour rabaissement des tarifs de chemins de fer ainsi que pour la création d'ateliers de rouissage et de teillage sur divers points du territoire, afin d'éviter le transport onéreux d'une marchandise aussi encombrante que le lin en paille^ D'après ses évaluations, la consommation française se partageait également entre les lins étran-

gers et les lins indigènes. Plusieurs autres pays, spécialement la Grande-Bretagne et rAutriche-Hongrie, voyaient, comme la France, décliner la culture du lin. Avec ses 700,000 hectares et sa récolte annuelle de â5o millions de kilogrammes, la Russie était la principale nation productrice; elle exportait plus de 180 millions de kilogrammes.

Notre industrie linière, après avoir largement profité de la crise cotonnière, s'était trouvée, dès la fin de 1867, aux prises avec de graves embarras provenant de son excès de production et du développement de là fabrication étrangère. Les événements de 1870-1871 avaient encore aggravé la situation qui restait fort critique, malgré une reprise passagère en 1873. Aussi le nombre des broches était-il descendu au-dessous de 5 00,000. Les statistiques les plus récentes en accusaient i,485,ooo pour la Grande-Bretagne, plus de 4o 0,000 pour TAutriche-Hongrie, â85,ooo pour la Belgique, 120,000 pour la Russie, 5 5, 000 pour l'Italie,

Le commerce des fils en France avait subi, depuis 1867, ^^^ transformation profonde, par suite de l'établissement de rapports directs entre le filateur et l'acheteur. Notre tissage faisait de plus en plus appel aux procédés mécaniques et demeurait à la hauteur de sa vieille réputation; la première place appartenait toujours au département du Nord. Tout en enregistrant nos succès pour les articles de fantaisie et de nouveauté, le rapporteur ajoutait que nous perdions du terrain pour les articles unis et ordinaires, en raison de leur prix excessif.

Après avoir débuté à Leeds et Manchester, la filature britannique, de beaucoup la plus importante du monde, s'était retirée en Ecosse et en Irlande. Dans cette dernière région, la fabrication des fils et tissus avait pris un essor merveilleux; on y trouvait près de 1 million de broches et 91,000 métiers mécaniques; les fileuses irlandaises possédaient une extrême habileté. L'industrie anglaise rencontrait dans le voisinage des ateliers de construction de Leeds, Belfast et Dundee un élément précieux de supériorité.

Grâce au bas prix de sa main-d'œuvre, de ses charbons, de ses transports, grâce aussi à sa richesse en lins des qualités les plus

diverses et k sa proximité des cultures hollandaises, la Belgique suivait de près TAngleterre, toutes proportions gardées; elle avait une exportation considérable. En Autriche-Hongrie, l'industrie du lin s'était rapidement développée depuis vingt ans; elle consommait annuellement ko millions de kilogrammes, dont les trois quarts récoltés à Tintérieur, et vendait au dehors des quantités importantes de fils; le tissage s'y faisait encore presque exclusivement à la main. L'industrie russe n'était pas en rapport avec la culture du lin dans le pays; pourtant, son exposition témoignait de vigoureux efforts accomplis à la faveur de tarifs douaniers très élevés. Au delà des Alpes, le Gouvernement italien aidait de tout son pouvoir l'industrie naissante. L'Espagne, le Portugal, la Suède, le Danemark et même la Hollande, jadis si célèbre pour ses toiles, restaient tout à fait au second plan.

Pour le chanvre, notre industrie primait celle des autres pays : c'est d'ailleurs en France que se récoltaient les plus belles variétés de ce textile. À notre production de 5o ou 60 millions de kilogrammes s'ajoutaient i5 à 16 millions de kilogrammes, fournis principalement par l'Italie et la Russie : les chanvres italiens, moins forts et moins résistants que ceux de l'Anjou et du Maine, offraient plus de souplesse et se prêtaient mieux à la filature sur les grosses machines à lin; quant aux chanvres russes, ils étaient assez grossiers et difficiles à travailler. Les établissements de filature mécanique, relativement peu développés, filaient presque tous à sec et ne dépassaient guère le n"" 20 anglais (1 3,000 mètres au kilogramme). Nos centres les plus importants de tissage à la machine se trouvaient dans les départements de Maine-et-Loire et de la Sarthe.

Lors de l'Exposition universelle de 1889, ^^^^^ ^i^^ ^^ culture du lin et du chanvre avait continué à se restreindre. Rapprochées des superficies de 1862, celles de 1887 marquaient une réduction de 60 p. 100 en ce qui concernait le lin et de 4o p. 100 en ce qui concernait le chanvre. La diminution, bien qu'atténuée par une augmentation du rendement moyen à l'hectare, n'en était pas moins très regrettable. Il paraissait difficile de l'enrayer, eu égard à la baisse

de 00 p. 100 qui avait frappe les cours du Un et du chanvre depuis 1869, sous Faction de la-^îoncurrence du coton ainsi que des végétaux filamenteux de Tlnde et de rExtrême-Orient. Au surplus, des effets analogues se manifestaient à Tétranger, en Allemagne, en* Belgique, en Hollande, dans le Royaume-Uni, en Autriche, en Italie et même en Russie; par exception, les Etats-Unis semblaient avoir réalisé un léger accroissement.

D après la statistique générale de la France (1887), ^^^ manufactures comptaient 63/1,000 broches, 18,080 métiers mécaniques de tissage et 21,000 métiers à bras; mais une partie de ce matériel restait inaclive. L'Allemagne possédait 276,000 broches; TAutriche, 870,000 broches et 60,000 métiers ' de tissage ; la Belgique . 807,000 broches; la Grande-Bretagne, 1,212,000 broches et plus de 60,000 métiers à tisser en Ecosse et en Irlande.

Nos fils étaient dignes du vieux renom de l'industrie nationale. Du reste, beaucoup d'établissements secondaires, nés ou développés à la faveur de la guerre de Sécession, avaient disparu depuis la reprise du coton, et les autres avaient su perfectionner leurs moyens d'action, réaliser de sérieux progrès. Cependant la persistance des filateurs français à ne pas produire les filés fins réclamés par les tisseurs de toiles fines et de batistes nous laissait toujours, à cet égard, tributaires de l'étranger. La substitution complète du travail mécanique au travail manuel avait déterminé une baisse considérable du prix des filés : en France, par exemple, le kilogramme de fil du n"" 80 anglais (18,000 mètres au kilogramme) ne valait plus que 1 fr. 85, au lieu de li fr. 45 en 1886; l'installation déjà ancienne des machines en Angleterre et leur rapide amortissement rendaient la diminution encore plus sensible au delà de la Manche.

Une branche intéressante de la filature , celle de la filterie ou fabrication des fils retors à coudre, à tricoter, à repriser, à broder, etc., constituait un véritable apanage pour les régions de Lille et de Comines. Certaines de nos marques jouissaient, dans le monde entier, d'une légitime célébrité.

Le tissage du lin souffrait cruellement de la concurrence du coton

et même de la laine : dans les campagnes, la toile de coton tendait à remplacer de plus en plus la toile de lin ou de chanvre pour les chemises et les draps; la blouse bleue était délaissée pour des vêtements de laine ou de laine et coton. Un certain nombre de fabricants avaient dû se retirer de la lutte dans la région de l'Ouest; d'autres se maintenaient très péniblement dans la région du Nord; plusieurs s'étaient résignés à mélanger le coton au lin pour les articles qu'il fallait absolument vendre à très bas prix. Néanmoins beaucoup d'entre eux continuaient à livrer des produits remarquables, aussi bien par la façon que par la qualité. Pour les articles de vente courante, le travail mécanique avait éliminé le travail manuel; les machines mues par la vapeur donnaient aux toiles une texture bien plus uniforme et des lisières plus solides. On était même parvenu à tisser mécaniquement les toiles fines et légères avec les n~ 60, 70, 80, 90 et 100; mais l'ancien métier à la main servait encore à la fabrication de ces tissus , des batistes et des linons.

Tandis qu'autrefois trois pays, l'Angleterre, la France et la Belgique, avaient seuls une prééminence marquée, nous subissions, vers 1889, une concurrence redoutable de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie, sur notre ancien champ extérieur de vente. L'Allemagne notamment venait lutter jusque sur le marché intérieur français.

Les faits généraux signalés à propos de l'Exposition de 1889 sont apparus d'une manière plus frappante encore en 1900. Suivant le distingué rapporteur du jury, M. Faucheur, le nombre des broches, à cette époque, était le suivant dans les principaux pays d'Europe : Grande - Bretagne , 1 , 1 3 3 , o o ; France , 5 o , o o o ; Allemagne , 299,000; Autriche, 39^,000; Belgique, 285, 000 à 3oo,ooo; Russie, 25i,ooo; Italie, 65, 000; Pays-Bas, 11,000. Dans le rapprochement entre ces chiffres et ceux des années antérieures, il importe de ne pas perdre de vue l'augmentation du rendement unitaire par broche. L'Angleterre avait 3 2,000 métiers mécaniques; la France, 92,000 métiers mécaniques et 20,000 métiers à main.

Parmi les mouvements qu'enregistrent les publications du Ministère

du commerce et de i'industrie pour les échanges des nations étrangères en 1900, quelques-uns méritent d'être cités :

PAYS

Europe..

AUemi^e

Autriche-Hongrie .

Bdgîque

Espagne

France

lUKe

Pay»-Ba8

Royaume-Uni . . . .

Russie

Suisse. .

( Canada.

*^"'ï"''- ÉUU-U

ni8.4

Page 1